CARACTÈRE ET ESPRIT DE M™^ DE ST.\EL
Mme de Staël ' appartient au xviii'^ siècle, elle est le wxu^ siècle vivant, le xviii« siècle tout entier : car les courants les plus contraires se rassemblent en elle sans s'affaiblir. Elle est lille de Housstciu, par l'intensité de la vie sentimentale. Elle a l'imagination troublée et liévreuse, le cœur ardeut, tumultueux, d'où jaillit une inépuisable source de passion. Elle a l'égoïsme généreux, une soif
1. Biographie : Germaine Necker. née en i766, fipure dès l'âge de onze ans aux récepUuiis <ie sa tnore. Son esprit se forme à enLendre Haynal, Thomas, Grimm, Morellol, Siiard, BufTon, etc. Elle épouse en ns6 le baron de Slaël, ambassadeur de Suède. Elle accueille d'abord la Révolution avec joie et avec foi ; son salon est le lieu de réunion des amis de la constiUilion anglaise, Meunier, .Vlalouet, Clermont- Tonncrre. Montmorency; mais, en sept. 179-2. elle est forcée de se réfugier à Coppet, au bord du lac de Genève. Elle rentre à Paris en 1795, et son salon est très fréquenté : Daunou, Cabanis, Garai, Rœderer, M.-J. Chénier, B. Constant surtout, y sont assidus. Suspecte au Directoire, elle est oblifrée de retourner à Coppet, d'où elle revient en 1797. Elle vil d'abord en paix avec Bonaparte; elle ne rompt pas encoro après le 18 Brumaire; mais c'est chez elle que B. Constant prépare en janvier 1800 le discours oii il dénonce au Tribunal l'aurore de la tyrannie. Dès lors, la rupture est certaine quoique dans sa Litlérature (1800) elle semble mêler encore les avances aux allusions malignes. Son salon est k ]>remier de Paris en 180*2 : autour d'elle
furieuse de bonheur pour elle et pour les autres; de là, pour les autres, la pitié, l'appel énergique à la justice, la haine de l'oppression ou du despotisme; pour elle, l'expression violente de l'individualité, la révolte contre toutes les contraintes et les limites; elle veut le plus possible se développer en tout sens; elle veut jouir d'elle-même. Mais la suprême jouissance, c'est de jouir de* soi ea. autrui, de voir sa perlection rellétée dans une âme qui s'en éprend : elle veut donc être, se développer, afin d'être digne d'être aimée. Là est le bonheur, el'ce n'est que laule de ce bonheur qu'elle se rabattra sur la gloire : elle le fera dire à Comme, et elle est Corinne. Mais elle aura peine à en prendre son parti; aucune de ses expériences ne vaincra son optinjisme sentimental. Le désaccord de son rêve et des réalités "n'aboutira qu'à fortifier la disposition romanesque qui est en eile.- Clarisse Harlowe el Werther ont transporté sa jeunesse; VValter Scott charmera ses derniers jours : à travers toute son existence, elle persistera à croire que le roman a raison contre la vie, et que la vérité, c'est le roman. Par un hasard smguUer, sa loi fut récompensée : elle finit par se reposer dans un amour absurde et un mariage ridicule, qui fut heureux.
sont Mme Récamier, Mme de Beaomont, B. Constant, C. Jordan, Fauriel. On y fait à Bonaparte une guerre d"epigrammes; on cabale avec Bernadotte et Moreau ; on souhaite hautement la chute du régime nouveau. Bonaparte linil par éclater; et en oclotire 1803, Mme de Staël reçoit ordre de se tenir à 40 lieues de Paris. Elle s'en va Tisiler l'Allemagne, puis revient à Coppel, trop tard pour assister à la mort de Neckcr : de là elle va en ItaTie. En 1805, elle est de retour à Coppet, où elle écrit Corinne, dont le succès est immense. Tout ce que Napoléon ne domine pas, anciens amis et amis nouveaux. Français et étrangers, Barante, Elzéar de Sabran, Monti, Sismondi, Bonstetten, G. Schlegel, le jeune Guizot la visitent ou séjournent auprès d'elle. On cause et on joue la comédie. Elle retourne en Allemagne en 1807 ; après ce voyage, elle se convertit à la religion. Elle écrit son livre de l'Allemagne, dont toute l'édition française est détruite par la police impériale ; elle-même reçoit ordre da sortir du territoire français (1810). Elle est surveillée et comme internée à Coppet. On lui défend de recevoir ses amis ; Mme Récamier, Mathieu de Montmorency sont exilés; les Schlegel expulsés. Elle s'évade en 1812 et se réiugie à Pétersbourg. puis en Suède, et de là en Angleterre. La Restauration l'attriste par le tour qu'elle prend. Elle meurt en 1817, ayant à peu près achevé ses Considérations sur la Révolution française. Elle avait épousé en 1811 M. de Rocca, beaucoup plus jeune qu'elle.
