DD ROMANTISME AU RÉALISME : BALZAC
Balzac * eut des parties d'admirable artiste : c'est une nature vulgaire, robuste, exubérante. Il a un besoin fiévreux d'activité. D aTTord clerc de notaire, c'est là qu'il prend l'idée et le goCil de ces plaisanteries odieuses qu'il a si prolixement étalées dans ses romans; puis il s'associe avec un imprimeur. Il a l'imagination des afTairefr : il passe son temps à inventer des combinaisons qui contiennent des fortunes. Un ou deux ans avant sa mort, il s'enflamme pour l'idée d'amener 60000 chênes de Pologne en France : il voit
1. Biographie ; Honoré de Balzac, né à Tours en 1799, clerc de notaire, puis associé avec un imprimeur, fait de mauvaise» affaires ; il publie divers romans sous des pseudunymes de I8-2-2 à 1825 II donne en 1829 la première œuvre qui fera partie de la Comédie humaine : ce titre général ne paraît qu'en 1842 (éd. Furne, Uubochet et Helzel, lSi2- 1845, 4 vol. in 8). La Comédie humaine comprend : scènes de la vie phivIe {le Colonel Chahert, le Père Goriot); scènes de la vie de Phovince {le Lys dans la Vallée, Ursule Mirouet; K. Grandet; le Curé de Tours; Illusions perdues); scènes de la VIE t'ADisiENNE {Césnr Birotteau); pcènes de la vie politioue; scènes de la vie militaire; scènes de la vie de campagne {les Paysans; le Curé de village); études PHILOSOPHIQUES (/a Recherche de l'absolu); études analytiques. Balzac avait établi an 1845 un plan qui comprenait un assez giand nombre d'ceuvros qn'il n'a pas eu le temps d'écrire II mourut en 1850.
Éditions : Œuvres complètes, 24 vol. in-8, Calmann Lévy {Comédie humaine, H roi.; Théâtre, I vol.; Contes drolatiques, 1 vol ; Œuvres diverses inédiles, 4 vol.; Correspondance, 1 vol.); 45 vol. in-16 {Coin, hum ,40 »ol.; Contes. 3 vol.; Théâtre, 3 vol.). Œuvres de Jeunesse, 10 vol. in-16. — Lettres â l'Étrangère (Mme Hanika, qui devint Mme de Balzac), in-8, 1899.
A eonsulter ; Vicomte do SpoelU;rch de Lovenjoul, /listorre des œuvres de Balzac, 3' éd., in-S,Calmnnn Lévy; Autour de H. de B.. 1897, in-8. Cerfbeer et Christophe, Répertoire de la Comédie humaine, in-8, Calmann Lévy. Tainc, Nouveaujt tssais de critique et d'histoire Kapfuel, A7A'" siècle. P. Fiat, Essais sur Balzac, in-lS, Paris, 1892. 0. Ferry, Balzac et ses amis, in-l2, Paris, 1888. E. Biré, //. de Balzac, 1897, in-J8(cf. Lov«njoul, p. ^51-4()0, et 471-96, j.our les ouvrafcs et articles relatifs k Balzac avant 1884). Bruoelièrc, //. de Balzac, 1906
1 200 000 francs à gagner là dedans. Il lui manquait le sens pratique : il ne réussit qu'à s'endetter pour une partie de son existence. Cette imagination, périlleuse dans la réalité, devint une grande qualité littéraire pour représenter par le roman une société où les affaires et l'argent tenaient tant de place.
Pour solder ses dettes et vivre, Balzac dut produire incessamment. « On met bien du noir sur du blanc en douze heures, petite sœur, écrivait-il, et, au bout d'un mois de cette existence, il y a pas mal de besogne de faite. » 11 se couche à six heures, « avec son dîner dans le bec », il se lève à minuit, prend du café, et travaille jusqu'à midi. Ainsi se fait en vingt ans (1829-1850) la Comédie humaine : œuvre puissante, comme le siècle en offre peu; non pas parfaite à coup sûr. Les défauts sont énormes et sautent aux yeux.
