‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 386 sur 504 · Mont des Oliviers · texte numérisé non relu

Mont des Oliviers

i On lit encore dans son Journal ; « Je sens sur ma tète le poids d'une condamnation que je subis toujours, Seigneur! mais ignorant les fautes et le procès, -,e subis ma prison. J'y tresse de la paille, pour oublier » C'est le diver'issemcnt de Pascal.

f>. Mont (les Oliviers,

qu'il voyait tlans l'obéissance passive. Le soldat obéit à un commandcmoiit venu d'en liant, qui pt'iil être absurde, inique, cruel, qu'il peut ne pas comprendre : il obt'-it, il tue, ou se fuit tuer, sans rien dire. Toute sa vie est rt^signution et ahiégalion. L'n commandement pareil pèse sur nous : l'bonneur est de se taire, et de subir :

Fais énergiquement la longue et lourde tâche, Puis après

.... Souffre et meurs sans parler *.

L'honneur du soldat est le type de la noblesse morale : il enseigne à apir pour une idée, qui nous dépasse, pour un bien qui n'est pas le nôtre. Il drtsse toutes les fières vertus, toutes les hautes croyances, dans le vide.

Vigny a observé souvent la naïveté, la candeur, la tendresse, le dévouement de ces âmes rudes que broie la discipline. Il y retrouvait un autre principe directeur et consolateur, qu'il énonçait dès ses premiers essais : l'amour, ayant pour essence la pitié, pour effet le sacrifice. La nature n'a pas besoin d'amour; elle est insensible : ce qui passe et ce qui pleure a besoin d'amour.

Aimez ce que jamais on ne verra deux fois... J'aime la majesté des souITrances humaines '.

Ainsi un obscur soldat promène à travers tous les champs de bataille de l'Empire une pauvre folle dont il a fusillé le mari; il se dévoue par pitié à celle que par devoir il a désespérée. Ainsi Eloa aime Satan, l'innocence se dévoue au péché, parce que, comme dit W. Faguet, « pour l'innocence le péché n'est que le plus grand dos malheurs ». L'homme est plus grand que Dieu, car l'homme, au moins, peut se donner et mourir pour ce qu'il aime.

Un stoïcisme actif et tendre, voilà où aboutit le pessimisme de Vigny. Il se dit que tout cet effort, toute cette bonté, toute cette pensée ne seront pas en vain. Il croit au règne dujy/r esprit, et ce règne se prépare par Vt'crit ». 11 lègue,~fier~éFrâssércné, son œuvre à l'attention de la postérité, au moment même où il va s'en aller en Dieu ou au néant. Il a écrit d'abord pour amuser l'ennui de sa prison, puis pour illuminer l'humanité.

Celte pensée grave et profonde germa parfois en poèmes doni une dizaine sont égaux à tous les chefs-d'œuvre ♦. Pour l'ex-

1. Mort du loup. — Byron a sugpéré ce symbole (Childe ilarold, iv, 21.)

2. Maison du berger, byron disait nu conlrniro : « J'ai pitié de loi, qui aime.i i-e qui doit péril-. ■> (Lucifer, dans Caln, il, 2.)

3. L'Esprit pur. La ISoutcille à la mer est aussi un aclo de foi aux idée* <t. Aux poèmes déjà nianlioDnés ajouter la Colère de Samion.

primer, il créa (à peu près en même temps qu'Emile Deschamps) la forme du Poème; et, classant ses Poèmes, il fit un livre mystique, un livre anlique (Biblique, Homérique), un livre moderne : ne voiton pas là le modèle et l'esquisse d'une Légende des s?èc/es? Et ainsi, dans le chef-d'œuvre où il se renouvela, Hugo reprenait les traces de Vigny.

Chaque poème est né d'une image : un livre qu'on publie, c'est une bouteille jetée à la mer. L'image se développe, s'assimile tous les éléments qui peuvent la compléter, s'organise, devient une réaUté vivante, qui reste le symbole d'une pensée profonde. La composition est sévère, de proportions très calculées, de coupe et de structure soigneusement étudiées; le développement est d'une sobriété puissante : les images, choisies, précises, fortes, sortent en pleine lumière; Vigny a l'expression pittoresque, qui dessine de vastes paysages avec ampleur et netteté : voyez-le nous mener au haut d'une montagne d'où

Les grands pays muets longuement s'étendront.

Ce n'est qu'un trait : voulez-vous le tableau? Lisez l'admirable début de Moise, toute la Terre Promise vue du Nébo. Cela est d'un éclat sobre, dont nulle orgie de couleurs n'égalerait l'impression. Vigny n'avait pas précisément le génie de l'écrivain. La rareté même de sa production poétique suffirait à nous mettre en défiance sur la richesse de son invention verbale. Où il est médiocre, il rappelle Delille. Il a l'expression maigre, un peu terne, fibreuse, si je puis dire, plutôt que nerveuse, ou fâcheusement élégante, partout où la pensée et le sentiment ne sont pas de premier ordre. Mais que la pensée soit haute, le sentiment puissant, l'expression s'enlève, acquiert une plénitude, une beauté incomparables. On peut dire que chez Vigny le penseur crée à chaque instant l'écrivain.

Page 1