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ORIGINES ET INFLUENCES DETERMINANTES

Les origines du romantisme nous sont déjà partiellement connues. Nous avons vu, à travers le xvin^ siècle français, croitre l'individualisme, sous la double forme d'expansion sentimentale et d^mouc^de la nature. Nous avons noté, dans la société du temps, des indices d'exaltation passionnelle, et de dépression mélancolique; nôiis y avons vu se faire la liaison des images du monde extérieur et des dispositions intimes de l'âme. JVous avons vu, en deux maîtres de la langue, en Rousseau et en Chateaubriand, ces deux grandes tendances se déterminer, et de l'un à l'autre, les facultés discursives, le raisonnement, les idées s'atténuer, l'émotion grandir et la puissance poétique. Nous avons saisi, sous la superstition des règles et la routine du goût, des curiosités, des tentatives qui ne se rapportaient plus aux modèles classiques ; et Mme de Staël, avec un style tout classique, nous a fait la théorie d'une littérature romantique.

Aux origines françaises se joignent les origines étrangères ^ Ces influences, dont j'ai marqué précédemment le progrès jusqu'aux approches de la Révolution, se sont depuis trente ans précisées, étendues; des œuvres considérables ont pénétré chez nous, apportant une force nouvelle aux instincts romantiques. L'Angleterre a eu^Byron, comme Chateaubriand désolé et voyageur, pathétique et pittoresque, mais de plus ironique, satanique, et surtout poète en vers; elle a eu Walter^Ssûtt, qui, rejetant le costume épique et les sujets antiques, vulgarisait toutes les nouveautés des Martyrs, le romanesque historique, le paysage historique, la couleur locale. Elle a eu ses lakists^ Woxd^-octh, Southey, Coleridge, dont les tempéraments originaux, repoussant toutes les entraves classiques, font de la poésie une libre création où leur àme se révèle en reflétant l'univers.

En Allemagne, Schiller (mort en 1805) avait produit toute son œuvre, et Goethe avait donné son premier Faust, si complexe d'inspiration et si peu classique de forme : puis avaient poussé les fantaisies romantiques, sentimentales, vagues, déconcertantes souvent pour l'esprit et troublantes pour le cœur, avec Novalis, Tieck, et autres. L'Italie întroduisait avant nous la révolte contre les unités classiques, et Manzoni publiait en 1820 son Comte de Carmagnola : mais lltahe surtout avait Daate, toute la pensée et toute l'âme du moyen âge ramassées dans la Divine Coinédie. L'Espagne, attardée dans l'imitation française, nous aidait pourtant à repous-

1. J. Texte, l'Influence allemande dans le romantisme français. Revue des Deux Mondes, 1" déo. 1897. Baldensperger, Gœthe en France, 1904, Estève, Byron et le romantisme français, 1907.

ser les modèles qu'elle nous empruntait encore : elle nous offrait son romancero ', qui faisait voir i:n moyen âge héroïque et parfois féroce, ardemment ou durement chrétien, pittoresque et familier dans le sublime et l'extraordinaire.

11 faut tenir compte surtout d'un certain nombre d'ouvrages qui. dans les premières années de la Restauration, aidèrent Timagination de nos aitistes et de nos poètes à sortir de l'antiquité classique et du xvn« siècle, à renouveler les idées et les formes de la littérature. C'étaient des traductions d'ouvrages étrangers, des recueils de chants populaires ou d'anciennes poésies, des études d'histoire littéraire, des voyages : toute l'Europe, pour ainsi dire, de la Grèce àTÉcosse, et toutes les œuvres modernes, des troubadours à Byron, investirent l'idéal classique et le dépossédèrent*. Nos littérateurs, qui n'étaient pas en général des érudits, ni très savants aux langues étrangères, eurent ainsi pour instructeurs les

1. J. Grimm. Selva de romances viejos, 1815; Deppinp, autre romancero, 1817; Bohl de Faher, autre, 1821; A. Duran, romancero gênerai, 1822 (réimp. et augm., coll. Ribadeaeira, Madrid, 185i, 2 vol. pr. in-8).

