VIE DE CH.\TE.\UBRIAND
Le 4 .septembre 17()8, naissait à Saint-Malo, dans la sombre rue des Juifs, le chevalier François-René de Chateaubriand : le mugissement des vagues étoutTa ses premiers cris, le bruit de la tempête berça son premier sommeil. Des neuf enfants nés avant lui, un frère et quatre sœurs survivaient, lorsque la vie lui fut infligi^e. 11 était d'une branche cadette d'une famille ancienne de Bretagne, fils d'un cadet qui, embarqué comme mousse, s'enrichit en Amérique par d'assez rapides voies, que les Mémoires d'outre-tombe ne daignent point expliquer.
Le petit chevalier, qu'on n'avait dcsiié que pour suppléer à la perte possible de l'aîné, poussa comme il plut à Dieu, sur le pavé de Saint-Malo, au bord des grèves, plus rudoyé que surveillé, polissonnant tout le jour, rentrant au logis les vêtements en loques et l'oreille parfois déchirée. Il reçut une instruction assez décousue, au.\ collèges de Dol, de Rennes, de Dinan : on le destinait à l'état de marin, puis il déclara vouloir être prêtre. Cependant il passë'il ses vacances, et, lorsqu'il eut échappé aux collèges, il fit un long séjour au triste chàteaudeConibourg; le paysage avec ses forêts,
ses landes, ses marais, était âpre et désolé; le château était une autre solitude, plus écrasante : le soir, après avoir couru dans la campagne sauvage, le chevalier écoutait passer les heures, dans la vaste salle à peine éclairée, que son père parcourait en silence d'un pas invariable : puis il allait coucher dans une tourelle isolée, tout seul, face à face avec les lerreuis de la nuit. Sa compagnie, sa joie, son amour, c'était sa sœur Lucile, nature exaltée, nerveuse, avec qui il rêva de vies merveilleuses, de courses lointaines, et de sensations toujours renouvelées.
Ainsi se forma, dans l'effroi de ce père farouche, dans l'ennui de cette vie vide, dans l'amitié de cette sœur mal équilibrée, ainsi se forma le Chateaubriand qui séduisit le monde : incapable de choisir une action limitée, mais aspirant à tous les modes de l'action en vue d'obtenir tous les modes de la sensation, fuyant le réel mesquin ou blessant pour s'enchanter de rêves grandioses et douct^- ^ment amers, évitant surtout d'approfondir, d'analyser, ne demandant à la nature que des apparences où il pût loger ses fantaisies, timide, orgueilleux, mélancolique, éternellement inassouvi et las. Dans de rares lectures il ne cherchait pas une provision d'idées, une extension de sa connaissance, un exercice de son jugement, mais une direction de rêverie, des matières de sensations, des modèles d'images. Des sermons de Massillon même, il tirait des troubles et des plaisirs sensuels; d'un amalgame de souvenirs littéraires et de visages entrevus, il forma son idée de la femme, un « fantôme d'amour » qu'il devait exprimer dans tous ses livres, chercher en toutes ses amies.
Enfin il fallut choisir une carrière; il choisit d'aller explorer l'Amérique, de servir aux Indes : c'était le lointain, l'indéterminé. Le père, sensément, substitua à ces vagues élans un très réel brevet de sous-lieutenant au régiment de Navarre. Et voici le chevalier menant la vie de garnison, làtant de Paris, présenté à la cour, suivant, effaré, la chasse du roi, versifiant dans ÏAlinanach des Muses. La Révolution éclate; son père était mort : il réalise un de ses rêves anciens, et débarque à Baltimore, en 1791 *. Le ' prétexte était de chercher le passage du Nord-Ouest : il partait sans études préalables, sans renseignements, sans préparatifs, en -touriste. Il alla au Niagara, descendit l'Ohio jusqu'à sa rencontre avec le Keatucky : on peut croire, si l'on tient à lui faire plaisir^
1. Il partit vers le 10 avril, et se rembarqua le 10 décembre pour le Havre, ou il arriva le 2 janvier 1792.
2. Mais il ne faut pas lui faire ce plaisir. Il a beaucoup hiVblé sur ce voyage d'Amérique. M. Bédier a démontré qu'il n'avait pas eu malérioUeuieut le temps de faire le trajet qu'il a prétendu avoir fail, et qu'il avait copié (à sa manière, en les
.élevant au style") les descriptions de divers voyageurs (//• éd.).
qu'il descendit le Mississipi et vit la Floride; les lambeaux de son journal de voyage, mêlés d'extraits de ses lectures, laissent etilcndre qu'il parcourut d'immenses espaces.
