ALFRED DE VIGNY
Le comte Alfred de Vigny •, d'une maison de Beauce qu'il ima-
t. Biographie : Le comte A. de Vigny, né en 1797 à Loches, fut nommé en 1814 sous-lieutenant aux gendarmes rouges, et mis en 1815 dans la garde à pied. 11 donna sa démission en 1828. Assez indifférent à la politique, et dédaigneux des hommes politiques, il eut pourtant un moment, après 1830, 1 idée d entrer dans la diplomatie, et il fut candidat à la députation en 1848. 11 fut reçu â l'Académie en 1846 par M. Mole, qui lui fit une des plus injurieuses réponses que jamais récipiendaire ail subies. 11 mourut en 1863. — Éditions : Poèmes, 182-2, Èloa, 1824 ; Poèmes antiques et modernes, 1826;, les Destinées, 1864; Journal d'un poète, 1867, M. Lévy. Œuvres complètes, C. Lévy, in-8, 6 vol., in-I8, 5 vol., Lemerre, 8 vol. in-16, 1883-85 Carrespondance d'Alfred de Vigny, p. p. E. Sakellaridès, 1905. Heleha, réimpp. par Estéve, 1907. — A consulter • Faguet, XIX' Siècle. Brunetière, Évolution de la po(sie lyrique, 9" leçon; Guyau, l'Art au point de vue sociologique; A France, A de Viijny, 1868; Dorison, A. de Vigny, poète philosop/ie, 1891; Un Symbole social, 1S93 M. Paléologue, A de Vigny {col\ des Gr. Ecr fr.), 1891. Spœlberoh de Lovenjoul. Lui>d'~ d'un chercheur, 1894. L. Séohé, A de Vig?iy et son temps, s. d.
(-'iiiait plus ancienne el plus illustre qu'elle n'était, commença à écrire si-s poèmes en 1815, étant lieulciianl aux j^ardes. Il puMia un petit recueil eu 1822. Il le remania, le compléta en 182(), en 1829 et en 1837. Puis il lâcha de loin en loin <iiii-N|ucs pièces, qui formèrent avec trois ou quatre autres le recufi! posllinme des /'cstinêrs (18()i) : en tout, une trentaine de pDemes, (luï'nëïiiienl en un petit volume. Quarante années s'ecoulent entre Moïse et la conclusion du Mont des Oliviers; nous pouvons cependant rarriasser toute l'œuvre de Vigny en une seule étude : la philosophie des Destinées est déjà dans les poèmes bibliques de 1822 el 182G El le pire contresens qu'on pourrait l'aiie serait de chercher dans les faits de sa vie silencieuse l'explication de son œuvre. Ce que la vie lui a donné ou ôtè ne lui a pas dicté ses vers, mais bien plutôt ses vers ont décidé de quelle façon la vie, bonne ou duiiej^l'afleclait : 'ses "vers, c'est-à-dire le moi profojuLei iaaltèraljîé dont les^ vers étaîént^îa conjîcrence.
Confidence hautaine et discrète, s'il en fut. « Personne n'a vécu dans la familiarité de M. Alfred de Vigny », disait-on à l'Académie ' ; s'il en excluait ses amis, ce n'était pas pour y admettre le public, el laisser déborder son cœur dans ses livres. Ce poète lyrique, un des trois ou quatre grands de notre siècle, n'a presquejamais parlé de lui. 11 y a quelque chose de singulier dans son cas : il compte comme un génie lyrique, et il a toujours employé les formes impersoimelles de la littérature. Il a écrit des romans : Cinq-Mars (1826), oîi l'histoire embrouille b symbole, et où le symbole fausse l'histoire, hariolage romantique de psychologie insufiisanle, de description trop littéraire, et de mélodrame brutal, S^ci/o (1832), Seivilude el grandeur militaire (1835J, où se trouvent des récits poignants et sobres, dignes pendants des poèmes; il a composé des drames : un Othello (1829), une Mar(JchaleM'Ancr£ (1830) et ce Chatterton surtout (1835), si sobrement pathétique, dont je ferais volontiers le chef-d'œuvre du théâtre romantique. Comme toutes ces formes narratives et dramatiques lui servaient à enfermer, à révéler son intime état de soulfrance ou de volonté, ainsi ses poèmes, où il semblait devoir s'exprimer plus directement, ne sont lyriques aussi que par l'émotion subjective qui les a fait germer : ce sont dos jégendesmystiques, des contes, ép^iquç^, des 'écits drainaliques. Partout le poète prend un qbjfit iiors-deJui pour diriger notre émotion; il lait élection d'un héros, Moïse, un loup, Jésus, une bouteille que l'océan jette au rivage. 11 n'y a guère que deux ou trois pièces où il s'exprime sans l'aide d'une fiction. Est-ce pour se dérober, par orgueil ou timidité? n'est-ce pas
1, Au successeur de Vigny, M. C. Uoucet.
plutôt qu'il n'y a de réel, de précieux pour lui que sa pensée, détachée des accidents de sa personne et de sa fortune? Il la recueille toute pure dans des symboles où elle transparaît.
Le fond de Vigny, c'est la solitude et la détresse amère qui accompagne le sentiment de la solitude '. La vie aggrava cette solitude et cette amertume : mais à vingt- cinq ans il se sentait déjà solitaire, et souffrait. Il n'avait pas la ressource de la fuite dans le rêve comme Chateaubriand : il manquait d'imagination et d'égoïsme. Et il avait l'intelligence : de tous nos romantiques, Vigny est le plus, peut-être le seul penseur. Il n'a pas construit de système, mais il a disposé dans ses romans, ses drames, ses poèmes, son Journal intime, toutes les pièces d'un système original et triste.
Il est seul : il sent les horfimes indifférents, ou hostiles, la nature ' froide, impassible, dédaigneusement belle ^, les cieux immenses et déserts : Dieu, s'il existe, muet, aveugle et sourd au cri des créatures ^. Le Père éternel, le Dieu consolateur, n'est pas : s'il y a un jour du jugement, ce sera le jour où Dieu viendra se justifier devant ceux qu'il a dévoués au mal par la loi de la vie.
Car « il n'y a que le mal qui soit pur et sans mélange de bien. Le bien est toujours mêlé de mal. L'extrême mal ne fait pas de bien. » Il y a du Pascal dans Vigny, un Pascal venu très tard, quand le jansénisme et peut-être toute la religion ne guérissent plus *.
Tout ce qui est souffre; tout ce qui est supérieur souffre supé- \ rieurement. Le génie, qu'il s'appelle Moïse ou Chatterton, a un ' privilège de souffrance. Que faire donc? « Il est bon et salutaire de n'avoir aucune espérance.... Un désespoir paisible, sans convulsion de colère et sans reproche au ciel, est la sagesse même. »
Le juste opposera le dédain à l'absence
Et ne répondra plus que par un froid silence
Au silence éternel de la divinité s.
Est-ce une bravade, un défi jeté au ciel? Non; il y a là plus que de l'orgueil : c'est de l'honneur. Ce sentiment de l'honneur ennoblissait à ses yeux la servitude militaire; et il a aimé à dire ce