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LA POLITIQUE ET LA REI.IOIO.N DE M™« DE STAËL

Si viril que soit son esprit, la lérame en elle se retrouve par le peu de souci qu'elle a de systématiser sa connaissance ou ses idées, et par rinHucnce que la sensation. l'alVeotion exercent à son msu sur ses conceptions les moins sentimentales.

En politique, elle fut constamment libérale, et là est l'unité de

1. De Brosses, cf. p. 761. — Dui)aly, /.dtres sur l'IluUi' en I7S5 (1788 et 1894).

sa pensée. Mais ii s'en faut que le développement de celte pensée ail été constant et uniforme. Ses intérêts de cœur ou d'esprit en rendirent la marche irrégulière et inégale. Une tendresse respectable pour son père a laussé sa vue des hommes et des choses : M. Necker devient le héros de la Révolution française, le centre où tout se ramène; et (juand elle veut raconter son rôle, elle se trouve conduite à l'aire l'histoire de l'Europe, de Louis XVI à Napoléon : cette substitution de sujets lui semble nécessaire. Ses amis lui insinuent leurs convictions : elle en change, quand ils se renouvellent. Elle a débuté par adorer la monarchie anglaise: Benjamin Constant la convertit à la Républi'que des États-Unis. Elle juge les événements du point de vue de son amour-propre : le régime où elle pourrait parler librement, qui enverrait ses hommes d'État chez elle, qui ferait de son salon un Conseil officieux, n'aurait sans doute pas trop de mal à la gagner. En 1789, en 1795 et 1800, sous la royauté parlementaire, sous le Directoire, sous le Consulat, elle essaie de réaliser ce rêve, de placer chez elle le foyer et le centre de l'action gouvernementale.

Sa souple intell.''gence est comme paralysée par ses sympathies et ses ambitions : elle qui comprenait si bien et si vite tous les peuples, elle ne comprend pas la France révolutionnaire. De là ses illusions et ses mécomptes. De là rinsuffisance de ses Considérations sur la Révolution, où l'on trouve tant de jugements pénétrants et d'idées intéressantes : elle voit très bien beaucoup de détails, elle attribue trop aux individus, à leur action bonne ou mauvaise; mais d'où vient celte Révolution? qui l'a préparée? que transformera-t-elle ou que manifeslera-l-elle? c'est ce que Mme de Staël ne dit pas. Elle donne des explications un peu courtes.. Elle serestreint trop exclusivement aux considérations politiques : elle s'obstine à ne voir que des conslilulions ; tout ira bien, si l'on a la constitution anglaise, puis la constitution américaine, puis de nouveau la constitution anglaise. Et jamais cela ne va bien : c'est la faute de quelques hommes, ignorants et impatients en 1790, intrigants et ambitieux en 1795 et 1799, égoïstes et rancuniers en 1814 et 1815. Mais elle croit toujours que tout aurait été bien, facilement, par l'exacte application d'une constitution*.

On peut dire qu'elle est la mère, ou du moins la marraine, du libéralisme parlementaire et doctrinaire. Elle modifie d'une curieuse façon la théorie de Montesquieu; on ne l'a pas assez

1. Dison3 pourlaiit qu'elle faisait appel à la bonne volonté des hommes. Va républicanisme large et généreux, exclusif de toute haine, et qui ne demandait le remède aux maux de la liberté que dans le déveloiipement des principes de liberté, respii e dans ce livre des Circonstances qui peuvent terminer la Révolution, récemment publié, qu'elle n'eut pas le temps de terminer. Le i8 brumaire la prévint (//* éd.).

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remarqué. « La division du corps législatif, l'indépendance du pouvoir exécutif, et avant tout la condition de propriété : telles sont les idées simples qui composent tous les plans de constitution possible. » Le premier article et le troisième sont surtout importants. Parle premier, l'existence de deux chambres est érigée en dogme : avec le troisième s'introduit dans le régime parlementaire un esprit t'àcheux, par lequel la classe bourgeoise déviera la Révolution à son |irofil, et, substituant au privilège de la naissance le privilège de la fortune, fera de la haine ou de la peur de la démocratie la première maxime d'une politique égoïste. Selon Mme de Staël, « la fonction de citoyen accordée seulement à la propriété », c'est « l'idée à laquelle tout l'ordre social est attaché ' ». Si elle a raison, le suffrage universel aurait détruit le régime parlementaire, et mis en danger la propriété : mais alors cette opinion justifierait les attaques des socialistes contre le « parlementarisme bourgeois ». Cet artfcle, en effet, résout la question sociale par le droit politique et contre la démocratie. De cette idée vient la facilité avec laquelle Mme de Staël a passé de la monarchie à la république : elle fait de la cciservation sociale, identifiée à l'intérêt des propriétaires, l'objet principal du gouvernement; et ainsi, roi ou président, peu importe ce que sera l'exécutif, pourvu que ceux qui possèdent soient protégés contre la masse des « hommes qui veulent une proie », et que « tous leurs intérêts portent au crime », dès qu'on leur permet d'agir. Il ne faut pas méconnaître que Mme de Staël a été inspirée dans son libéralisme par un ardent amour de l'humanité, par un désir généreux de liberté, de justice et d'égalité, par une bonté large, dont les libéraux et les doctrinaires ne se sont pas toujours inspirés. Mais je ne sais ce qui a offusqué son clair esprit, retenu son àme affectueuse : elle qui savait, dans la Russie de 1812, deviner, aimer le moujik, elle n'a regardé, compté en France que les classes supérieures. Elle n'a institué qu'une doctrine étroite, égoïste. Je ne sais si ce n'est pas un mauvais tour que lui a joué son trop sociable esprit : elle n'admet à partager les bénéfices de la Révolution que les gens bien élevés, les « messieurs » qu'on peut recevoir dans un salon. C'est l'aristocratie des mains gantées *.

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