‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 382 sur 504 · LAMAUTINE · texte numérisé non relu

LAMAUTINE

Dans l'héritage de Chateaubriand, Alphonse de Lamartine ' recueillit le don des tristesses infinies. Mais elles se dépouillèrent de toute amertume en passant par cette âme douce. Quand on regarde dans quelles impressions s'écoula l'enfance de Lamartine, on ne trouve rien autour de lui que d'aimable, de bon, de gracieux, père, mère, sœurs; et pour cadre Milly, les coteaux du Maçonnais. La terre natale lui est clémente, apaisante : elle lui semble l'aimer, et il lui rend un fort amour. Il étudie chez l'abbé Dumont, au petit séminaire de Belley, au lycée impérial de Lyon, n'acquérant pas de lourde science, n'elleuillant pas une aussi de SCS chères illusions. Il revient chez lui; il fait de grandes courses à cheval, il rêve, il lit : les anciens, les Romains du moins, ne l'attirent guère ; il y a trop de raison et de raisonnement chez eux; il y a trop de réalité dans nos classiques; et La Fontaine lui renvoie une trop laide image de la vie et de l'homme. Il

1. Biographie : Né en HOO à Màcon, élevé à Milly. Secrétaire d'ambassade k Florence (1821), il duDQa sa démission en 1830. Il s'était marié en 1822; il partit en 1832 avuc sa femme et sa fille pour un Voyage en Orient (Grèce, Syrie, Palestine, Liban) qu'il a plus ou moins poétiquement raconté. Député en 1833, sans s'affilier à aucun groupe, il est hcstile en général au gouvernement. En 184S, il fut quelque temps chef du gouvernement provisoire. L'Empire le chassa de la politique. Il n'avait jamais eu Je sens bourgeois do l'ordre, de l'économie-: il se trouva à soixante an» ruiné et endollc. Il écrivit pour vivre, avec une intarissable abondance Le gouvernement impérial lui fit voter par les Chambres en 1867 la rente viagère d'un capital de 500 000 francs. Il mourut on 1869 et fut enterré à Saint-Point.

Éditions : Méditations poétiques, ISiO, in- 13. Nouvelles Méditations, 1823. Bai-momes poétiques et religieuses, 1830. Voyage en Orient, souvenirs, impressions, pensées, paysages, 1835, i vol. in-8. Jocelyn, 1836, 2 vol. in-8 La Cjiute d'un ange, 1838, 2 vol. in-8. Recueillements poétiques, 1839, in-d. Histoire des Girondins, 1847, 8 voL in-8. Les Confidences, 18i9, in-S. Raphafl, 1849, io-8. Nouvelles Confidences, 1851, in-8, Graziella, 18.V2, in-12. Œuvres ; 1860-63, 40 vol. in-S; Hachette, 23 vol in-S, et 37 vol. in-16; Lemerre, 12 vol. in-16, 1885-87. Poésies inédites, publ p. Mlle Valentine de Lamartine, 1873, in-8. Correspondance, publ. p. Mlle Valentine do Lamartine, 6 vol. in-8, 1872-7."j. — A consulter : E. Faiçuel, .\7.Y' siècle. Bruneticre, la Poésie de Latnartine, R. des D. M., 15 août 1886. Evolution de la poésie lyrique, 3* leçon Hod, Lamartine (Class. populaires). De Pomairols, Lamartine. 1890, in-8. J. Lemaitre, les Coulcniporains, 6° série, iii-lô, 1896. Ch. Alexandre, .Soiin'nirs sur Lamartine, 1884, in-12. Le baron Cbamborand de Périssal, Lamartine inconnu, notes, lettres, documents inédits, souvenirs de famille. Pion, 1891. F. Reyssié, la Jeunesse de lAimartine d'après des documents nouveaux et des lettres Inédites, Ilaohultfe, 1891. A. Kranc(!, l'ICloire de Lnmarline. Champion, 1893, E. Deschanel, Lamartine, 2 vol. in-lS, C. I-évy, 1893- Lettres à Lamartine, publ. p. Mlle V de Lamartine, in-12, C. Lévy, 1892. É. Zyromsky, Lamartine, poète lyrique, 1898. 0"entin-Ba«chart, Lamartine homme politique. 2vol., l.>n:J elsriiv. L. HtiaUé, Lamartine de II>I6 à JSSO, \9()6. R. Doumio, Lettres d'Elvtrt il Lamuitinc, 1906.

