BÉRANGER
Aucun des romantiques, pas même Hugo, ne pouvait rivaliser, aux environs de 1830, avec la gloire de Béranger.
ignorés du peuple, étonnant le bourgeois, ils n'avaient en général conquis que les ateliers et quelques cercles littéraires. La Curée avait fait un bruit immense; mais le poète populaire, le poète national, c'était le chansonnier.
Au temps où le romantisme était légitimiste et chrétien, Béranger était libéral; il avait soutfert destitution, prison, amende : mais, avec cela, il était classique : il satisfaisait pleinement les esprits que l'art romantique effarouchait.
lilail-il poète? 11 n'a rien que de médiocre dans les idées. Il a une philosophie et une sensibilité de calé-concert. 11 est irrémédiablement vulgaire. 11 a le don de rapetisser, d'enniaiscr tous les grands sujets, quand il y touche : la religion, par son Dieu </<"s bonnes gens, ami de la joie et tendre aux mauvais sujets, par sou agaçante conception d'un christianisme de pacotille qui met à l'aise tous les instincts matériels, par ses curés bénisseurs et bons vivants dont la perfection suprême est de ne pas être des yêneurs;
t. Aug. Bftrbier (1805-i?82); ïambes et poème* (18311; t7 Pianto, Latnre (1S33): Satires et poèmes (1837), etc.
2. Malgré mon aversion pour les émimérations do noms, je ne puis ni'cmpf'chcr d'insci'ire ici Gérard de Nerval (1808-1^(55), le traducteur de Faust (1828), romantique d'imaRinatiDii et rte vie, qiTi sombra dans la folie, délicieux écrivain pouituut de la plus saiiio Uadition du xviii» siècle, qui sut trouver la couleur sans renoncer 4 la finesse, à l'esprit, à l'êlêgance, dans la prose exquise de ses récils de voyapes et de ses contes (Sylvie, 185i). — A consulter : Gauthier Ferrières, Gérard de Nerval. 1906. — Il faudrait nommer au^si ci l original Maurice de Guérin qui mourut jcuiio, ne laissant que des essais incomplels. Le fragment intitulé le Centaure esl un pncnie en prose où la puissance du sentmioiil naturaliste et panlliéiste anime une forme pleine et ferme, sobrement, larptinciii ]iitloresque Mauiicede Guérin a l'Ame romantique, mais par ce morceau il se classe parmi les précurseurs de Leconte de Liiile.
- Éditions : lieliquiw, p. p Trébiitien, 1861, 2 vol. tourna/ et poèmes 1862 — A consnlter : A. Lefranc, nevue bleuv. 1008 (II' éd.)
3. Héranper (1780-1857), né a Pan«. publia ses recueils de Chansons en 1815, 1891 (trois mois de pri>on et 500 fr. d'amende), 182). 1828 ( 10 00<"> fr d'amende, neuf mois de prison), I83'V Œiirres posthumes, (ruvres complètes, 2 vol in-8, 1857. Ala biographie, 1857. Correspondance, 1860, 4 vol. iii-8.
— ^ le patriotisme, par un chauvinisme de méchant aloi, par l'exploitation fastidieuse de la gloire napoléonienne, avilie, vulgarisée, réduite aux puériles légendes de la redingote grise et du petit caporal; — l'amour, par une sentimentalité frelatée, un mélange de grivoiserie et d'attendrissement qui exclut à la fois l'intensité de la passion sensuelle et la hauteur du sentiment moral; — la morale, par une étroite et basse conception de la vie, mesquine dans la vertu, mesquine dans la jouissance, bien aménagée en un confortable égoïsme sans excès et sans danger. Il n'a guère regardé la nature : classique encore en cela que l'homme seul l'intéresse; classique de décadence en cela qu'il n'a qu'une psychologie de surface et de convention.
En un mot, la mesure de Béranger, c'est cette moyenne assez vulgaire de l'esprit français qu'on appelle l'es£nt bourgeois : esprit positif, jouisseur, gausseur. Il exprimait de son mieux les idées du bourgeois de son temps : de là son succès.