D'abord le style manque : de ce côté-là, Balzac n'est pas du tout artiste ; dès qu'il se pique d'écrire, il est détestable et ridicule ; il étale une phraséologie pompeuse, ornée de métaphores boursouflées ou banales. Cela lui rend impossible les notations délicates de sentiments poétiques, les fines analyses de passions tendres, d'exaltations idéalis.tes : là Balzac s'enfonce dans le pire pathos^ étale un pâteux galimatias, lisez, si vous pouvez, le Lys dam la vallée. Son impuissance éclate cruellement partout où la perfection du style est nécessaire à la valeur de l'idée.
Puis, Balzac est un ■penueur : il exerce sa fonction de romancier comme V. Hugo sa fonction de poète. Il se croit une lumière des esprits, tout au moins un médecin qui, gravement, tàte le pouls au siècle. Il réfléchit, disserte, expose, coupe son récit de tirades sociales ou philosophiques, où il affaiblit et délaie les observations justes dont l'action même du fornan fournissait une expression concrète
Puis, Balzac, comme George Sand, manque de sobriété. Même où il excelle, il en met trop, sans goijt et sans mesure. Au délayage du penseur succède l'intempérance de l'artiste, qui ne se lasse pas de ce qui l'amuse, qui s'efforce d'embrasser ou d'égaler toute la réalité, tous les détails avec tout l'ensemble : descriptions de mobiliers et de propriétés, conversations de portiers ou d'employés; là-dessus Balzac est intarissable.
Puis, absence totale du sentiment de la nature : ses paysages, sont de l'écriture quelconque, des inventaires d'homme du métier qui applique sa vision; devant les champs et les bois, ce grand peintre a des éniotions de commis-voyageur.
En un sens, il est de la tradition classique : il n'y a que l'homme qui l'intéresse, et tout ce qui accompagne ou révèle rhorame. Si on le prend où il est lui-même, il est exclusivement peintre des relations sociales et des natures humaines.
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Mais, ici oncore, il faut <raborii manjuer des défauts et des lacunes. Halzac est déplorableiiient romanes(jiie^ : la moitié de son œuvre appartient au bas romantisme, par les invraisemblables ou insipides fictions qu'il développe sérieusement ou tragiquement. Mélodrame, roman feuilleton, tous les pires mots sont trop doux pour caractériser l'écieurante extravagance des intrifiues que combine lourdement la fantaisie de Balzac. Il fait concurrence à Eugène Sue, et à Dumas père, dans Ferra'jiis, et les Treize, dans la Dernière Incarnalinn de Vautrin, dans Une tén(brcii$c affaire, dans la Femme de Trente Ans, dans maint épisode ou incident des meilleurs romans. Une seule fois peut-être il a tiré d'une donnée extraonlinaire un pathétique puissant : c'est dans la nouvelle du Colonel Chahert-i.
Balzac, avec son génie robuste et vulgaire, est incapable de rendre les caractères et les mœurs dont la caractéristique est la délicatesse Son aristocratie de la Restauration , ses grandes damos, douairières ou coquettes, nous mettent en défiance, sans que Ton connaisse l'original. Elles nous font l'effet de cabotines jouant des rôles de duchesses dans un thé;\tre de sous-préfecture : elles ont des grâces épaisses, et un étrange sans-façon, sous prétexte d'aristocratique désinvolture. Ses jeunes filles sont des répliques de l'ingénue banale; il les a tirées de la même armoire que Scribe de fades poupées, modestes, patientes, aimantes : la vertu, comme la grAce, réussit mal à Balzac; son génie commence à la vulgarité et au .vice.