Rentre en France, il se laissa marier avec une fille riche, qui fut plus tard une bonne et courageuse femme, toute dévouée au grand homme sans illusion et sans effacement : mais d'abord les événements les séparèrent. Le 15 juillet 1792, le chevalier de Chateaubriand crut se devoir à lui-même d'émigrer et de rejoindre l'armée des princes : il servit sans illusion, sans fanatisme, recueillant des impressions de la vie militaire, du service d'avantpostes, de tout le détail extérieur, pittoresque ou poétique de la guerre. Blessé au siège de Thionville, malade, il se traîne jusqu'à Bruxelles, passe à Jersey, et de là en Angleterre, où il connaît la misère affreuse, la faim aiguë. Un peu d'argent qui lui arrive de sa famille, des travaux de librairie, des traductions, des leçons de français qu'il donne (son orgueil s'cstrefusé à l'avouer)*, le sauvrfnt^^ le font vivoter, pendant qu'il compose et fait imprimer so^| indigeste Essai sur les Rccolutions : c'est alors, et pour (^t ouvrage qu'il complète son instruction; il lit les historiens de l'antiquité; surtout il se nourrit de Rousseau, de Montesquieu, de Voltaire : il a encore l'esprit du siècle qui finit. La mort de sa mère (1798), celle d'une sœur, le refont chrétien, il n'a pas besoin de raisons pour croire, il lui sullit que la religion soit un beau, un doux. rêve; elle participera au privilège que tous les rêves de M. de Chateaubriand possèdent, d'être à ses yeux des réalités.
Dès qu'il croit, il se prépare à combattre l'irréligion : il fait commencer à Londres l'impression du Génie du Christianisme. Cependant la Révolution s'apaisait : il rentrait en France, détachait du volumineux manuscrit où s'étaient entassées ses impressions américaines, l'épisode dWtalu (1801). dont le succès était très vif, et publiait en 1802 son Génie, qui semblait donner à la fois un chefd'œuvre à la langue et une diiection à la pensée contemporaine. Autour du grand homme se formait un petit groupe d'amis discrets et dévoués : Fontanes, pur et froid poète, Joubert -, penseur original et (in, tous les deux utiles conseillers, sans envie et sans flatterie; et puis ces femmes exquises, dont Chateaubriand humait le charme, l'esprit, l'admiration, faisant passer ces « fantômes
1. Cf. Lobraz, Chateaubriand professeur de français, Revue de Paris, 1907. Au pay» d'exil de Chateaubriand, ibid., 190S ; Dick, le Séjour de Chateaubriand en Su/folk, Hevue (i'Hist. lilt., 1906.
'■2. Joubert (175i-lS-2-i) fui nommé par son ami Fontancfi, inspecteur général de l'Université. On a imprimé en 18i'.i un recueil de ses PcnS'''es et correspondance; c'est d'un esprit (in, rlion-liPiir, de cet esprit qui empêche un bonime de ri«n créer ot qui souvent fatigue le lecteur, parfois aussi l'illuiniDe.
d'amour » à travers son ennui, sans se douter assez que c'étaient là des êtres de chair et de sang qui le berçaient dans leur angoisse : Mme de Beaumont, Mme de Custine, Mme de Mouchy.
Bonaparte le vit, et voulut en décorer la France qu'il reconstruisait : Chateaubriand se prêta au bien qu'un autre grand homme lui voulait; il se laissa nommer premier secrétaire à l'ambassade de Rome, puis ministre dans le Valais. Le duc d'Enghien est fusillé : il envoie sa démission le 20 mars iSOV; et bientôt, ayant formé le dessein des Martyrs, il part pour l'Orient (1806), il visite la Grèce, Jérusalem, il revient par Carthage et Grenade; il rentre à Paris le 5 juin 1807. A peine rentré, il se rappelle à Napoléon par un article du Mrrnire, qui fait supprimer le journal. Il imprime ses Martyrs (1800) et bientôt Vltinéraire. Son cousin Armand de Chateaubriand, fusillé en 1809 comme agent royaliste, et qu'il n'a pu sauver', le rend plus irréconciliable à l'empire; quand l'Académie l'a élu, il écrit un discours que Napoléon ne consent pas à laisser prononcer. Il se refuse à souffrir aucune rature, à changer aucun des passages biffés ou notés par le despote ; et il attend la persécution — qui ne vient pas (1811).