[Cependant il y a quelque chose de plus relevé dans ce succès, La chanson de Béranger donna une voix à tous les sentiments populaires que froissait la Restauration. Sa grêle poésie s'élargissait, se chargeait, s'échauffait de tous les regrets, de toutes les rancunes, de tous les espoirs de la France de la Révolution, libérale ou bonapartiste, alors vaincue et luttant énergiquement contre ses vainqueurs. Il ne faut pas séparer les chansons de Béranger du public qui les cnanlait, pour les comprendre'.] Après 1830, le grand suuflle de pitié sociale qui traversa la littérature, le toucha comme les autres : et il écrivit quelques morceaux de sympathie presque révoltée, en faveur des gueux, des misérables, de tous ceux qu'opprime la lourde machine des institutions. Le peuple n'avait pas attendu ce moment pour adopter le chansonnier : le peuple vibrait alors à l'unisson du bourgeois. Et puis la forme de Déranger est admirablement populaire.
Pas d'images curieuses ou originales; pas de style savant et artiste; le jargon pâteux, incolore, banal de tout le monde : le style de Scribe, pour tout dire.
Mais des rythmes de chanson, très habilement choisis en vérité : des rythmes nets, vifs, qui saisissent Toreille, que le vers impose presque à la simple lecture, par sa coupe précise et arrêtée.
Et surtout de Faction, toujours de l'action. La chanson de BéraiUgevesi récit ou drame; et chaque couplet met en lumière un des moments principaux de l'action. Par la structure de ses chansons, Béranger est artiste, comme Scribe par la structure de ses
1. Paul Adam, dans son roman VEnfant d'Austerlitz, a bien mis en lumière celte signification historique et cette valenr sociale des chansons de Béranger. {//'éd.)
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pièces. En ce sens miJine, la cliaiisun de l'iuranger est populaire par le même inérile qui a fait la popularité de La Fontaine : parrtqu'elle est toute action. Si l'on se rappelle l'étude que nous avonfaite du moyen âge, on comprendra à quelle puissante tradition ~. rattache Déranger; Ion s'expliquera ainsi la merveilleuse adapu tion de cette œuvre assez Lasse à nolie moyen esprit, et pourquoi seule peut-être en notre siècle, les circonstances politiques aidant, cette poésie a été vérilalilement populaire '.
1 J'ai ajoMié dans celte il' édition quelques mots sur le rapport de Béranper ai publir, libéral dont il exprima l'esprit. Un écrivain n'est jamais médiocre quaii'i l'àine d'une nation presque entière se reconnaît dans ses formules et s'y trouve . 1 aise. Maigre celte correction, mon jugement demeure trop sévère dans l'ensembl' L'idéalisme de Renan, sans indulgence pour Béranfçcr, m'avait séduit. J'ai moii.de dédain aujourd'hui pour toute cette « vulgarité bourgeoise ou populaire ». Jregarde de moins haut ces consciences de braves gens, médiocres sans doute pu rapport à des conceptions iJé.iles d'héroisme ou do pureté, mais qui ont l'avanlag^ d'èlre des consciences vivantes, agissantes, et non des visions de l'esprit; ceti' honnêteté un peu grosse, qui vaut mieu.v, él.inl réelle, que les rafrinements (!■ doctrine qu'on ne traduit jamais en actes; ces idées pas très hautes, pas très finl'^ rèlrécissemenl ou abaissement des grandes idées morales ou métaphysiques, mai qui ont gagné à cette transformation théoriquement fâcheuse une extension, un puissance de dilTusion, une aptitude à pi'nétrer dans les masses, que s.ins cela elle-^ n'auraient jamais eues On ne s'elonne pas que lidénl chrétien ne se soit réalisé et répandu qu'en s'épaississant et en se dégradant : pourquoi exiger de l'idéal ralinnaliste et libéral qu'il s'alTranchisse des conditions naturelles qui s'imposent a toute vulgarisation dune idée'? (//• éd.).