, Nous avons ainsi les limites de notre romancier : dans son i domaine, rien ne l'égale ; et ce domaine, c'est la peinture des caraci tères généraux dans les classes bourgeoises et populaires 11 a une rare puissance d'imagination synthétique; il met comme personne un personnage sur pied; il lui donne une vie intense, par la netteté de sa vision, par la conviction de sa description. Sans doute, il ne fait pas de psychologie profonde; il ne s'attache pas au travail intérieur qui fait ou (TéfaîTnne àme; il iTessaie pas d'isoler et* de peser tous les éléments qui se mèlenl dans une volonté, dans un désir. 11 compose solidement son personnage intérieur; il y met une passion forte, qui sera le ressort unique des actes, qui forcera toutes les résistances des devoirs domestiques ou sociaux, des intérêts même. Il lui faut, en somme, pour modèles des maniavques. Mais jamais on n'a plus vigoureusement représenté le ravage de toute une vie, la destruction do toute une famille par l'incoercible manie d'un individu. Jamais de l'identité immuable d'un tempérament on n'a tiré plus logiquement de.^ effets plus variés et plus saisissants. C'est l'avarice chez (îrandet, la débauche chez llulot, la jalousie chez la cousine Bette, l'amour paternel chea
Goriot, la tyrannie d'une invention chez Ballhazar Claës; partout un irrésistible instinct, noble ou bas, vertueux ou pervers; le jeu est le même lians tous les cas, et la régularité toute-puissante de rmipuision interne fait du personnage un monstre de bonté ou de vice.
Mais ces types énormes sont réels, à force de détermination morale et physique. Voyez l'avare : c'est le bonhomme Grandet, le paysan de Saumur, avec telle physionomie, tel costume, tel bredouillementou bégaiement, engagé dans telles particulières affaires. Voyez l'envieuse : c'est la cousine lîclle, une vieille fille de la campagne, sèche, brune, aux yeux noirs et durs. Tout le détail sensible du roman, descriptions et actions, traduit et mesure la qualité, l'énergie du principe moral intérieur.
L'homme d'affaires qu'il y avait en Balzac a rendu un inappréciable service au romancier. La plupart des littérateurs ne savent guère sortir de l'amour, et ne peuvent guère employer que les aventures d'amour pour caractériser leurs héros, Balzac lance, les siens à travers le monde, chacun dans sa profession. Il nous détaille sans se lasser toutes les opérations professionnelles par lesquelles un individu révèle son tempérament, et fait son bonheur ou son malheur : le parfumeur Popinot lance une eau pour les cheveux, voici les prospectus, et voilà les réclames, et voilà le compte des débours. Le sous-chef Rabourdin médite la réforme de l'administration et de l'impôt : voici tout son plan, comme s'il s'agissait de le faire adopter. Ce ne sont que relations de procès, de faillites, de spéculations; mais, à la fin, on croit que cest arrivé.
Balzac est incomparable aussi pour caractéfiseTséTpërsonuages ■ par le milieu où ils vivent. On peut dire que sa plus profonde psychologie est dans ses descriptions d'intérieur, lorsqu'il nous décrit l'imprimerie du père Séchard, la maison du bonhoninie'j Grandet, la maison du Chat qui pelote, un appartement de curé ou de vieiHe fille, les tentures somptueuses ou fanées d'un salon; c'est sa méthode, à lui, d'analyser les habitudes morales des gens qui ! ont laçonné l'aspect des lieux'. Balzac était extrêmement scrupuleux, sur toutes les parties de la vraisemblance extérieure. Il se promenait giu Père-Lachaise pour chercher sur les toiiibes des noms expressifs; il écrivait à une amie d'Angoulême pour savoir « le nom de la rue par laquelle vous arrivez à la place du Mûrier, puis le nom de la rue qui longe la place du Mûrier et le palais de Justice, puis le nom de la porte qui débouche sur la cathédrale; puis le nom de la petite rue qui mène au Minage et qui avoisine le rempart * ». Et il exigeait un plan. Il était collectionneur, amateur