Éditions : De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales, an vtu, 2 vol. in-8; Delphine, roman, 1809; Coj-inne, roman, 1807; de l'Allemagne, Londres, 1813 ; Considérations sur la Révolution française, publ. par le duc de Broglieet le baron de Staël, 1818; Dix années d'exil (publ. par le baron de Stacl, 1821); éd. P. Gautier, 1904. Œuvres compîétes. Paris, Didot. 3 vol. Det circonstances actuelles qui peuvent terminer la Révolution, éd. J. Vionol, l'.tOô. — A consulter : Lady Blcnnerhassett, Afme de Staél et son temps, Irad. Dietrich, Paris, 1890,3 vol.; A. Sorel, Mme de Staël, coll. des Gr. Écriv. français, 1890; F. Brunetière, Évolution delà critiqua, Vl« leçon; Faguet, Politiques et moralistes du A7.V' siècle, 1" série, 1S91 ; Dejob, Mme de Staël et l'Italie, avec une bibliographie de l'influence française en Italie, 1890; E. Rilter, Notes sur Mme ' Staél, 1899. P. Gautier, Mme de Staël et Xapoléon, 19<)3.
Elle a l'âme de Rousseau : mais par l'esprit elle est fille de Voltaire, fille du'xviu» siècle raisonnable et mondain. La religion du siècle est sa religion : elle croit au progrès, à la perfectibilité nécessaire et indéfinie de l'humanilé. Jamais elle ne doutera de la raison, ni ne la répudiera, comme Rousseau : et toute sa vie sera un exercice assidu de la raison qui est en elle, virile, ferme, vaste, curieuse, capable de toutes les vérités. Elle ne conçoit rien de plus beau que la faculté de former et de formuler des idées : il n'y a pas de supériorité qu'elle admire plus en autrui, et dont elle soit plus fière en elle. Aussi cette romanesque sentimentale estelle une mondaine spirituelle et séduisante. Elle ne peut vivre qu'à Paris. Dès qu'elle est à Coppel, elle tâche d'y refaire son salon de Paris. Elle a la plus enivrante conversation, un jaillissement de pensée à la fois éblouissant et fort. Son admiration va naturellement à des « gens du monde », à Guibert, à Talleyrand, à Narbonne, à B. Constant, en. qui elle aime un causeur digne de lui fournir la réplique. Si elle ne comprend pas tout à fait Napoléon, c'est qu'il est mal élevé, qu'il n'y a pas moyen de « causer » avec lui. Il glace, ou il assomme. Elle n'est pas faite pour la solitude, elle en a peur : rUp pp. pp.nsf; hinn giip dgns InjTTflmjp, devant ua. auditoire ou contre un interlocuteur; ses livres sont une perpétuelle causerie, la causerie d'un vaste et agile esprit qui fait lever les idées avec une étonnante facilité. Elle a l'air de se moquer de d'Erfeuil,dans Corinne : mais il y a beaucoup d'elle encore dans ce Français qui ne saurait se passer xie la société, et pour qui causer, c'est vivre.
Elle résume donc en elle les deux aspects de notre xvm^ siècle; elle y ajoute pourtant quelque chose. Elle est cosmopolite. Nos Français l'avaient été d'idées, de désir, en théorie : en fait, ils n'ont pas été capables de sortir d'eux-mêmes; leur cosmopolitisme n'est qu'une prétention de réduire toute l'humanité à leur forme. Mais Mme de Staël n'est pas Française en ce sens, et cela parce qu'elle n'est pas Française d'origine. Les Suisses, en contact avec la France, avec l'Italie, avec l'Allemagne, qui les conduit à l'Angleterre, semblent avoir des facilités et des aptitudes particulières pour comprendre les formes d'esprit de ces quatre nations : ils ont l'intelligence naturellement cosmopolite. C'est le trait commun des Suisses qui ont écrit en français : on doit excepter Jean-Jacques, nature trop intérieure; mais voyez Mme de Staël, Marc Monnier, M. Cherbuliez, M. Rod : ce sont des « esprits européens », comme disait la première. La vie poussa encore Mme de Staël en ce sens : chassée de Paris, elle vit à Coppet, où son salon donne pour ainsi dire par trois portes sur la France, sur l'Italie et sur l'Allemagne. De
Coppet ell»'Bftat mieux-quo do Parie l'attraiLde l'Italie et de l'Allemagne : Paris est le lieu du monde où l'esprit s'enferme le plus facilement. Chassée de Coppet, la Russie, la Suède, l'Angleterre la reçoivent. Elle aura couru toute l'Europe, mais elle aura compris toute l'Europe.