aime les ardents, les tendres, les indisciplinés •. et les tristes qui voient tout en beau en pleurant sur tout II s'exalte datis la Bible et s'attendrit dans Paul et Virginie. Un voyage à Naples f-n'lSii, un séjour aux gardes du corps en 1814, des excursions en Savoie et dans les Alpes, et le voici aux eaux d'Aix en 1810 : là il fait la connaissance de Mme Charles, la jeune femme d'un vieux physicien, phtisique et nerveuse, point vaporeuse ni exaltée, semble-t-il, charmante « avec ses bandeaux noirs et ses beaux yeux battus »; elle mourut en 1818, chrétienne, le crucifix aux mains. Voilà celle qui fut Elvlre, la figure de rêve autour de laquelle se ramassèrent les plus profondes impressions, les plus fiévreuses aspirations, les plus languissantes mélancolies de Lamartine. De cet amour éphémère, si vite rompu par la mort, et des états de sensibilité qu'il détermina, sortit le recueil des Premières Méditations '^ (1820.).-

Ni dans la langue, ni dans le vers, ni dans les thèmes, il n'y avait là rien de bien nouveau. Ce qui était nouveau, c'était cette intense spontanéité, cette sincérité qui, à chaque page, découvrait l'homme. On sentait que ce n'était pas là un ouvrage d'écrivain. Lamartine, en effet, ne voulut jamais être ua/jomme de lettres : non par dédain d'aristocrate, mais par respect de son âme. Il fut poète, comme plus tard orateur et homme d'État, par inspiration, par besoin du cœur : ce fut une fonction de sa vie morale, d'ennoblir par le vers ses émotions intimes; jamais il ne voulut en faire un exercice professionnel, jamais même un pur jeu d'artiste. Ni gagne-pain ^, ni amusement, sa poésie fut l'épanchement nécessaire d'une âme noble, belle et, si j'ose dire, fondante.

Et voilà pourquoi cette poésie fut si peu travaillée. Il se soulageait, se complétait en créant son œuvre; et il se trouvait doué par malheur d'une facilité qui le dispensait de l'effort. Il improvisait trop brillamment pour revenir sur ses improvisations : elles satisfaisaient pleinement à son besoin. Il ne se sentait pas sollicité à faire ce dur labeur de gratte-papier, à enlever patiemment, douloureusement, les négligences, incorrections, longueurs, répétitions, monotonie, prosaïsme ^ : toutes les inégahlés de l'œuvre n'étaientelles pas, elles aussi, des produits spontanés de son âme? Par ce

1. A noter le titre, qui mettait ces poèmes hors des genres consacrés, définis, figés, et laissait toute indépendance au poète. De la littérature mystique, le mot avait été appliqué par Malebrancbe à la philosophie ; plus récemment Volney avait qualifié ses Buines de méditation. Par ce mot Lamartine signalait l'intimité de sa poésie.

2. Il ne donna guère aux libraires, dans sa besogneuse vieillesse, que de la prose.

3. Quand le sentiment ne le soulève pas, Lamartine versifie dans le style de la Henriade, dit M. Faguet; dans le style de Delille, dit M, Guyau. Ils ont tous les, deux raison.

950 l'époque romantique.

laisser-aller «jiii u est au loml que la volupté paresseuse d'une ;\nie Trop richement douée, il priva ses vers de la souveraine perlection : il a compiomis son nom et leur durée, et s'est exposé à n'être que le délicieux berceur des molles somnolences.

J'ourUint c'est un {,'rand poète, le plus naturel des poètes, le plus poète, si la poésie est essentiellement le sentiment. Ce vaporeux, cette indétermination, qu'on trouve chez lui, cela vient justement <1e ce qu'il rend surtout le sentiment, autant que possible épuré des idées, des perceptions, des faits, qui le produisent ou l'accompagnent chez tous les hommes. Et cette épuration se l'ait spontanément en lui, par un instinct, une loi de sa nature : il est la poésie absolue; ni penseur, ni peintre, ni historien. Ce n'est pas qu'il ne sache comprendre, ref^arder, raconter '; mais je tâche de saisir ici la disposition fondamentale de son àme.

