‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 413 sur 504 · LE ROMAN PSYCHOLOGIQUE : S.\INTE-BEU\T:, STENDHAL · texte numérisé non relu

LE ROMAN PSYCHOLOGIQUE : S.\INTE-BEU\T:, STENDHAL

Sainte-Beuve n'adonné qu'un roma.n, Volupté (1834) : c«tte œuvre très moderne, plus facile à goûter aujourd'hui qu'il y a soixante ans, est lyrique par certains détails d'exécution, par des couplets effrénés, fort ridicules aujourd'hui, mais surtout par le caractère strictement intime et personnel de l'étude morale. Si Ton veiit comprendre comment Sainte-Beuve passa de Joseph Delorme à Port-Royal et aux Lundis^ il faut lire Volupté. L'analyse psycholo- ^que y est d'une finesse, d'une pénétration étonnantes : nous y mfôuvons le Sainte-Beuve que nous connaissons, expert à démêler toutes les traces d'influences physiques et sociales dans la composition d'un caractère, curieux surtout des formes d'àmes imprécises et complexes, des états mêlés, morbides, anormaux, "extrêmes, sentant avec une sûreté singulière le travail invisible des consciences, les effondrements, les crises, les agonies internes, sous les apparences unies et paisibles de la santé morale. L'art est analogue à l'observation : un art flou, souple, insinuant, enveloppant surtout, où l'expression à chaque instant diffuse ou entortillée finit par donner le sentiment des plus fines nuances.

La psychologie de Sainte-Beuve s'exerçait, dans son roman, surtout sur lui-même. Pour trouver des études vraiment impersonnelles il nous faut venir à Stendhal.

En 1842 mourait un homme à demi célèbre, Henri Beyle '. Il avait

1. Biographie : Henri Beyle, né en 1783 à Grenoble, va en Italie en 1800 comme attaché à l'inleadance, puis devient sous-offloier et sous-lieiilenant au 6' dragons, Plu9 Urd il rentre dans l'intendance (1806-1814). De 1814 à 1821, il se fixe à Milan,

publié, sous If pseudonyme de Stendhal, des romans, des nouvelles, des récits de voyage, des impressions d'art : il passait pour un esprit paradoxal, ironique, l'roid, qui aimait à mystifier et scandaliser les gens. 11 disait de lui-même ; « Je serai compris vers 1880». Et irr;\ct; à Taiiie, malgré Sainte-Iieuve, il l'a été. 11 a même é(e surfait |)ar des idolâtries pou convenables à son penre de talent.

L'iiomme est assez vulgaire, un peu dé|)laisanl, tour à tour grossier ou prétentieux : on lui a fait tort en étalant indiscrètement ses paperasses, ses notes les plus plates ou les plus sottes. 11 a dit ce qu'il avait à dire dans deux ou trois romans, et dans quelques nouvelles : comme nos classiques, il faut le chercher là, et non ailleurs. En dehors des grandes lignes de sa vie, ses aventures personnelles ne sont guère intéressantes.

Stendhal est un disciple du xviiic siècle, de CondillaCj de Cabanis, des encyclopédistes et des idéologues. Il a pour principe que tous les hommes tendent au bonheur; et la peinture de la vie, c'est pour lui la peinture des moyens qu'ils choisissent pour s'y diriger. La méthode qu'il emploie, est Yanatyse : il décompose l'action de ses personnages en idées et en^sëiîTiments, et chaque état de conscience est résolu en ses éléments par une opération délicate et précise. Tout ce qui est peinture extérieure, description physique, paysage, ne tient guère de place dans les romans de Slendhal : sa profession, c'est d'être « observateur du cœur humain >■ ; et il est en effet de première force dans l'observation, dans l'imagination psychologique. Il fouille les motifs d'un acte, détaille les nuances d'un sentiment avec une exactitude minutieuse.