2. Voici uoe simple liste qui nous aidera à comprendre sous quelle pression du milieu a éclaté la poésie romantique :

1800. B. Constant, \Valli'»stein, tragédie, avec Quelques réflexions sur la pièce de Schiller et le théâtre allemand, in-8.

181i. A. -G. Schlegel, Cours de littérature dramatique, Irad. par Mme Necker do Saussure, 3 vol. in-8.

1814 el 1823. Creuzé de Lesser, Romances du Cid (en vers).

1816-21. Raynouard, Choix de poésies originales des troubadours, 6 vol. in-8.

1817. W. Scott, Des troubadours et des cours d'amour, in-8.

1821. Guizot, trad. de Shakespeare (revision de Letourneur).

1821. Barante, Théâtre de Schiller, 6 vol. in-8. 1822-1825. Pichol, trad. de Byron.

1822. Abel Hugo, Romances historiques (en prose), in-12.

1823. Fauriel, trad. des tragédies de Manzoni, in-8.

1824. Lœve-Veimars, Mélanges littéraires, politiques €t morceaux inédits de Wieland in-8.

1825. — trad. d'Obéron du même, in-32.

1824-25. Fauriel, Chants populaires de la Grèce moderne, 2 vol. in-8. 1825. Pichot, Essais sur lord Byron, in-8.

1825. Lœve-Veimars, Ballades, légendes et chants populaires de l'Angleterre et de l'Ecosse, in-8.

1825. Pichol, Voyage historique et littéraire en Angleterre et en Ecosse, 3 vol. in-3 (réimpr. 1826, 3 vol. in-12); il y a des chapitres sur le pays, les peintres, le Ihé&tre depuis Shakespeare, Cowpor, les Lakisles, Moore, Byron, W. Scott, Shelley, etc.

1826. J. Cohen, Tableau de ta Grèce en ISÎS.

1827. E. Quinet, Idées sur la philosophie de l'histoire de Herder, 3 vol. in-8.

1828. Villemain, Tableau de la littérature au moyen âge, leçons faites précédemment en Sorbonne.

1828. Sainte-Beuve, Tableau de la poésie française au XVI' siècle, in-8. 1828. Nodier, Faust, drame en trois actes. 1828. Gérord do Nerval, le Faust de Gœthe.

1828. E. Deschamps, Études françaises et étrangères (la Cloche de Schiller, la Romancero do Rodrigue, etc.).

1839. A. Deschamps, la Divine Comédie de Dante.

Guizot et les Barante, les Fauriel et les Raynouard, les Lœve-Veimars et les Pichot : avant qu'ils eussent voyagé, les paysages du Nord et de l'Orient vinrent les troubler de sombres ou radieuses visions. N'oublions pas la Bible, que Vigny et Lamartine feuillettent, et dans laquelle Hugo cherchera non pas seulement une matière de poésie, mais d'abord et surtout des procédés de slyle, des coupes, des figures, des épithètes. La Bible devient un des livres de chevet du poète.

Nous n'avons pas fini encore : il nous faut regarder hors de la littérature. La barrière qui séparait écrivains et artistes a été, comme je l'ai dit, abattue par Diderot. Écrivains et artistes ont conscience d'être un même monde, de poursuivre pareilles fins par des moyens divers ; et ces rapports tendent à rendre aux écrivains le sens de l'art, leur rappellent qu'ils sont créateurs de formes et producteurs de beauté. Or la peinture quitte la voie où David l'a engagée. Bonaparte, par les épiques promenades de ses armées, offre à Gros des sujets modernes : Aboukir, JafFa, Eylau, les Pyramides; et sous la contrainte de la réalité prochaine, le peintre est conduit à caractériser les types ethniques, à s'inquiéter d'une couleur locale. Il porte ce goût dans des sujets plus lointains, et la vérité familière, avec l'histoire de France, fait son entrée dans la Visite de Charles-Quint et de François l^^ à Saint-Denis. Puis c'est Géricault avec son héroïque et si peu pompeux Cuirassier blessé (1814), avec son violent Radeau de la Méduse (1819); Delacroix apparaît en 1822 avec sa fantastique Barque de Dante; le Massacre de Scio (1824) ouvre la série des Orientales; et Goethe trouve ses visions surpassées dans les illustrations dont Delacroix précise son Faust '. Delaroche paraît avec son Saint Vincent de Paul et sa Jeanne d'Arc (1824), et Eug. Devéria étale en 1827 le bariolage provocant de sa Naissance de Henri IV. Tout cela précède la Préface de Cromwell et les Orientales : pour le romantisme historique et pittoresque, les peintres ont donné des modèles aux poètes. Aussi ne faut-il pas s'étonner si ce sont les ateliers qui fournissent la claque de Henri III ei de Hernani.

