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LE CARACTÈRE ET L'ESPRIT

M. de Chateaubriand est une âme solitaire : il l'est et par nature et par éducation et par vocation artistique. D'une prédisposition naturelle, les circonstances, le milieu firent un caractère déterminé, d'où la réflexion dégagea une « pose » solennelle. Dans une âme solitaire, il y a d'abord presque toujours une personnalité féroce, incapable de se limiter, de se subordonner, de renoncer à soi. La bizarre enfance de Chateaubriand l'a accoutumé à ne rien compter au-dessus de son sentiment propre. Sous le despotisme farouche de son père, rudoyé, glacé, il a vécu libre pourtant, ramassé en lui-même, physiquement dépendant et contraint, jamais troublé dans l'exploiLation égoïste de l'univers que s'appropriait déjà intérieurement sa petitesse. Il ignorera toujours la douceur de se donner cl de se dévouer. Il aura des tendresses délicieuses : il aimera ses amitiés et ses amours, c'est-à-dire lui-même ami et amant, infiniment plus que ses amis ou ses aimées; il s'aimera

(Inncv, 1887, in-8; Mme de Chateauhriand. Lettres inédites à M. Clausel de Cousaer-f/vs, 1888. Comte d'HaussoDville, Suuveiiirs, 1885. Chédieu de RobelhoD, Chateauhriand el Mme de Cusiine, 1893, in-18, Bardoux, la Comtesse de Beaumont, G. Lévy, 1II-8, ISS'i; Chateaubriand (Classiques Populaires), 1893, in-8. De Lescure. Chateaubriand (Coll. des Gr. Ecriv. fr.). Hachelle, io-lô. 18^>9. E. FaffUPl, -Vrt'' sii-cle. A. France, Lncite de Ch., ses contes, ses fioi'mes et ses lettres, I89i. G Herlrin, la Sincérité religieuse de Chateaubriand, lUOO. J. Bodier, Chateaubriand en Amérique, Uev. d'irul lilt., 1899, t90û, 1901. V Oiraud, Chateaubriand, étttdei littéraires,

eirrénément dans l'image splendide que d'ardentes afTections lui renverront de son être : une de ses voluptés choisies fut de se mirer dans un cœur qu'il remplissait. Il servit la cause des Bourbons avec désintéressement; mais il appartient à Chateaubriand d'avoir le désintéressement égoïste : il sert pour Thonneur, ce qui revient, dans la pratique, à se détacher du succès de la cause, à se satisfaire des actes ou des gestes qui dégagent son honneur. Services, fidélité, présence au jour du danger, absence au jour des récompenses, toute celte réelle noblesse de sa conduite, il ne la donne pas à la légitimité, pour aider au triomphe de la justice, il se la donne à soi-même, pour agrandir sa personnalité. 11 donne libéralement des attitudes magnifiques, des renoncements hautains, de (lères inactions : tout un dévouement stérile et décoratif.

L'orgueil est le fond de Chateaubriand : on le retrouve dans toutes les manifestations de son être. Peu porté et peu exercé à observer, n'ayant dans ses longues journées de Combourg presque point de créatures humaines à voir, sensible aux dehors surtout, il ne connaîtra guère des autres que les masques et les silhouettes. Lui, il se voit par le dedans, il plonge en son fond, il sent immédiatement ses émotions et ses désirs. Presque jusqu'à son entrée dans la vie politique, il n'est pas mis dans la nécessité d'étudier son semblable, de le pénétrer, d'y saisir les mobiles, les ressorts, les modes d'action : et alors il sera trop tard pour faire le métier de psychologue. A cette date le pli est pris. 11 s'est concentré : un seul homme l'intéresse, qui est M. de Chateaubriand. Comme il sent en soi, et ne sent pas en autrui les passions humaines, il s'estime diiïèrenl, unique, donc supérieur. Il n'y a que lui qui ait ces joies, ces douleurs, ces désirs, ces dégoûts. Personne n'aura plus^jtp*^ lui ce que M. Faguet appelle « le grain de sottise nécessaire au lyrique moderne » : la persuasion qu'il ne se passe rien en lui qui n'intéresse l'univers, ou qui se passe comme ailleurs dans l'univers. L'orgueilleux enfantillage de son pessimisme a même source : il croit pleurer des larmes que nul homme n'a pleurées, pour des plaies dont nul homme n'a saigné. Le mal qui est dans la création, il ne le sent que dans son éphémère personne, et se croit la victime élue entre les créatures pour la souffrance *.