Nous verrons l'importance de cette aptitude dans l'évolution des doctrines littéraires. Remarquons seulement ici que Mme de Staël a créé une littérature cosmopolite, peinture des types nationaux. Avant elle on n'a guère su chez nous que dessiner des caricatures. Mme de Staël, avec une impartialité intelligente, note les caractères distinctifs de chaque peuple : elle voit l'âme allemande, la vie allemande même, elle distingue la vie de Vienne et la vie de Berlin, l'âme allemande du Sud et l'àme allemande du Nord. Pour n'avoir fait que traverser la Russie en calèche, elle a pourtant démêlé très finement les traits originaux du peuple russe, elle a saisi la complexité de l'esprit des classes supérieures, le fond national jeune, vierge, riche sous le vernis d'une civilisation raffinée: par un flair plus singulier encore chez une femme qui ne savait pas la langue, elle a deviné le moujik, au moins quelques parties essentielles de sa nature. Corinne, entre autres caractères, a celui d'être un roman international : l'Anglais, l'Italien, le Français y sont définis en formules un peu sèches, dont la réalisation actuelle a quelque chose d'abstrait et mécanique. Mais ces formules, développées et complétées par d'abondantes dissertations, sont exactes : du moins elles doivent l'être, car je ne vois pas que nos écrivains y aient beaucoup changé depuis quatre-vingts ans.
Enfin, et c'est le dernier facteur du génie de Mme de Staël qu'il nous faille considérer, elle n'a pas du tout une nature artiste. Elle a l'imagination très sentimentale, nullement esthétique. De là vient qu'elle est incapable de prendre ses propres émotions comme matière d'art, de les réaliser directement dans une forme expressive. Elle ne peut que les faire passer dans son esprit, y appliquer sa réflexion, les analyser, les définir, les noter: il faut, pour qu'elle les traduise, qu'elle en ait fait des idées; tout, pour elle, son cœur comme le reste, n'est que matière de connaissance. Elle n'a pas le sentiment de la nature : elle la voit quand efle veut regarder; alors elle élabore ses perceptions en notions dont elle donne la formule intelligible : mais pour ce qui est de peindre, elle n'y peut arriver. Rapprochons-la de Chateaubriand : elle a compris la campagne romaine, elle nous dit clairement ce dont Chateaubriand nous donne la sensation intense*. Elle quitterait
1. Comparez Corinne, 1. I, ch. v, et 1. V, ch. i, avec la Lettre à M. de Fontane*.
S.^ lA LITILltAlLHK i'KNDANT LA KKVUIXTIU.N l.T LKMPIRB.
la vue de la baie de Naples et du Vésuve pour aller causer dans jne chambre avec un ami. L'art antique ne lui dit rien; comparez encore les descriptions de Corinne à certains passages des Martyrs et de l'Itinéraire : ici les visions d'un artiste puissant, là les notes d'un touriste curieux. Elle n'a pas de « sensations d'art » : ce qui rattache, ce sont les souvenirs historiques, les idées auxquelles les choses servent d'appui ou d'occasion. Ou bien encore, c'est la signification sentimentale des œuvres d'art, des ruines, des paysages : Corinne est tantôt un guide exact et sec, tantôt un rêve lyrique. Dans ce voyage d'Italie, l'art italien lui échappe : elle raisonne froidement, rapidement sur la peinture et la sculpture; mais vraiment de Brosses et Dupaty ' en parlaient mieux. En littérature, son goijt et sa faculté de comprendre se satisfont en raison inverse de la beauté formelle et de l'objectivité, en raison directe de la richesse sentimentale et de la subjectivité. Elle ne comprend pas la littérature grecque, elle ne comprend pas notre littérature du xvii" siècle; elle se satisfait au contraire complètement dans les littératures du Nord, si métaphysiques et si lyriques, si subjectives de sens et si irrégulières de forme.
Et de là le peu de valeur esthétique de son œuvre. Elle n'a pas l'invention artistique : dans Delphine et dans Corinne, tout ce qui n'est pas autobiographie sentimentale ou co^nnai'^sance posi|.ivi'. est médiocre et banal. Ces romans ne valent que si l'on y cherche les passions et les idées de Mme de Staël : si on les considère dans leur objectivité d'œuvres d'art, ce sont de purs poncifs. Léonce et Delphine, Oswald et Corinne ne vivent pas, ils sont vagues et fades. Mais si, écartant ces pâles figures, on se croit en face de Mme de Staël, si on ne demande qu'à « causer » avec elle, on reprend du plaisir, surtout dans Corinne. Impuissante à créer, elle excelle à noter; et si elle a le style le moins artiste du monde, comme écrivain d'idées elle est supérieure. Ne lui demandons ni couleur ni énergie sensible, ni rythme expressif, ni forme en un mot; mais une parole agile, souple, claire qui forme d'ingénieuses combinaisons de signes, qui dégage avec aisance des idées toujours intéressantes, souvent nouvelles ou fécondes, voilà ce que Mme de Staël nous offre : son style, c'est de l'intelligence parlée.