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ORATEURS RELIGIEUX

La restauration du catholicisme fut suivie d'un renouvellement de l'éloquence religieuse. Mais peut-être est-ce surtout la révolution httéraire qui donna l'essor aux orateurs chrétiens : le goût pseudoclassique leur retranchait tout l'essentiel de la religion, le surnaturel, le mystère et l'infini, toute la poésie aussi, le pittoresque séduisant, le pathétique prestigieux.

Comme Lamennais dans le livre, Lacordaire ^ à la tribune fut un

1. Michelet fut nommé professeur au Collège de France en 1838 : son cours fut fermé en 1851.

0. Biographie : E. Quinet (1803-1875), né à Boura: en Bresse, fut nommé en 1842 à la chaire de langues et littératures de l'Europe méridionale au Collèf^e de France. Il la perdit au coup d'État et se retira en Suisse. Député en 1870 à l'Assemblée nationale.

Éditions : Traduction des Idées sur la philosophie de l'histoire de Herder, 1827,

3 vol. in-S; Ahasvérus, 1833, in-8; Napoléon, poème, 1836, in-8; Prométhée, 1838, in-8; Allemagne et Italie, 1839, 2 vol. in-8; Des Jésuites, 1843, in-18 (avec Michelet); Révolutions d'.Italie, 1848, in-8; Œuvres complètes, in-8, 1857-1858, t. I-X ; 1870, t. XI; 1877-79, t. XII-XXVIII; le Livre de l'exilé, 1875, posthume; Lettres d'exil,

4 vol., 1884-88. Cinquante ans d'amitié. Lettres de Quinet et de Michelet, 190 ). — Si l'on tenait compte de 1 intelligence, de l'activité, de la générosité, plus que des réussites littéraires, Quiuet mériterait une étude plus détaillée (//* éd.).

3. Biographie : Henri-Domiuique Lacordaire (1802-1861), orieinaire de la Cote-d'Or, commença en 1835 ses conférences do Notre-Dame (1835, 1843-1851). 11 se fit entendre aussi à Bordeaux, Grenoble, Nancy, Lyon, Toulon, etc. Député en 1848; académicien en 1860. 11 mourut au collège de Sorèze, qu'il dirigeait. — Éditions : Œuvres complètes, 9 vol. in-8 et in-12, 1872-73; Correspondance inédite, 1870, in-8; Lettres à la 6'"' E. de la Tour du l'in, 1863, in-8; Lettres à des jeunes gens, publ. p. l'abbé Perreyve, in-8, 1862; Correspondance du P. Lacordaire et de Mme Swelchine, publ. p. M. de Falloux, 1864, in-8. — A consulter : d'Haussonville, Lacordaire, Hachette, in-t6, 1895.

grand romautiquc. Il était Bourfîiiipiion, de la province qui nous a donné saint Bernard et Bossuet. il a[)|)artint d'abord au monde, il se lit recevoir avocat; i! professa le vollairianisme. A vingt-deux ans, il entra à Saint-Sulpice, et se lit prêtre. Par une inspiration poétique autant que chrétienne, il prit en 1840 l'habit blanc de Saint-Dominique et tut en France le restaurateur de l'ordre : cela fournit à Guizot, en le recevant à l'Académie, l'occasion d'un éloquent morceau, sur le caractère du temps qui réunissait dans une paisible confraternité l'inquisiteur et l'hérétique.

Lacordaire, un instant l'allié de Lamennais, se soumit sans réserve, et resta ferme dans une obéissante orthodoxie. Mais il ne renonça point à ses tendances, à son désir de réconcilier l'Église et le monde moderne, le dogme et la liberté. Il avait compris que de lier le prêtre à l'autel, à ses offices en latin, à son cérémonial séculaire, à sa prédication traditionnelle des lieux communs sans date, c'était l'éloigner du peuple, c'était inutiliser, tuer l'Église et la religion, sous prétexte de ne pas les compromettre. Dans ses conférences de Notre-Dame et dans celles qu'il prêcha un peu partout, il jeta hardiment le catholicisme en pleine actualité. Il aborda toutes les questions politiques, sociales, philosophiques qui passionnaient les esprits, il parla de la démocratie, des nationalités, de la Pologne, de tous les sujets brûlants. Plus clairvoyant que les prélats qui s'inquiétaient de ses discours, il tâchait, en saisissant le plus vif des consciences, de rendre à l'Église la direction des consciences. Il essayait, plus modérément que Lamennais, et serrant toujours plus étroitement les liens qui l'unissaient au Saint-Siège à mesure qu'il elTarouchait davantage le clergé français, il essayait de montrer que la solution chrétienne de tous les grands problèmes était libérale et démocratique.

