ORATEURS UNIVERSITAIRES
L'organisation de l'enseignement supérieur ouvre aux orateurs une carrière nouvelle. Les cours d'histoire, de philosophie et de littérature sont des occasions d'éloquence : là peut-être se font jour les manifestations les plus paissantes de l'esprit libéral, et trois professeurs, Guizot, Cousin, Villemain, deviennent, par leurs brûlantes leçons, les chefs de l'opposition d'aujourd'hui, les ministres du gouvernement de demain. Guizot, Cousin, tracassés, écartés par le pouvoir qu'ils inquiétaient, Villemain, plus paisible et moins redouté, se trouvèrent réunis dans les derniers temps de la Restauration (1828-30), développant, chacun en sa chaire et dans sa spécialité, la diversité de leurs tempéraments.
Guizot, toujours froid, maître de lui-même, le même dans sa chaire et dans ses livres, se représentera bientôt à nous quand nous étudierons le mouvement historique.
Victor Cousin ', tempérament Imaginatif, passionnait l'histoire
1. Biographie : V. Cousin (1792-1867), successeur de Royer-Collard à l'École normale, et supploanl du même à la Soibonne (1815), enseigna d'abord la philosophie écossaise; puis il découvrit rAUemagne, qu'il visita en 1817 et 1818, se liant avec Hepel, Jncobi et Sehelling. En 1820 son cours fut suspendu. 11 retourna en Allemagne en 1824, et fut emprisonne six mois pour carbonarisme. Il reprit son cours en 1S27, La révolution de Juillet le ût pair de France, membre du conseil supéi'ieur de l'instruction publique, directeur de l'École normale, ministre de l'instruction publique.
Éditions : Cours de philosophie professé à la Faculté des Lettres pendant l'année fSIS, 1836, ia-8 (Du vrai, du beau et du bien. 1853, in-8); Cours d'histoire de la philosophie, 1826 (revu 1840 et 1863); Cours d'hist. de ta phil. moderne, 1841, in-8; Cours d'hist. de la phil. morale au xviii'»., 1840-41 ; Fraymenls philosophiques, 1826, in-8; édition do Descartes. 11 vol. in-8, 1820; traduction de Platon, 1825-1840, 13 vol. iii-8. (Eiirres, lHi6-47, 22 vol. in-18. Jia/iport sur la nécessité d'une nouvelle édition de» Pensée» d« Pascal, 1342, in-8; Jacqueline Pascal. 1S44, in-18; la Jeunette
de la philosophie par de vives allusions que l'auditoire saisissait au vol. Il déroulait tous les systèmes, et l'infini, en belles phrases harmonieuses et nobles, parfois élégamment nuageuses; il inventait l'éclectisme, et coulait doucement dans le panthéisme. La révolution de 1830, qui le porta au pouvoir, l'arrêta sur cette pente, et, comme dit M. J. Simon, il changea de fièvre : il devint le philosophé de la bourgeoisie, gardien sévère des convenances morales, de la religion et de la propriété. La peur de la démocratie \.e jeta dans les bras des évêqiies, ce sont ses termes; elle fit plus, elle en fit un évêque, impérieux catéchiseur et pasteur autoritaire. Expurgeant bravement ses cours et sa doctrine, il organisa le spiritualisme en Église philosophique ou philosophie d'Etat : têtu, jaloux, despotique, enveloppé de phrases magnifiques, dressant, à son profit, ses disciples au travail et à l'abstinence, il mena les philosophes de l'Université comme des moines, ou, selon son mot, comme un régiment ; il les rangea durement à leur office de conservation sociale, et fit d'eux les gendarmes chargés d'arrêter les idées subversives. Par lui, la philosophie cessa pendant un demi-siècle d'être un libre exercice de la pensée. Sur le tard, dans les loisirs que lui fit l'Empire, son imagination se réveilla, voluptueuse, et l'on vit ce vieux prédicateur du catéchisme spiritualiste s'éprendre des jolies pécheresses du temps de Louis XIII et de la Fronde. Il écrivit sur la société du xvn® siècle des études, toujours oratoires et passionnées, souvent arbitraires et inexactes, qui eurent le grand mérite de faire connaître bien des documents ignorés et curieux. Il était bibhophile, amoureux de rares bouquins, fureteur de paperasses inédites; il dut à ce goût une trouvaille précieuse : il aperçut le vrai texte des Pensées dans le manuscrit jusque-là négligé, et, le premier, il nous rendit tout Pascal.
Moins éclatant et moins tapageur fut l'enseignement de Jouffroy \ disciple de Cousin, et tout le contraire de Cousin : grave, sobre, précis, intérieur, contenant son émotion, détaché du christianisme avec angoisse, et reconquérant douloureusement les
de Mme de Longueville, 1853, in-8 ; Mme de Sablé, 1854, in-8 ; la Duchesse de Chevreuse, 1856, in-8 ; Aime de Hautefort, 1856, in-8 ; la Société française au xviii" s., 1858, 2 vol. in-8; Aime de Longueville pendant la Fronde, 1859, in-8; la Jeunesse de A/azarin, 1865, in-8. — A consulter : P. Janet, Victor Cousin et son œuvre; J. Simon, V. Cousin (coll. des Gr. Écr. fr.), 1887, in-16; H. Taine, Philosophes français au xix° s.
