‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 347 sur 504 · IDÉES LITTERAIRES DE M"'« DE STAËL · texte numérisé non relu

IDÉES LITTERAIRES DE M"'« DE STAËL

Le rôle de Mme de Staël, en littérature, fut de comprendre, et de faire comprendre. S'adressant à l'intelligence de ses contemporains, elle l'oblige à s'instruire, elle lui apporte des idées qui l'élargissent; elle légitime par toute sorte de fines considérations les aspirations nouvelles dont les âmes étaient tourmentées, et auxquelles le goût traditionnel refusait le libre passage dans la littérature. Elle pose ainsi les principes d'un goût nouveau, conforme aux nouveaux états de sensibilité dont nous avons parlé.

L'ouvrage intitulé De la littérature considérée dan% ses rapporU avec les institutions sociales (1800) est un curieux livre, confus, plus clair dans le détail que dans l'ensemble, naïf parfois jusqu'à la puérilité, mais, a tout prendre, original, suggestif, un livre intelUgent enfin : il y a des chefs-d'œuvre auxquels on hésiterait à donner cette simple épithète. 11 y aurait fort à dire sur le dessein

882 LA LlTTÉRATUHfc; PENDANT LA RÉVOLUTION ET LEMPIRE.

philosophique de l'essai : Mme de Slaël eulreprend de prouver, ou du moins affirme avec coostance que la liberté, ta vertu, ta gloire, les lumières ne sauraient exister isolément : elle lient pour acquis que les grandes époques littéraires sont des époques de liberté. Mme de Staël prétend aussi, << en parcourant les révolutions du monde e( la succession des siècles », manifester la loi de « la perfectibilité de l'espèce humaine ». Elle << ne pense pas que ce grand œuvre de la nature morale ait été jamais abandonné; dans les périodes lumineuses, comme dans les siècles de ténèbres, la marche graduelle de l'esprit humain n'a jamais été interrompue ». Comme on voit, c'est la thèse de Perrault qu'elle reprend dans toute sa largeur. Et cela la mène aux mêmes raisonnements forcés, aux mêmes jugements arbitraires. Elle aflirme, en vertu de sa thèse, l'infériorité des Grecs, qu'elle ne connaît pas, à l'égard des Romains, qu'elle ne connaît guère. Naturellement elle reprend l'idée de la supériorité du siècle de Louis XIV sur le siècle d'Auguste; nous avons vu Boileau même la concéder. Mais elle fait un pas déplus, et un pas décisif : les littératures modernes sont des littératures chrétiennes, et la littérature française s'est placée dans des conditions désavantageuses en s'imposant les foi mes et les règles des œuvres anciennes et païennes. Il y a des littératures qui, mieux que la nôtre, ont rencontré les véritables conditions de la beauté littéraire, parce qu'elles ont été franchement nationales et chrétiennes.

Nous voici conduits au principe nouveau, large, fécond, dont Mme de Staèl a voulu donner la démonstration par son livre, et qui contient tout le développement postérieur de la critique : « Je me suis proposé, dit-elle, d'examiner quelle est l'inlluence de la religion, des mœurs, des lois sur la littérature, et quelle est l'influence de la littérature sur la religion, les mœurs et les lois.... 11 me semble que l'on n'a pas suffisamment analysé les causes morales et politiques qui modilient l'esjtrit de la littérature.... En observant les différences caractéristiques qui se trouvent entre les écrits des Italiens, des Anglais, des Allemands et des Français, j'ai cru pouvoir démontrer que les institutions politiques et religieuses avaient la plus grande part à ces diversités constantes. » Il semble qu'elle ne tienne pas trop, pour* la poésie, à sa doctrine du progrès, et qu'elle se contente de constater des différences : si c'est sa pensée, la correction est heureuse. Cherchant donc des (lilTéiences, elle classe les littératures en littératur-es du Midi, en littératures du Nord, Homère d'un côté,Ossian de l'autre : d'un côté (irecs. Latins, Italiens, Espagnols, xviie siècle français; de l'autre, Anglais, Allemands, Scandinaves. Elle aime dans les littératures du Nord la raélancolre, la rêverie, l'exaltatiou dans la tristesse.