A celte date la vie littéraire'tle Chateaubriand est finie : sa vie politique va commencer ^. Ambassadeur, ministre, polémiste, il servira à sa mode la Restauration, sans complaisance pour la royauté, méprisant pour les courtisans, gênant pour les ministres, dédai-
1. Il écrivit à Napoléon une demande en grâce, en consultant ce qu'il se devait plutôt que ce qui toucherait le juge : il blessa l'empereur, qui jeta la lettre au feu.
2. Voici les principaux faits : 1814, De Buonaparte et des Bourbons, brochure écrite à la fin delà campagne de France, avant l'abdication; 1815, il suit Louis XVIII à Gand, et il est ministre de l'intérieur par intérim; la seconde Restauration le fait pair de France; 1816, il publie la Monarchie selon la Charte, dont l'édition fut saisie, après quoi l'auteur fut rayé de la liste des ministres d'État et sa pension supprimée (elle lui fut rétablie en 1821); 1818, il fonde le Conservateur; 1821, il devient ambassadeur à Berlin, puis à Londres; 1822, il représente la France au Congrès de Vérone; 1823, ministre des affaires étrangères, il fait décider la guerre d'Kspagne; 1824, il est renvoyé du ministère; 1828, sous le ministère Chabrol et Martignac, il va en ambassade à Rome, et donne sa démission au ministère Polignac. 1! donne sa démission de pair de France en 1830. Ayant distribué 12 000 francs aux victimes du choléra de la part de la duchesse de Berry, il fut arrêté et emprisonné. En 1832, il fut poursuivi devant le jury, qui l'acquitta, pour son Mémoire sur la captivité de la duchesse de Berry. Il servit encore d'intermédiaire entre la duchesse et Charles X, lorsqu'elld épousa le comte Lucchesi-Palli. Des embarras d'argent inquiétèrent sa vieillesse, e^ il fut obligé, comme il dit, d'hypothéquer sa tombe, c.-à-d. de vendre à une société la propriété de ses Mémoires qui ne devaient paraître qu'après sa mort. /
Éditions : Atala, 1801, in-12; Génie du Christianisme, 1802, 5 vol. in-12; Atala et René, 1805, in-12; les Martyrs, 1809, 2 vol. in-12; Itinéraire, 1811, 3 vol. in-8 Œuvres complètes (contenant la l" éd. des Nalchez), 1826-1831, 31 vol. in-8; éd. Garnier, 12 vol. in-8, 1859-61. Mémoires d'outre-tombe, 1849-50, 12 vol. in-12; nouvelle édition, par Ed. Biré, 6 vol. in-18, 1898-1900.
A consulter : Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire, 1860, 2 vol. in-8. L'abbé G. Pailhès, Mme de Chateaubriand d'après ses mémoires et sa correspon-
pnanl d'allonger la main pour saisir le pouvoir, voulant mal de inorl à tous ceux qui le saisissent, et portant de rudes coups parfois au régime qu'il prétend servir. Après IH.'JO, il s'estima lié à la dynastie légitime par un devoir d'honneur. 11 méprisait l'orléanisme, ses prinrcs, sa politique, ses appuis : égoïsme partout et matérialisme. Il se plut à prédire, à remarquer l'essor de la démocratie qui allait venger la légitimité. Il acheva sa vie dans une nohle altitude, en grand homme désabusé : la lière douceur d'un universel renoncement consolait un peu son louid ennui; il lui restait une réelle amie, Mme Hécamier, qui réunissait autour de lui, pour lui, dans son appartement de l'Abbaye au Bois, les gens les plus distingués; il recevait de ce monde choisi par les soins d'une adroite femme le culte discret, lointain, lérvent, qui convient aux grandeurs désolées. 11 mourut le 4 juillet 1848 . il avait pris ses mesures à l'avance pour être enterré près de Saint- Malo, sur la pointe du rocher du Giand-Bé; il voulait dormir du sommeil éternel au bruit des mêmes flots qui avaient bercé son prejnier somm.e, séparé même dans la mort de la commune humanité, et visible, en son isolement superbe, à l'univers entier.