‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 410 sur 504 · Du même genre sont lea comédies Claudie et le Pretsoir · texte numérisé non relu

Du même genre sont lea comédies Claudie et le Pretsoir

qui a traversé la société et la littérature après 1830, et surtout entre 1840 et 1850. Mais ces idées manquent d'orif/inalité et de précision : ce ne sont que des reflets, et de vagues reflets, dont la générosité intime del'àme de George Sand s'enchante aux dépens souvent de la perfection littéraire.

La faculté la plus forte de George Sand, c'est l'imagination, et elle en a toutes les formes, toutes les qualités, de la plus vulgaire à la plus fine. Elle s'est complu parfois aux combinaisons mélodramatiques, fantastiques, qui ont l'intention d'être terrifiantes ou merveilleuses, cl qui ne sotit aujourd'hui que déconcertantes et ridicules. Mais ce n'est pas dans l'inlrif^ue à l'ordinaire quelle met rrntérêt de ses romans. Théories à part, elle est curieuse surtout des âmes et de la vie.

On l'oppose ordinairement à Balzac, comme l'idéalisme au réalisme; mais celte antithèse, ainsi que beaucoup d'autres du même genre, est fausse dans ses deux termes. De même qu'il y a en Balzac autre chose qu'un réaliste, ainsi (ieoige Sand ne s'est pas confinée dans le pur idéalisme. Sans doute, dans les deux premières périodes de sa vie littéraire, le parti pris dogmatique, la foi romantique ont souvent faussé sa vue, et déformé les personnages que la réalité lui présentait. Sans doute aussi , dans les deux autres périodes, son optimisme féminin, son besoin d'aimer les gens dont elle disait l'histoire, lui ont fait peupler ses romans d'êtres plus généreux, de passions plus nobles, de plus belles douleurs qu'on n'en rencontre selon la loi commune de l'humanité ; elle forme des idées de pures ou hautes créatures sur qui 'sa large sympathie puisse se reposer sans regret.

Cependant elle sait que les modèles dont son art a besoin sont dans la vie; elle professe que, pour trouver des sujets de roman, il n'y a qu'à regarder autour de soi ; elle prend son point de départ dans la réalité. Mais elle ne s'astreint pas à la suivre; elle s'en éloigne insensiblement par le développement des situations et des caractères; et c'est encore une raison qui lait que ses commencements sont souvent ce qu'il y a de meilleur dans ses œuvres, ils retiennent plus de réalité et de vie. Il arrive aussi que ses héros, ses personnages de premier plan sont plus vaporeux, plus insubstanliels -7 plus faux, pour parler brutalement — que les comparses et caractères accessoires : c'est qu'elle embellit, et déforme les types réels, selon l'intérêt, la sympathie qu'ils lui inspirent. Elle laisse les personnages secondaires tels qu'elle les a observés.

Elle ne se pique pas d'observation scientifique : Mme Sand a su éviter toutes les poses littéraires; elle a fait simplement, avec bonhomie, son œuvre d'écrivain, sans plus d'embarras que si elle eût raccommodé du linge. Mais elle voit juste, et son œil retient

fidèlement l'impression des choses. Intelligente et fine, elle saisit les dessous des actes, les mobiles, les passions et les réactions internes. Sans affectation de profondeur, elle a des analyses pénétrantes, comme, sans jouer à l'artiste, elle sait esciuisser de pittôi'ësques silhouettes. George Sand a plus de psychologie que Balzac.

Voilà comment à côté des fantaisies furibondes du lyrisme, dans Indiana, dans Jacques, on rencontre soudain des coins de réalité prochaine et précise, une figure, une scène, un bout de dialogue ou de description, qui donnent la sensation de la vie telle qu'elle est. Dans les romans de sa vieillesse, les dénouements, et toutes les pièces de sentiment ou d'intrigue qui servent à les faire sortir, portent la marque de l'optimiste illusion de l'auteur : mais les données, et leur développement, jusqu'à ce tournant qui va les rabattre vers la fin souhaitée, sont souvent d'une fine exactitude. Ainsi, dans Jean de la Roche, cette famille anglaise : le père, un savant, doux, distrait, ayant peur de vouloir; le fils, un enfant intelligent, débile, égoïste, despote, et la sœur sacrifiée à ce malade, qui est jaloux d'elle, l'empêche de se marier, et confisque sans scrupule toute cette existence • dans le Marquis de Villemer, la peinture d'un amour réciproque qui naît insensiblement, se 'révèle par de fines nuances jusqu'à devenir une ardente passion : voilà des parties vraies et bien vues.

Un mérite de George Sand, et qui tient à sa facilité même, c'est qu'elle n'emprisonne pas ses caractères dans des formules : elle les laisse ondoyants, inachevés, capables de se compléter et de se compliquer; en sorte que, par la négligence de sa composition, elle imite plus exactement le perpétuel devenir de la vie. Elle a su faire des personnages qui évoluent, dont le caractère se défait et se refait. Voyez dans Mauprat la peinture de ce brigand qui se civilise comme un cheval qu'on dresse, cent fois cabré et ruant, doux à la fin et soumis. Etant femme, elle a évité l'ordinaire écueil des romans et du théâtre, la jeune fille; elle est sortie des formules banales et convenues. Ses jeunes filles sont plus nuancées, plus compUquées, et — malgré leur idéale perfection — plus finement vivantes que les imaginations d'hommes ne savent les faire.

Elle est aussi un des rares écrivains qui aient su peindre le grand monde : elle en était, elle en avait la tradiTrôh par~sâ" grand'mère Mme Dupin. Elle en a le ton, les manières, l'esprit, quand il faut que ses personnages les aient. Mais hors de la nécessité du dialogue, elle n'est mondaine que par l'exquise distinction de son style naturel. Elle est toute bonne, toute sensible, rêveuse, enthousiaste^,» béte », comme elle disait; elle ne se plail nulle part

1000 L'ÉPOOUB ROMANTIQUE.

autant que dans son Nohant, au milieu d« son B«rry, dont «lie a si complaisamment (lécril le? aspects.

Elle voit le détail et l'ensemble du paysage; clic en sent l'àme comme la forme. Kllc n'en efTace pas le contour et la couleur; elle n'en fait pas une vision hallucinatoire; elle n'y fourre point de symboles; elle n'en doime pas une traduction précise et encadrée comme un tableau. Elle jouit profondément des lipnes et des formes, de l'air, de la lumière, de la douceur, de la gaieté, de la mélancolie du paysage Elle s'unit à la nature par une sympathie profonde, elle aime partout la vie, elle mêle son âme au.t choses : sa descriptioUj^piltoresque et poétique tout à la fois, emplit l'œil et le cœur, nous livre à la fois l'objet et le sujet, le peintre ajouté et comme fondu dans son modèle.

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