Cependant cet analyste est un homme d'action : les plus rares jouissances de sa vie lui sont venues de l'action. 11 s'est rappelé toujours avec délices le temps où il était dragon à l'armée d'Italie. Plus tard il fait la campagne de Russie dans l'intendance : il y donne la preuve d'une fermeté plus rare que le courage, lorsque,

d'où il est expulsé par la police BUtricbienne. Il revient à Paris. En 1830. il est nommé consul à Triesle, puis à Civitavecrhia. Il meurt en 1842. Il publie, eu 1S17, Borne, Xnplfs et Florence, el une Histoire de la peinture en Italie ; eu IS'K, son I''ssat sur l'Amour, ol sa brochure sur llacine et Shakes/ieare ; en 1827, Armance, son premier roman ; en 1831 , le tiouqe et le S'oir ; eu 1838, les Mémoires d'un touriste ; en 1839, la Chartreuse de Panne. Éditions : Calmann Lévy, 22 vol. in-18 {Corresp. inédite, 2 vol.). Lettres intimes, Caliiiann Lévy, in-8, 1892. Journal. Charpentier, 1888, in-19. Vie de Henri Brùl&rd (autobiographie), Charpentier, 1.S90. Lamicl (Tom&a inédit), Quentin, 1889. Souvenirs d' Egolisme et Lettres inédites, Charpentier, 1893, in-12. Lucien Leuwen, œuvre posthume reconstituée sur les manuscrits originaux, par J. de Mitty, Paris, in-18, 18^. jVapoleon, «Hc. fnedils p. p. J. do Mitty, 18J7, iu-li. Correspondance, 19(.iS. 3 vul, in-8. — A consulter : Comment a vécu Stendhal, iu-12, IJUO Le Procès de Jultcn Surcl. Revue niiiiK'hc, mars 1894. P. BouTf;ti, i^ssais de P.'iycholoi/ie contemporaine E llod, Stendhal (dr Ecriv. fr.), 1892 11 Cordier, Slendhal raconté par ses amis el amies, 1893. E. Kuguet, Slendhal, d i>« Politiques et .Uoralistes ''" série. Cliuquel, Slendhal-Beyle, 1902.

dans la désastreuse retraite, il se présente chaque jour à son chef dans la tenue la plus correcte, n'ayant jamais omis de faire sa barbe. Avec son sang-froid, il garde ses curiosités de psychologue, dont nul péril, nulle fatigue ne le détournent : il observe, dans les deux armées, les soldats des diverses nations pour y saisir les caractères propres à chacune.

La préoccupation principale de Stendhal, dans son œuvre littérai-re, se rattache à ce goût de l'action et de la volonté. Classique de discipline comme il était, il sort du xvm^ siècle, par son horreur de l'atonie où deux cents ans de politesse et de mœurs de salon avaient réduit les âmes 11 voyait distinctement cet effet, et c'est lui qui a fourni à Taine l'idée de ï Ancien Régime : par la vie mondaine, le ressort de l'énergie a été si bien détruit que la noblesse s'est trouvée, en 1792, incapable d'une résistance active ; elle n'a su que mourir avec une grâce passive. En 1789 et en 1825, il n'y a d'énergie que dans le peuple : la justification de la Révolution est là, et la condamnation de la Restauration. Car il aime l'énergie plus que tout. Ainsi s'explique le culte qu'il a voué à Napoléon : Napoléon représente à ses yeux la plus grande somme d'énergie qu'il lui ait été donné de voir ramassée dans un individu. Les héros qu'il expose sont à l'ordinaire des natures énergiques, qui ont suivi leur volonté jusqu'au crime. M Faguet reproche à Stendhal de confondre l'énergie volontaire avec la passion impulsive qui en est tout juste le contraire : il a tort, je crois. Car cette apparente confusion repose sur une fine observation : ces passions brutales ou forcenées dont il nous étale les effets dans l'Italie du xvi*^ siècle, c'est bien de l'énergie, non pas de l'énergie volontaire, si l'on veut, mais de l'énergie apte à devenir énergie volontaire. Le réservoir des forces qu'emploie la volonté est dans la sensibilité : la volonté maîtrise et manie l'impiilsion, mais, l'impulsion défaillant, la volonté n'a plus où s'exercer.

L'étude de Yéne7'gie est l'âme des romans de Stendhal : mais sous cette idée maîtresse il a saisi, expliqué bien des caractères individuels et divers états sociaux.

