‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 374 sur 504 · DÉFINITION DU ROM.\NTISME · texte numérisé non relu

DÉFINITION DU ROM.\NTISME

Qu'est-ce que le romantisme *? A cette question difficile, on peut répondre, en regardant le trait apparent et commun des œuvres romantiques : le'roniantisme est une littérature où domine le lyrisme. Mais alors, qu'est-ce que le lyrisme?

Le lyrisme est d'abord l'expansion de l'individualisme : or par où sommes-nous facilement et constamment individuels? non pas sans doute par les idées de notre intelligence, bien plutôt par les phénomènes de notre sensibilité. Ces phénomènes sont de deux sortes : des sentiments d'amour et d'espérance, de haine et de désespérance, d'enthousiasme et de mélancolie; ou bien des sensations. Parmi nos sensations, les unes sont représentalivesjie hini-^ vers, et sont les matériaux avec lesquels nous construisons le mondrt

1. A consulter : Pellissier, le Motiremvnt littéraire au xix" «., in-16: Brunelière, r/ivolution de la poésie lyrique au xix" sircle, leçons I el II ; Th. Gaulier, Histoire du romantisme; Asselineaii, Bihliograjilne romantique. 3' éd. I87S. in-8; Dnvid-S«uysgeul, /(.' Réahsme el le naturalisme Jai\s la lill. et d^)\s l'art. 1889, in-18.

extérieur dont nous portons en nous l'image; les autres ne sont pas (directement du moins et facilement) représentatives, comme certaines sensations musculaires, et, pour la plupart des hommes, les sensations d'odorat et de goût : ces dernières, les romantiques en abandonneront l'expression à leurs successeurs, et ils se contenteront des premières. Ils s'attacheront à rendre leurs aiïections intimes et leurs impressions de la nature : leur lyrisme sera sen^ limental el pittoresque.

Mais si nous nous intéressons aux émotions qui ne sont pas les nôtres, c'est que nous sommes hommes, et le poète est homme : nous avons en commun avec lui la nature et la source des émotions. La qualité seule, l'intensité, les formes accidentelles et causes occasionnelles sont à lui. « Les passions de l'àme et les affections du cœur, disait Hegel, ne sont matière de pensée poétique que dans ce qu'elles ont de général, de solide, et d'éternel. « Aussi le grand, le puissant lyrisme n'est-il pas celui par où le poète se distingue de tout le monde, mais celui qui en fait le représentant de l'humanité. Le lyrisme qui nous prend, est celui où transparaît sans cesse l'universel : il trouve au fond des tristesses et des désirs de l'individu, il aperçoit à travers les formes multiples de la nature., il pose et poursuit partout les problèmes de l'être et de la destinée. Que sommes-nous? où allons-nous? Dans tous les accidents du sentiment, dans l'amour par exemple, le poète aperçoit les conditions de l'être éphémère et borné. Sous le perpétuel écoulement de notre vie phénoménale, qu'est-ce que ce moi qui se dérobe? Et la mort, qui arrête cet écoulement, est-ce une fin, un arrêt, un passage? Qu'y a-t-il au de^àl Enfin la cause? la cause de ce moi que Je suis, la cause de cet univers que je reflète en moi? si je suis capable de création lyrique, je la cherche dans tous les batlements de mon cœur, dans tous les aspects de la nature. Le romantisme (et c'est la sa grandeur) est tout traversé de frissons métaphysiques * : de là le caractère éminent de son lyrisme, qui, dans l'expansion sentimentale, et dans les tableaux pittoresques, nous propose des mécUtations ou des symboles de l'universel ou de l'inconnaissable. " ""

Entre ces émotions particulières de l'individu et ces conditions essentielles de l'humanité, qui, réunies, forment l'objet du lyrisme

1. La religion, jadis, drainait, canalisait dans la vie individuelle el dans le domaine lilléraire, l'émolion ei la pensée métaphysiques : quand, par le pro'^rès de la philosophie, elle a cessé de faire son office pour les classes supérieures de la nation, alors tous les sentiments quelle enfermait dans certains actes de la vie ei certains genres de littérature, ont inondé toute la vie el toule la lillérature. Le classique s'inquièle de sa desliaée à l'église, ou bien en lisant ou faisant un sermon ; le romanlique mêle celle inquiétude dans tous ses actes (d'où il perd vile la faculté d'agir), el ne peut exprimer aucune pensée qui pe la conlienije (d'où la pente rapide vers le lyrisme).

932 l'époqde romantique.

romantique, restent l'intelligence avec la réflexion et les- facultés discursives, et les vérités universelles d'ordre rationnel : deux choses que le romantisme laisse de côté. Psycliolof,'ie et science, art de penser et art de raisonner, méthode exacte et logique serrée, c'est ce dont il ne s'inquiète guère, et c'était précisément tout ce qui faisait l'intérêt, la valeur, l'originalité du xviiie siècle, la meilleure moitié de ce qui faisait l'intérêt, la valeur, l'originalité du XVII" siècle.

Mais ceci nous rappelle que quelque chose existait avant le romantisme, a été détruit par lui : nécessairement le romantisme s'est déterminé par rapport au classicisme. Pour être lui, il a dû se distinguer de ce qui était avant lui. Il s'est différencié, d'abord par négation, puis par antithèse.

Par négation, en supprimant les règles qui régissaient le travail littéraire. Ces règles étaient de trois sortes : les définitions des genres nettement séparés entre eux et sans communication; les lois intérieures de chaque genre, qui faisaient prévaloir l'unité du type sur la diversité des tempéraments; les préceptes du^goût, qui limitaient l'artiste dans le choix des objets dimitalion et des procédés d'expression.

Par antithèse, en faisant le contraire de ce qu'avaient fait les classiques •. La littérature du xvin« siècle prenait pour modèles les anciens et le xvu<' siècle français : le romantisme leur substitue le moyen âge et les étrangers.

Ainsi le romantisme sera, en premier lieu, un élargissement, ou plutôt un déplacement du domaine littéraire; ensuite, une refonte des formes littéraires, chaos d'abord, mais chaos d'où sortira vite une organisation nouvelle. 11 nous doiinera une poésie lyrique, une littérature pittoresque, une histoire vivante. Il brisera les formes trop arrêtées, trop fixes, qui ne se laissent plus manier par la pensée de l'artiste, ces habitudes tyranniques de composition et de style qui filtrent pour ainsi dire l'inspiration et éliminent l'originalité : en brisant les genres, les règles, le goût, la langue, le vers, il remettait la littérature dans une heureuse indétermination, dans laquelle le génie des artistes et l'esprit du siècle chercheraient librement les lois d'une reconstitution des genres, des règles, du goût, de la langue, du vers. En deux mots, le romantisme nous fait repasser de l^bstraction à la poésife, et, quoiqu'il ait pu sembler d'abord faciliter l'invention aux dépens de l'art, il ramène l'art à la place du mécanisme.

1. Il faut Doter que les classique» et les romanliqnes ne distiofruoDl ni les uns ni les autres Boile«u de Voltaire et Voltaire de VienDet : les chissiqucs du xix" siécla BO croient les roprcsenlnnt» do l'art do Hnrine, et le» romnollquos ^ugonl i:ére»s»ir« de démolir Racine pour onrasor M. de ioay.

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