M. de Chateaubriand eut tous les orgueils, depuis l'orgueil vertu jusqu'à l'orgueil sottise. Sa démission après la mort du duc d'Enghien, son dépouillement en 1830, sa fidélité gratuite aux Bourbons, voilà l'orgueil vertu. L'orgueil l'a élevé au-dessus de la niaise rancune des émigrés. Il se pique de rendre justice à Napoléon : il le mesure dans sa hauteur. Mais lisons les Mémoires d'outre-tombe;

\, La Préface de Vé^. de 1826 est ut» curieux document de cet orgueil.

ce titre, Bonaparte et moi soua-lieutenants^ ignorés, cette phrase, mon article remua la France, cette autre, ma brochure (De Buonaparte et des Bourbons) avait plus profité à Louis XVIII qu'une armée de cent mille hommes, celte autre, ma guerre d'Espagne était une gigantesque entreprise, cette autre encore, /au«)S rugi en me retirant des affaires, M. de Villéle se coucha : voilà l'orgueil sottise. Il y a quelque chose de risible dans la gravité de cette question, qui revient à la fin de maint chapitre : Et si fêtais mort à ce moment-là; s'il n'y avait pas eu de Chateaubriand^ quel changement dans le monde!

L'orgueil le prémunit contre l'ambition. Il voulait être au pouvoir : il ne voulait pas le demander, ni descendre au.x moyens de l'obtenir. Il ne voulait rien devoir qu'à l'ascendant de son nom et de son génie. Il attendait dans son coin qu'on lui offrît le monde; il enrageait d'attendre, mais il n'eût pas allongé la main pour le saisir. L'orgueil guérit les mécomptes de sa vie politique : quand on ne lui donnait rien, si je voulais, disait-il; quand on lui avait retiré, si f avais voidu; et la certitude qu'il avait pu tout prendre, tout garder, et qu'il avait tout méprisé, le consolait. Il n'avait pas l'étoffe d'un ambitieux : il ne savait pas mettre l'orgueil bas.

Cet orgueil sans limite s'accompagnait d'un manque absolu de volonté : effet, ou cause, ou l'un et l'autre, lia rêvé, désiré, jamais voulu : s'il était originellement capable de vouloir, je l'ignore, mais on ne l'a pas exercé à vouloir; on l'a tantôt contraint, le plus souvent lâché, abandonné à la folie de ses impulsions spontanées. Je ne crois pas qu'il y ait à tirer de sa vie un seul acte de volonté : des élans d'instinct, des sursauts de passion, tout au plus. Son action est surtout négative : elle consiste en général à choisir des modes d'inaction. La réserve dédaigneuse de son orgueil, dans la quête du pouvoir, le dispense d'exercer sa volonté, de choisir des voies où il engagera son effort : elle couvre superbement un éternel rien faire. Il n'est volontaire à aucun degré : pas même impulsif. Il n'est pas de ceux que l'exaltation des sentiments sollicite aux actes. Toute son énergie fuse en idées et en rêves.

Nul n'a plus vécu par l'imagination : son orgueil et son inertie y trouvaient égaleirient leur compte. La réalité ne se laisse pas pétrir à notre gré; et il faut une rude main, une âpre volonté, pour lui imposer l'apparence qui nous flatte. Il y a dans cette lutte, même quand elle se termine par notre succès, de durs moments pour l'amour-propre; la victoire est toujours partielle et passagère : elle coûte à l'orgueil et ne le satisfait guère. Chateaubriand, dès l'enfance, trouva dans le rAve d'immédiates et d'absolues jouissances, des conquêtes faciles et complètes; il se fit un monde en idée, et se sentit maître du monde. Il se donna toutes les joies, toutes les grandeurs, sans avoir besoin de personne ; et

U se sentit au-dessus de l'humanité. Son orgueil et son imagination l'emportèrent dans l'infini.

Que peut-il sortir de tout cela? Une poignante sensation de vide, un long bâillement, un ennui sans mesure. Chateaubriand avait attaché toute sa vie à son jnoi. 11 avait pris pour fin la sensation, et non l'action. Il demandait la jouissance au rêve, et non à la réalité. Mais la sensation s'émousse; il faut la renouveler sans cesse. Le rêve atteint en un moment, épuise aussitôt la jouissance : il dispose de l'infini, mais il faut qu'il crée incessamment des infinis nouveau.^. Renonçant à réaliser dès qu'il avait rêvé, Chateaubriand retombait dans son néant, l'âme vide et désoccupée. L'éternelle adoration de son moi grandiose l'accablait à la longue : il n'y a que Tégoïsme actif qui soit un égoïsme content. L'égolsme sensitif est triste. Chateaubriand passa dans la vie « chargé d'ennui », éternellement mélancolique, ne trouvant nulle part à fi.xer le vague, ou remplir le vide de son âme. Cette disposition devint une attitude; il la reporte, dans ses Mémoires, à l'instant même de sa naissance : « Je n'avais vécu que quelques heures, et la pesanteur du temps était déjà marquée sur mou front ».