Il a aimé passionnément l'Italie • dans son passé et dans son présent. Il a voulu qu'on mît sur sa tombe . Henri Beyle, Milanais. Le secret de cette sympathie, c'est peut-être la place que l'amour — toutes les qualités d'amour — tient à ses yeux dans la vie italienne : c'est surtout que le tempérament italien lui semble plus impulsif, plus énergique que le français. Voilà pourquoi il a souvent traité des sujets italiens

L'une de ses deux œuvres maîtresses, la Chartreuse de Parme, est presque entièrement une étude de l'âme et de la vie italiennes. A peine touche-t-elle à la France par le fameux récit de l'a bataille

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de Waterloo : récit d'un homme d'expérieace, original et saisissant par la médiocrité voulue et rinsigniliance expressive du détail. A quoi se réduit la plus grande bataille du siècle pour un conscrit qui la traverse! Stendhal a vraiment donné là un modèle d"arl réaliste, ou plutôt d'art vrai. Mais, aprfts ce début, nous revenons en Italie, et'nous y restons. Beaucoup de lecteurs s'en plaignent : toutes ces aventures et toutes ces analyses les surprennent, les laissent incrédules et étourdis. Cependant il y a dans ce roman une peinture fine et serrée de l'Italie après 1815, de ces petites principautés, où l'intrigue, la tyrannie, toutes les passions et tous les manèges s'offraient à l'observateur dans un champ borné, où la course au bonheur se faisait avec moins de scrupules, plus d'habileté et plus d'énergie qu'en France. On sent que Stendhal a été idolâtre de son modèle : il donne l'imjjression d'être entré dans l'Ame italienne plus avant qu'aucun Français.

On esl moins dérouté quand on lit le Rouge et le Noir. Cette fois nous sommes en France, et nous reconnaissons la France issue de la Révolution. D'une vulgaire affaire de cour d'assises, Stendhal a fait une étude profonde de psychologie et de philosophie historiques. En cinq cents pages, il nous apprend autant que toute la Comédie humaine sur les mobiles secrets des actes et sur la qualité intérieure des âmes dans la société que la Révolution a faite. Balzac nous montrait les faits : l'effort universel, la lutte brutale pour la fortune, pour les places, pour le pouvoir. Il prenait comme une hypothèse fondamentale l'appétit du succès, le déchaînement des convoitises. Stendhal va plus au fond des choses. Il regarde dans le secret des âmes comment se forme la disposition d'où sortent tous les effets qui donnent à la société contemporaine sa physionomie : il trouve que la Révolution a établi J'égalité entre tous les Français, et, supprimant tous les privilèges, a proportionné les droits au mérite. On inculque ce beau principe aux individus dès le bas âge; ils apprennent que le talent mène à tout: ils ont le talent; ils apprennent que la supériorité sociale suit la supériorité intelleclucUe : ils sont des esprits supérieurs.

Kt quand, à vingt ans, ils sont lâchés à travers la société, avec l'ambition et avec l'assurance d'arriver à tout, ils trouvent toutes les places prises ; les parentés, les protections, l'argent, l'intrigue ont poussé et poussent devant eux des médiocrités dans tous les emplois. .Nos esprits supérieurs crèvent de faim : il faut suivre la filière, restreindre son appétit, s'user dans de petits emplois pour de maigres résultats, s'aplatii', servir, pour arracher peutêtre bien péniblement après vingt ans d'un travail de forçat, ou pour manquer finalement, malgré tout le talent et toutes les

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bassesses, ce que l'on s'estimait légitimement dû. La société fait une honteuse banqueroute aux meilleurs des enfants qu'elle élève. Ceux qui sont artistes ou philosophes, se réfugient dans le rêve. Ceux qui sont d'honnêtes natures, douces et veules, se résignent à vivre mesquinement, à avancer lentement ou à marquer le pas dans leur carrière, contents du lopin qu'on leur abandonne, ou bien découragés par les compétitions, abrutis par l'effort. Mais les natures énergiques — et nous revenons à l'idée favorite de Stendhal,— les forts, qui n'ont ni protecteurs ni parents pour leur aplanir la route, que feront-ils? Ils ne renonceront pas, ils mettront habit bas, bas aussi toutes les délicatesses de sentiment, toutes les idées de moralité dont l'éducation les ligotte, et ils entreront dans la mêlée, la tête haute et le poing levé : ils feront leur trou, hardiment, brutalement '. Ils seront assommés, ou ils seront maîtres : rien de médiocre ne leur convient. L'homme supérieur redevient un animal de proie. Par malheur le gendarme est là, et l'homme supérieur finit parfois sur l'échafaud, comme Julien Sorel, le héros de Rouge et Noir, un caractère d'une autre envergure que tous les ambitieux de Balzac, à qui il n'a manqué qu'un peu de chance pour faire agenouiller devant lui la société qui le condamne.

La forme, dans Stendhal, est indifférente ; elle n'existe pas comme forme d'art, elle n'est que la notation analytique des idées. Notre romancier a appris à écrire dans VArt d^ raisonner, l'Art de penser, et la Grammaire de Condillac.

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