« le sentiment douloureux de l'incomplet de la destinée », la position des problèmes métaphysiques dans les âmes anf,'oisscos. Comme elle n'est pas artiste, elle voit dans la perieclion artistique presque un inconvénient, une intériorité : la beauté lormello lui rend plus difficile à saisir la personnalité de l'œuvre.

I Ainsi à l'idéal absolu de Boileau se trouve substituée une pluralité de types idéaux, relatifs chacun au caractère national et au développement historique de chaque peuple : lajyrannîc des rèfîles éternelles est rejetée. Au reste, Mme de Stacl est encore fort' modérée. Elle condamne, dans les littératures du Nord, dans Shakespeare même, le manque de goût, le pathétique ou le merveilleux matériels ou grossiers, etc. Elle professe encore que « la poésie est de tous les arts celui qui appartient de plus près à la raison ». Mais elle essaie de persuader à l'esprit français qu'il peut admettre l'essentiel de Shakespeare, le recevoir^ si l'on veut, à correction, y trouver à s'éclairer ou se réjouir. Avec sa lucide intelligence, elle parle des Anglais et des Allemands comme personne encore n'en availparlé chez nous; elle laisse à leurs œuvres la coupe et l'aspect étrangers. Mais ce ne sont en somme que des indications sommaires : quand elle aura deux fois visité l'Allemagne, quand elle aura inventorié quelques-unes des meilleures têtes allemandes, elle nous donnera des jugements bien plus réfléchis, plus approfondis, plus lumineux.

Le livre de V Allemagne (1810) est vraiment un beau et fort livre,

'si on ne cherche dans un livre que de la pensée : c'est le livre par lequel Mme de Staël vivra. Il se divise en quatre parties : 1° De V Allemagne et des mœurs des Allemands; 2° De la liUérature et des arts ; 3" La philosophie et la morale ; 4° La religion de V enthousiasme. Les deux premières parties se rapportent plus étroitement à l'Allemagne; elles sont plus précises, plus objectives en un sens, d'un intérêt plus général et plus efficace : la seconde fonde la critique romantique,

Mme de Staël a vu une Allemagne sentimentale» rêveuse, loyale, sincère, fidèle, un peuple de doux métaphysiciens sans caractère, sans patriotisme, impropres à l'action, capables d'indépendance, et non de liberté. Cette Allemagne, qui n'est pas celle de Henri Heine, qui n'est pas celle dont nous avons eu la révélation en 1870, a été vraie à une certaine date : ce qui nous intéresse ici, c'est que, malgré Henri Heine, elle est restée jusqu'en 1870 l'Allemagne de nos littérateurs et de nos artistes. Ici encore, la formule que Mme de Staël a réussi à fixer, est celle d'un type étranger : elle nous a fourni pour soixante ans un poncif, dont l'adoption est un hommage à la liberté de son esprit cosmopolite. Dans cette peinture de l'Allemagne, elle insiste beaucoup sur un caractère dont

l'importance est de premier ordre pour la littérature : en France, la vie de société absorbe tout l'homme ; l'Allemand n'est pas homme du monde, pense plus qu'il ne cause, et préserve son originalité. Puisque le rapport est étroit entre la littérature et les mœurs, cette différence devra produire en Allemagne et en France des littératures tout à fait dissemblables.

Dans sa seconde partie, Mme de Staël reprend son idée de l'opposition du Nord et du Midi : et cette fois, elle la caractérise par les mots qui ont fait fortune : le Nord est romantique et le Midi classique. Elle affirme que « la littérature romantique est la seule qui soit susceptible encore d'être perfectionnée, parce qu'ayant ses racines dans notre propre sol, elle est la seule qui puisse croître et se vivifier de nouveau : elle exprime notre religion; elle rappelle notre histoire...; elle se sert de nos impressions personnelles pour nous émouvoir ' ». Et dans ces phrases fécondes vous voyez se lever l'idée du romantisme français avec ses effusions pseudochrétiennes, ses restitutions historiques, et son individualisme lyrique. Cette fois, Mme de Staël a tout à fait échappé au goût du xvni" siècle ; elle ne veut plus y faire rentrer ce qu'elle admire, elle veut y substituer un idéal nouveau. Elle dispute finement sur la différence du bon goût de la société et du bon goût de la littérature : elle montre que l'un est essentiellement négatif, et que l'autre est funeste, s'il ne contient un élément positif; elle affranchit ainsi tout à fait l'art littéraire des convenances mondaines.