Certaines circonstances favorisèrent la révolution littéraire. J'ai signalé déjà comment la Révolution avait enlevé aux salons, momentanément fermés, la souveraine autorité qu'ils exerçaient depuis près de deux siècles sur le goîit et le style. Il faut noter aussi les conséquences de la suspension passagèie de l'instruction •universitaire et ecclésiastique : par les collèges s'entretenaient l'esprit classique, l'admiration des anciens, l'amour des élégances littéraires et des ornements oratoires. Pendant qu'ils furent fer-

^ 1. Gœthe en parle à Eckermann le 29 novembre 1826.

936 L'ÉPOQUE ROMANTIODR.

mes et leur personnel dispersé, et plus tard avant que l'Universit** impériale eût solidement renoué la tradition, seleva librement lu génération qui, vers 1820, commença d'écrire; au reste, il était impossihle do vivre au collè<,'e, comme autrefois, absorbé dans l'antiquité : et le présent disputait victorit'usemenl au passé les âmes des enfants. Ni llu^o, ni Lamartine, ni Vigny •, qui reçurent une instruction plus ou moins régulière ou décousue, n'en restèrent profondément marqués: rien de pareil, en eux, à Tempreinte que Racine garda de Port-Royal, ou jiiême Voltaire des jésuites. Musset et Gautier-, d'une autre génération de collégiens, furent, selon la diversité de leurs natures, plus imprégnés, l'un de classicisme et l'autre d'antiquité; et si le moment vint, après le débordement des fantaisies moyen âge, où l'on se reprit à traiter des sujets grecs ou romains selon l'art romantique, la restauration des études universitaires y fut pour quelque chose. A l'heure où nous sommes, leur ruine momentanée produit un résultat contraire.

Les deux circonstances que je viens d'indiquer aidèrent les jeunes esprits à s'affranchir des règles classiques, à briser surtout les formes de la langue et de la versilication. Ce n'est pas sans doute un hasard si l'inspiration individualiste et lyrique, q.ui est le fond du romantisme, n'a paru encore que chez des prosateurs, Rousseau, Chateaubriand. Le romantisme, dans son invasion des formes littéraires, a été du moins déterminé au plus (ixe, de la prose au vers, pour finir par le théâtre, où il trouvait la plus grande résistance dans l'extrême rigidité de conventions multiples. Échappant aux influences du monde et du collège, nos poètes se trouvèrent affranchis de cette crainte du ridicule, qui paralyse toutes les originalités dans la vie monaaine, et dotés, sur les petits secrets de l'art d'écrire, de certaines ignorances favorables à la spontanéité de l'expression. Il fallait avoir vécu loin des salons, et n'avoir pas subi le joug du discours latin, pour faire des mots la sincère et simple image de l'émotion ou de la sensation.

Nous devons enfin considérer comme circonstance favorable la chute de l'Empire qui,- fermant bruscjucment la réalité aux activités inquiètes et aux ambitions énormes, les dériva vers le rêve el l'exercice de l'imagination. Les enfants élevés entre 1804 et 1814, n'ayant pas senti les misères et n'ayant éprouvé que la fascination des victoires impériales, gardèrent sous la paix des Bourbons des exaltations qui cherchèrent à se satisfaire par les passions Yriques et les aventures romanesques des'livres '.

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