1. Biographie : Th. Jouffroy (1796-1842), suppléant de Royer-Collard à la Sorbonne en 1830, professeur au Collège de France, député de 1831 à 1838. — Éditions : Mélanges philosophiques, 1833, in-?> ; Nouveaux Mélanges, 1842, Cours de droit naturel, 3 vol. in-8, 1835-42. Cours d'esthétique, in-8, 1843. — A consulter : H. Taine, Philosophes français au xix» siècle.
92fi L'ÉPOQUE ROMANTIQUE.
{.'landes vùnli'-s i liiulieniics par la philosopliif, il n-clificliait, avec iino sincérité proloiulc et une n'-elle force de pensée, le problème (le la destinée humaine, ou posait les principes du droit naturel et de l'esthétique. C'était une autre éloquence que celle de Cousin, mais c'était encore de l'éloquence.
M. Villemain ', lauréat académique, suppléant de Guizot, passa (le la chaire d histoire dans celle d'éloquence française. Malgré les malignes allusions qu'il ne se refusait pas, il était surtout professeur de littérature : son cours n'était pas, comme celui de Guizot une profession de doctrine libérale, comme celui de Cousin un jaillissement de passion poIili(|UP. Et ce fut lui peut-être qui réalisa |)Oui les contemporains l'idéal de l'orateur universitaire : il avait la parole vivante et brillante, la phrase ample et facile, relevée de traits lins ou spirituels. Il déroulait de vastes lableau.K qui captivaient l'imagination, historien plutôt que critique, et plus large que profond. Il avait renouvelé l'étude de la littérature selon l'esprit de Mme de Staël; il développait le principe, que la liti&raturc fsl l'expression de la société, et il avait choisi les deux cas les plus favorables peut-être qu'il y ait à la démonstration de ce principe : il faisait l'histoire de la littératuie du xvin« siècle, et l'histoire de la littérature du moyen âge. En ceci encore il s'inspirait de Mme de Staël, lorsque, se détournant des œuvres classiques de goiH antique et païen, il étudiait les œuvres romantiques du moyen âge chrétien. Il se plaisait à rapprocher les littératures des nations européennes, à faire ressortir les dilTèrences que la diversité des circonstances historiques et des institutions sociales avait mises entre elles, à suivre les actions et réactions d'un pays sur l'autre : il faisait une grande place à l'Angleterre dans son étude de notre xvni"^ siècle, et pour le moyen âge il suivait le développement parallèle de la littérature en France, en Italie, en Espagne, en Angleterre. Il était nécessairement un peu superiiciel, et prenait un peu extérieurement les œuvres; il avait cependant beaucoup de lectures et de connaissances, plus d'idées que son expression trop peu serrée n'en montre : c'était enfin un orateur littéraire, tiès agréable et suflisamment solide, qu'on peut encore aujourd'hui écouter avec profit.
1. Biographie : Abcl-François Villemain (1790-1870) fut couronné pour ses «•lopes de Montaigne et de Montesquieu (1812 et ISlti). Appelé en 1816 à la chaire d'éloi|aence française, il fut sous Louis-Philippe député, pair de France, deux fois ministre do l'Instruction publique (1839-10, 1810-44). Ku 1832, il devint secrétaire perpétuel di", l'Académie française, dont il était depuis 1821.
Éditions : Cours de littérature française (Tableau de la Utt. fr. au xvin" s.), 4 vol. in-8; (Tableau de la litt. au moyen à«e), 0 vol. in-8, 1828. Tahleau de l'éloquence chrétienne nu iv« »., 1849, in-8; Essais sur le génie de Pindare et sur la poésie lyrique, 1859, in-8. Souvenirs contemporains, 2 vol. in-8, 1868.
Sous la monarchie de Juillet, la vie et le bruit passèrent de la Sorbonne au Collège de France : Quinet et Michelet prirent la direction de la jeunesse en soufflant les passions démocratiques : on mangeait du jésuite à leurs cours. Nous retrouverons Michelet ailleurs '. Edgar Quinet -, mêlant Herder à Chateaubriand, jugeant parfois très bien son temps et son parti, connaissant et pressentant l'Allemagne comme peu de Français ont fait, anticlérical et religieux, savant et poète, prophète par-dessus le tout et faiseur d'apocalypses, esprit large et intelligent, avec quelque chose d'incohérent et de nuageux, artiste insuffisant en dépit ou en raison des placages de sentiment ou de couleur par lesquels il croyait se donner un grand style, — Quinet n'a pas réussi à faire une œuvre : on peut lire ses Lettres.
L'Empire chassa Quinet et Michelet de leurs chaires, et bannit de l'enseignement l'éloquence polémique : ce ne fut pas, malheureusement, pour favoriser la science.