On voit qu'elle a beaucoup causé avec des hommes qui étaient au courant des plus récentes découvertes, des hypothèses les plus hardies de la philologie ou de l'histoire. Elle dit un mot sur l'épopée, de façon à ruiner l'idée française, née à la Renaissance, que l'épopée est un roman allégorique et mythologique : l'Iliade et VOdijssée n'étaient originairement que des contes de nourrice.

Par l'Allemagne, elle arrive à comprendre, presque à sentir la poésie, poésie de la nature et poésie de l'âme. Elle est trop mondainement aristocrate pour ne pas être effarouchée de Hennann et Dorothée, de Guillaume Tell, trop réfractaire à l'art objectif pour ne pas goûter froidement Iphigénie. Elle entend, elle aime surtout ce qui est complexe, ce qui alimente la pensée, exerce l'intelligence en émouvant l'âme : le sentiment imprégné de philosophie. Lessing, Ilerder, Schlegel la captivent : la richesse symbolique et pathétique du premier Fuu^t la transporte.

Mais, bien Française en cela, elle porte son effort principal sur le théâtre. Elle ruine les unités, en plaçant ailleurs la vraisemblance;

i.Chap, XI.

elle recommande les sujets historiques; elle goûte le mélange du lyrique au dramalique : « Le but de l'art n'est pas uniquement de nous apprendre si le héros est tué, ou s'il se marie ». Avec Shakespeare, à qui elle revient toujours, elle offre pour modèles Schiller elGœlhe, dont elle étudie longuement les œuvres. On peut due que ces chapitres de Mme de Staël ont décidé de la forme et des intentions du drame romantique.

Elle secoue énergiquement le joug des règles. « Les uns déclarent que la langue a été fixée tel jour de tel mois, et que depuis ce moment l'introduction d'un mot nouveau serait une barbarie. D'autres affirment que les règles dramatiques ont été délinitivement arrêtées dans telle année, et que le génie qui voudrait maintenant y changer quelque chose a tort de n'être pas né avant cette année sans appel, où l'on a terminé toutes les discussions littéraires passées, présentes et futures. Enfin dans la métaphysique surtout, l'on a décidé que depuis Condillac on ne peut faire un pas de plus sans s'égarer ', » Voici Cousin même introduit par ce dernier article. Ainsi révolte générale de l'individualité contre les règles qui la compriment et les formules qui la contrarient : nous sommes en pleine insurrection.

r Le rêve de Mme de Staël, c'est une littérature européenne, un concert où chaque nation apporterait sa note originale, un commerce aussi où chaque nation s'enrichirait de ce qu'elle ne saurait produire. Le passage est curieux, d'autant qu'il relie VAUemagne à l'idée maîtresse de la Littérature :

« Les nations doivent se servir de guides les unes aux autres, et toutes auraient tort de se priver des lumières qu'elles peuvent mutuellement se prêter. Il y a quelque chose de très singulier dans la différence d'un peuple à un autre; le climat, l'aspect de la nature, la langue, le gouvernement, enfin surtout les événements de l'histoire, puissance plus extraordinaire encore que toutes les autres, contribuent à ces diversités; et nul homme, quelque supérieur qu'il soit, ne peut deviner ce qui se développe naturellement dans l'esprit de celui qui vit sur un autre sol et respire un autre air : on se trouve donc bien en tout pays d'accueillir les pensées étrangères ; car, dans ce genre, Ihospitalité fait la fortune de celui qui reçoit -. »

Le conseil était bon et pratique : nous nous en sommes aperçus plus d'une fois en ce siècle, nous autres Français. D'une façon •■ générale, les grands courants de la littérature au xix® siècle ont été des courants européens.

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