Il n'était point profond; ni l'exacte psychologie, ni la logique sévère n'étaient son fort. 11 n'avait ni la richesse d'idées, ni l'ampleur de poésie de Lamennais; son style avait plus de chaleur que de perfection artistique. Par son éloquence imagée, pathétique, abondante en grands mouvements, il remuait de forts et vagues sentiments au fond des cœurs : ses sermons faisaient des effets analogues à ceux que produisaient nos grands lyriques, lorsqu'ils entreprirent d'agiter, à l'aide de la poésie et du roman, les inquiétudes morales et sociales de leurs contemporains.

Lacordaire ressuscita aussi l'oraison funèbre, si avilie au xvni"^ siècle : il sut encore la rôchauffer par l'actualité, unir, pour parler d'O'Connell ou du général Drouot, le sentiment national ou patriotique à la ferveur catholique.

II y eut autour de Lacordaire, il y eut après lui d'éminents prédicateurs : le P. de Havignan, un lin et séduisant jésuite; l'ai>bé

Dupanloup, plus tard évêque d'Orléans, véhément et diffus, de plus d'éclat que de portée; le P. Hyacinthe, orateur souvent emphatique, qui n'ayant pas pu rester catholique, n'a été ni protestant ni philosophe, douloureusement suspendu entre toutes les doctrines, et déchiré entre les jugements de sa raison et les exigences de son cœur : d'autres encore, élégants parleurs ou rhéteurs romantiques, politiques cléricaux, ou démocrates chrétiens, ou orthodoxes sans date et sans couleur, adversaires ou exploiteurs de la science, gens de beaucoup d'esprit parfois, de forte conviction toujours, d'idées souvent peu profondes ou mal assises.

Je m'arrêterais de préférence au P. Didon ^, dominicain, qui a donné d'éclatants exemples de hardiesse oratoire et de foi soumise. C'est un beau prédicateur, grave, pressant, solidement instruit, et qui a l'intelligence de son temps. Sa parole claire, nerveuse, chaude, s'adapte finement à l'état des consciences contemporaines; comme Lacordaire, le P. Didon cherche à faire apparaître dans le catholicisme le remède aux misères sociales, la réponse aux incertitudes morales de l'heure actuelle : de tous les prédicateurs qui veulent faire de la religion une chose vivante, efficace, pratique, il n'y en a pas qui soit mieux informé, plus habile et plus fort. Plus audacieusement, suivant le mouvement qui, dans la seconde moite du siècle, poussait à introduire les procédés de la science dans tous les ordres de la pensée, ce moine a voulu employer les méthodes de l'exégèse contemporaine à démontrer la vérité de la religion ; il a essayé de refaire, dans un esprit opposé, pour une conclusion contraire, l'œuvre de Renan, une Vie de Jésus. La tentative a été plus intéressante qu'heureuse : une certaine faiblesse de pensée s'y découvre, et plus de prétention à la science que de rigueur scientifique. Mais l'affaire du P. Didon, ce n'est pas le livre : c'est le discours, l'action directe et personnelle sur les ânies.

1. Le p. de Ravfgnan (1795-1858), avocat, puis jésuite. Conférences, 1849, 4 vol. in-8. — Félix Dupanloup (1802-1878), supérieur du petit séminaire de Paris, prof, d'éloquence sacrée à la Sorbonne, év. d'Orléans en 1849; après 1871, député et sénateur. Gallican ardent, il se soumit pourtant après le concild de 1869. Œuvres choisie», 4 vol., 1861; Nouvelles Œuvres choisies, 7 vol., 1873-5; Lettres choisies, 1888. — Le P. Hyacinthe Loyson (né en 1827), prêtre, puis carme, débuta à Paris en 1864, fut très attaqué par Veuillot, rompit en 1869 avec l'ordre des carmes, puis avec le pape, qui l'excommunia : il prétendit rester catholique malgré tout. L'occasion de la rupture, très honorable pour lui, fut une déclaration libérale et philosophique dans une séance de la Ligue internationale de la paix (juin 1869) : il mettait la judaïsme, le catholicisme et le protestantisme sur le même pied, comme « les trois

grandes religions des peuples civilisés ». Il n'a pas eu le génie qu'il aurait fallu

pour le rôle qu'il prenait : noble esprit d'ailleurs et belle âme. 2. Né en 1810. L'Homme selon la science et la foi, 1875; la Science sans Dieu,

1878; Vie de Jéxus-Christ, 2 vol. in-8, 1890; la Divinité de Jésus-Christ, 1894.

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