Elle apparut dès les premières Mi^ditations : c'était un llux égal t large de poésie élégiaque, délicate, élevée, gracieusement, non- 'halamment et profondément mélancolique. On y lisait les impressions, comme les vibrations et les colorations successives d'une ;ime tendre et noble. Pas un paysage arrêté; pas un fait précis. Lisons VIsolement : une montagne, un vieux chêne, un fleuve, un lac, des bois, une église gothique, un crépuscule, un angélus, où situer tout cela dans l'univers? Dans la suite,

Un seul être vous manque et tout est dépeuplé :

quel est cet être? Par quel lien tenait-il l'àme du poète? Ni hora de lui, ni en lui, il ne nous montre rien : rien que sa profonde désespérance, et ses aspirations vagues vers un lieu qui n'a pas de nom. Dans le Lac, une barque, un couple : où? qui? On n'apprend rien c[ue le sentiment du poète : « Hélas sur nos amours qui durent peu! sur nous qui durons peu! airrrons donc, aimons vite. » Et ainsi do toutes les pièces : ont-elles un sujet? Il s'enfonce dans une brume légère et brillante, qui noie tout. Tout ce qui est c<constance, réalité, forme visible de iétre s'efface : chaque Méditnlion n'est guère qu'un soupir, et Lamartine gagne cette gageure impossible d'établir par des mots outre son lecteur inconnu et lui ces intimes communications qui se formenf dans la vie rée'.'e par le silence entre deux âmes sœurs. De là, la pénétration singulière de cette pensée presque immaléi-ielle.

1. Il csl capable d'idées, capable même de cunoaissancc exar.le. Mais h l'ordinaire, il ne se soucie pas d'élre exact. Lorsqu'il parle de lui, bd prose, il rêve eDCore el poélise : faits, lieux, dates, il brouille tout. Il faut croire à ses vers qui coulent de soD Âme, el se déQer de sa prose qui prétend nous iostruire de su vie.

De ces engourdissements exquis, de ces délicieuses lassitudes, de ces soupirs suaves, on peut faire un chef-d'œuvre : est-il possible de le recommencer? Ce fut la question qui se posa pour Lamartine. 11 berça ses douleurs encore et murmura ses torpeurs dans quelques Nouvelles Méditations, et puis dans quelques Ha?'monies : mais il sentit lui-même le besoin de trouver autre chose : si peu de corps ou d'idée qu'il fallût à son sentiment, il en fallait pourtant. Il s'arrêta au problème imprécis par excellence : qu'estce que l'homme? L'amour l'y mena : c'est dans l'amour qu'il sent l'homme éphémère, par le sujet et par l'objet. Mort, immortalité, Providence, optimisme universel, louanges de Dieu, spiritualisme platonicien et christianisme diffus : voilà dès les Premières Méditations les notions et les tendances qui fournissent la molle et vaste charpente de plusieurs poèmes. Lamartine ne voit guère le mal dans l'ordre naturel :

Tout est bien, tout est bon, tout est grand à sa place '.

La nature donc n'a rien qui le blesse : elle « est là qui l'invite et qui l'aime ». C'est qu'il y voit l'image de la Providence. De cette religiosité, et du commentaire éperdument confiant de la parole, Cœli enarrant Dei gloriam, il remplira ses Harmonies.

Par là il s'achemina vers la poésie philosophique; il y fut poussé par une influence générale qui porta tous les nobles esprits de ce temps à souffrir, à espérer, à vivre enfin pour l'humanité tout entière: un large courant d'amour social se répandit après 1830 dans la littérature. Puis Lamartine sentit le besoin d'objectiver son sentiment : du lyrisme personnel il tâcha de passer à l'épopée symboli- L.que, où les émotions d'ordre universel se dépouillent des expressions [trop directement subjectives de l'élégie ou de l'ode, et s'élargissent ;n s'apaisant. Vigny lui avait montré la voie : il s'y engagea ^ harditment, et lit Jocelyn et la Chute d'un ange. Ce sont comme deux tfragments, le terme et le début, d'une immense épopée spiritualliste sur la destinée humaine; la huitième vision de la Chute d'un [ange nous explique la conception du poète : l'homme fait sa desjtinée, monte ou descend par son propre mérite, supprime le mal [en s'élevant à Dieu, raison de l'être, et terme de l'aspiration de Houte créature.

La Chute d'un ange offre bien des longueurs; Jocelyn aussi, mais elles y sont racljetées par de grandes beautés. L'idée, c'est cette

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