‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 388 sur 504 · Pour la biographie et bibliographie, cf. p. 105t · texte numérisé non relu

Pour la biographie et bibliographie, cf. p. 105t

958 L'ÉPOOUE ROMANTIOUK.

à la fois le public et les vanités rivales. Il multipliait sa pensée par une invention verbale <i l'aide de laquelle son immense personnalité occupait toutes les avenues de la littérature.

Entre l'élégie de Lamartine et la philosophie de Vi«ny, dès quil fut décidé à être romantique, il (il éclater le propre ei sensible caractère du romantisme français : c'était de faire de la poésie une forme, et la peinture des formes. Il emplit ses vers de sensations, et ses vers mêmes, colorés et sonores, furent des sensations. Malgré la prétention annoncée déjà de rétablir la vérité dans l'art, Hugo rêva d'abord plutôt qu'il ne vit, et de fragments d'images ajustés, complétés, agrandis par sa fantaisie, il construisit un monde (1829); il fit un Orient prestigieu.x, n'ayant vu que l'Espagne en son enfance '. Mais il utilisait, comme il lit toujours, l'actualité : actualité littéraire du romancero, actualité politique de la guerre de l'indépendance grecque. D'inspiration personnelle, de sentiment original et profond, il n'y en a guère plus dans ces étincelantes Orientales que dans les Odes : l'intensité des images, la puissance des rythmes firent, avec raison, le succès du livre. Dans une dernière pièce l'auteur dénonçait lui-même la fantaisie créatrice tie sa poésie, il disait adieu à son beau rêve d'Asie, et remisait pour ainsi dire tout le bibelot oriental qu'il avait déballé : il annonçait une poésie plus intime et plus personnelle. Novembre était déjà une Feuille d'automne.

Les Feuilles d'automne (1831) contiennent les pièces qui correspondent peut-être le mieux à la sensibilité intime du poète : c'est la sensibilité d'une nature saine et solide, très suffisamment satisfaite par la vie bourgeoise et domestique. Point de mélancolies maladives, point de passions orageuses, point d'inquiétudes douloureuses. Le poète parle avec effusion, avec amour des enfants : ils sont le pivot de sa conception sentimentale de la famille. Il parle avec attendrissement de son père, et de lui-même. Souvent l'émotion, très douce, s'atténue au point que la poésie retournerait au ton de l'épilre classique, n'étaient l'ampleur sonore des vers et la splendeur rayonnante des images. Visiblement, le sentiment, dans cette àme robustement équilibrée^ n'est pas une source suffisante de poésie; et son débit ne suffit pas à emplir les formes que préparé incessa'mmeiit l'imagination. Le poète se laisse aller à causer, là où le sentiment ne l'emporte pas, et ainsi se fait le passage, indiqué déjà dans les Feuilles d'automne, vers un lyrisme moins subjectif et plus universel. Il va se faire écho : il

1. Plusieurs des Orientales ne sont au rest» que des espagnoles : un: uème est uao espagnole de Paris (Faotômes).

va refléter en ses vers, mais immensément agrandis et parés, les sujets d'actualité; il prendra son thème dans les inquiétudes journalières de ropinion publique; cest ainsi qu'il se donnera mis- '^ion de prêcher

Napoléon, ce dieu dont tu seras le prêtre.

Il fera effort pour être la pensée du siècle : il battra puissamment l'air autour des grands problèmes, des lieux communs éternels, il nous étourdira d'un froissement tumultueux de métaphores et de symboles. 11 s'essaie encore gauchement à la poésie « visionnaire », sans y réussir aussi bien que dans certaines amplifications largement touchantes où il enseigne la charité, celle qui aime et celle qui donne. En même temps, il fait quelques études pittoresiiues d'après nature : lâchant l'ombre de l'Asie pour la réalité prochaine, il nous donne des paysages parisiens, des bords de Bièvre, des soleils couchants; ailleurs il indique l'usage qu'il fera plus tard de la nature pour l'expression symbolique de l'idée *.

Les Feuilles d'automne se terminent par une promesse de poésie satirique, que tient la première moitié des Chants du crépuscule (1833). Un bal de l'Hôlel de Ville, un vote de la Chambre, un suicide, le tombeau de Napoléon I*^'', Napoléon II, la Pologne, voilà sur quoi se déchaîne le puissant souffle du poète : demi-journaliste et demi-prophète, il s'évertue à juger, à prédire ou maudire; il travaille visiblement à transformer la vieille satire en satire lyrique et apocalyptique ^. Il obtient de saisissants effets de contraste par l'irréalité fantastique du sujet général et par la trivialité réaliste de certains -détails. La seconde partie du recueil, plus intime, nous offre un peu de pittoresque avec beaucoup d'amour ou d'amicale affection : aucun sentiment bien profond ni original, une virtuosité souvent exquise d'expression. Ce qu'il y a de plus caractéristique, est l'allégorie large de la Cloche.

Les Voix intérieures mêlent toutes les inspirations des deux recueils précédents : pensives méditations sur les faits du jour, délicieux appels à l'enfance, banales leçons aux épicuriens et aux riches, paysages précis et pittoresques, graves consultations sur le mal du siècle. Mais ici apparaît le premier chef-d'œuvre du symbolisme de- Hugo : la Vache. Ce n'est pas une action comme chez Vigny, c'est un tableau que V. Hugo nous présente, un tableau qui se suffirait à lui-même par son immédiate objectivité, mais au

Page 1