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CHAPITRE V

Le roman au (icbuldii xix' s\bc\e : Obermaim, Adolphe. — 1. Roman hislorique: V. Hugo. Notre-Dame de Paris. Les Misérables. — 2. Koman lyrique el senlimenlal : (ieorge Sand Ses quatre manières : romans de passion; romans démocratiques; romans champêtres; romans romanesi/ues. L'imagination de George Sand. Son idéalisme, ce qu'il y a de vérité el d'observation chez elle. Ses paysages. — 3. Passage du romantisme au réalisme : baUac Caractère de l'homme. Lacunesdel'œuvre : sa puissance. Peinture de caractères généraux dans les conditions bourgeoises ou populaires. Détermination individuelle des types. Description des groupes sociau.x. — 4. Roman psychologique : Sainte-Beuve, Stendhal. L'homme. Son idée de l'énerj^ie. Sa curiosité psychologique. — 5. La nouvelle artistique : Mérimée. Par où Mérimée diÉFère de Stendhal. Objectivité réelle de son oeuvre; sobriété pathétique et psychologie condensée, — 6, Un disciple du xvni' siècle : Claude Tillier.

Le rornan romantique avait été préparé de longue date. Après Housseaii et Bernardin de Saint-Pierre, Mme de Staël cl Chalûaii: briand avaient opéré !a transformation ou le développement du genre. Thèses philosophiques, autobiographie sentimentale, impressions pittoresques, ces trois éléments, ajoutés parfois, et le plus souvent substitués à la description des mœurs et à la p.sychologie analytique, avaient à peu près détruit l'objectivité du roman, et n'y avaient laissé que comme un voile au travers duquel transparaissait l'individualité librement étalée.

Ainsi Senaiicour 's'est délini dans 06crma?m (1804), qui est déjà le roman parfait selon le type romantique -."rTn y, manque que le style, qui est celui des idéologues dont Senancour est le contemporain et le disciple. Sur ce fond de.xpression analytique, grise et sèche, s'appliquent des paysages tournés en états d'âme et des couplets lyriques oii l'émotion intime déborde : Senancour à son heure, entre Rousseau et Lamartine, a fait un << Lac ». L'œuvre est

1 A consulter : J. Levallois, Un précurseur, Senancour, Paria 1897. in-8.

très riche de pensée : voisine de Cabanis et de Destult de Tracy par certaines tliéories, par d'autres elle touche à Sainle-Beuve et à Sand, et par d'autres enfin elle nous semble devancer Gautier et Baudelaire. On y trouve de l'ennui délirant, du socialisme, de l'exotisme, de curieux essais de domination sur le moral par le choix des états physiques ou l'emploi des stimulants et des liqueurs, d'originales déterminations de la valeur symbolique des diverses sensations et comme une esquisse dun symbolisme des couleurs et des parfums. Mais l'essentiel est une théorie fondamentale qui marque l'originalité de Senancour à égale distance de Sand et de Stendhal. Profondément irréligieux, Obermann sent, avec une extrême acuité, l'angoisse des problèmes métaphysique^. Le monde et la vie n'ont pas de sens : et comment vivre sans savoir pourquoi l'on vit? Pour Chateaubriand et pour la plupart des romantiques, l'inquiétude est d'ordre sentimental . chez Senancour, c'est l'intelligence surtout qui est tourmentée , il s'agit moins de jouir que de savoir. Mais s'il veut savoir, c'est pour agir Être, c'est être soi; la vertu, comme le bonheur, c'est de conserver, de concentrer, de cultiver le moi; il faut empêcher le monde extérieur de pénétrer ce moi, de l'altérer, de le dissoudre; et il faut développer toutes les puissances de ce moi, toules légitimes, dès lors que naturelles. La vertu, c'est l'effort de l'être pour réaliser sa loi; c'est l'efTort vers l'ordre. Mais où prendre celte loi? La volonté dépend de l'intelligence . pour vouloir, il faut comprendre; pas d'énergie sans connaissance. Le mal d'Obermann, c'est que, ne croyant plus à la, religion, ne pouvant rien par sa raison, il s'épuise, se ronge, use sa vie dans l'ennui; inragil, point, parce que la vie et le but de la vie lui sont incompréhensibles. 11 ne trouve enfin d'autre action possible que l'action littéraire, qui consiste à décrire son mal. Cette singulière peinture d'une volonté impuissante pour des raisons métaphysiques n'eut aucun succès en 1804 : le roman de Senancour dut attendre 1830 pour être en vogue, je ne dis pas pour être compris, car leT' romantiques y virent surtout l'inertie désespérée qu'ils sentaient en eux, sans regarder aux doctrines et au tempérament qui faisaient Obermann tout à fait distinct de René ou de Lélia.

11 y a de tout dans le roman de Senancour; mais la traditionnelle observation de psychologie s'y produit sous le sentiment et la métaphysique.

Dans un chef-d'œuvre plus récent, on retrouvait des qualités que, depuis Marivaux, les romanciers semblaient avoir délaissées. Adolphe (1816) est un roman d'analyse, d'une précision aiguë et puissante, où Benjamin Constant a noté toutes les phases d'un amour douloureux, les palpitations et les sursauts d'un amour qui

s'éteint : jusque-là on avait plulùl «•ludié l'éveil et les lents progrès de la passion. Uien de plus classique que ce roman à deux personnages, où les sobres indications décadré et de milieu laissent la crise morale s'étaler lar{.;enient. Mair. Adol|)he et Ellénore, c'est B. Constant et Mme de Staël; et s'il a eu là déîlTratcssê de ne pas faire d'Ellénore un portrait cruellement applicable, il n'a pas essayé de peindre un autre que lui-même dans Adolphe. Par là, ce roman est à la vie sentimentale de l'auteur exactement dans le même rapport que René pour Chateaubriand ou Delphine pour Mme de Staël. L'art et le talent restent classiques.

Sous le débordement de l'invention romantique, les principales directions du genre vont subsister : le roman individualiste va se charger de lyrisme; le roman analytique et objectif se maintiendra cependant, et le roman de mœurs se réveillera Mais à la première heure, une nouvelle forme du roman s'épanouira, qui semblera devoir éclipser ou étouffer toutes les autres : c'est le roman historique.

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