Pour amuser sa douleur, il se plut à s'en exagérer les causes : son orgueil ne voulait pas avoir de communes misères. 11 développa fantastiquement les contretemps, les disgrâces de sa vie, les succès aussi et les prospérités : dans toute la première partie des Mémoires, une disposition artistique fait alterner la lumière et l'ombre, l'éclat du présent et la tristesse du passé. Il amplifie ses expériences de la fragilité des choses, des caprices de la fortune, de l'injustice des hommes; il amplifie les effets et les retentissements de son génie. 11 amplifiera même parfois ses passions, ses désirs, et il ne lui déplaira pas de paraître courbé sous un mystérieux remords. 11 dramatise enfin toute son existence extérieure et intérieure sans pouvoir éteindre cette soif d'émotion qui le brûle. Et toujours la même plainte monte à ses lèvres, et toujours il recommence à « bâiller sa vie. »

A ce caractère était jointe une intelligence, en somme, distiaguée. Il a eu de grandes prétentions au génie politique : si l'on doit en rabattre, il me paraît pourtant qu'il n'a pas été plus médiocre que bien des hommes d'État de la Restauration, dont le mérite politique est plus illustre parce qu'ils n'en avaient pas d'autre. Chateaubriand n'a pas mal compris la France et l'Europe de son temps. Il a écrit tel mémoire sur la question d'Orient qu'on citerait partout s'il était d'un diplomate de carrière, ira mieux jugé que la plupart des conseillers de Charles X la situation créée par la Révolution : nécessité de rassurer les acquéreurs de biens nationaux, impossibilité de sup'vimer la presse, et nécessité, si

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c'est un mal, de vivre avec ce mal. De cette intelligence résultait uti libt^ralisme, relatif et limité, mais réel. Si, malfjré ses prétenlions, il n'a pas eu un rôle |X)lilique de premier ordre, la faute en est à son cararlère et à son esthétique, qui l'ont écarté du pouvoir.

il avait de l'esprit. Il a dessiné dans ses Mémoires d'amusantes silhouettes d'ambassadeurs, de ministres, de courtisans; le corps diplomatique à Rome est une jolie collection de grotesques lestement enlevés. Voici M. de Bourmonl avec sa physionomie spirituelle, son nez fin, ses beaux yeux doux de couleuvre. Voici La Fayette toujours enchanté de promener sa figure populaire à travers les mouvements dont il n'était pas le mailre : « il humait le parium des révolutions ». Voici M. de Polignac : il « me jurait qu'il aimait la Charte autant que moi, mais il lairaait à sa manière, il laimait de trop près ». L'anecdote de M. Violet, le maître à danser des sauvages, est tout à fait dans le goût de Diderot ou de l'abbé Galiani.

Mais l'intelligence et l'esprit restèrent toujours des parties secondaires de sa nature, tout à l'ait sous la domination du caractère et de l'imagination. Si l'on prend Chateaubriand hors de sa vie politique, hors des Mémoires d'outre-tombe, dans ses œuvres de création littéraire seulement, à peine le soupçonnera-t-on spirituel, et moins encore, peut-être, intelligent. 11 nous parait doué d'une singulière inaptitude à saisir les idées, à former des raisonnements. Son édu-cation, la vie à Combourg ne lui ont pas appris à penser. H a lu Voltaire, Diderot, Rousseau, VEncyclopédie : voilà d'où il tire toutes ses idées, par un très simple procédé de conversion : il tourne leurs affirmations en négations, et inversement. Il nie la perfectibilité indéfinie de l'humanité, la bonté de l'homme, le prix de la vie; il affirme la religion, l'impuissance de la raison, le mystère, le surnaturel. De raisonnement, il n'y en a pas, ni d'analyse, ni de vérification, ni d'appareil critique ou logique. Il ne s'est pas appliqué davantage à la psychologie; et là-dessus il a des ignorances, des conventions qui dépassent toutes celles des « philosophes ». En un mot, avec une intelligence qui était plutôt au-dessus de la moyenne, il n'a que des idées médiocres, superficielles et surtout arbitraires. C'est que ses idées ne sont que des reflets, des prolongements de ses sentiments. En leur médiocrité, elles correspondent à des sentiments intenses, profonds, originaux. Il a eu les idées qui aidaient son humeur à se manifester.

En vertu même de ce caractère, la forme de rintelligence, en Chateaubriand, n'est pas philosophique ou scientifique, mais artistique. 11 produit des émotions et des images, non des idées : et il ordonne, il exprime ces émotions et ces images, non pas selon la loi du vrai, mais selon la loi du beau. On comprendra â

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l'élude tle ses chefs-d'œuvre que nous avons aiFaire, avanl tout, à uu arlisle.

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