LA NOUVELLE ARTISTIQUE : MÉRIMÉE. I
On a souvent donné Mérimée ^^omme un disciple de Stendhal : les deux hommes furent lies d^amitié II y avait entre eux des sym-
1. A moins que l'élat social ne leur recommande plutôt l'hypocrisie, comme c'est le cas de Julien Sorel sous la Restauration, qui fait la Congrégation toute-puissante.
2. Biographie : Prosper Mérimée (1803-1870), né à Paris, secrétaire du comte d'Argout eu 1830, puis chef de bureau au ministère de la Marine, devient en 1831 inspecteur des monuments historiques; il se lie en ISiO, en Espagne, avec la famille Montijo; ami particulier de l'impératrice Eugénie, il devient sénateur en 1853. 11 donne le théâtre de Clara Gazul en 1825, la Guzla en 1826, la Jacquerie en 1828, puis la Chronique do Charles IX (1829), des nouvelles de 1830 à 18il [Tainango, Vénus d'/lle, Matteo Falcone, Colomba, etc.); Carmen (1847). Il a publié des voyages archéologiques et des ouvrages historiques : Essai sur la guerre sociale (1841); les Faux Déinétrius {iSôi); Mélanges historiques et littéraires (1855) Il fut un des premiers chez nous à s'intéresser k la littérature russe.
Éditions : Galmann Lévy, 13 vol. in-18. Lettres à une inconnue, 1873, in-I8. Lettres â une autre inconnue, 1875, in-18. Lettres à Panizzi, 2 vol. in-8, 1881. Lettres à la Princesse Julie, Revue de Paris, 1*'' et 15 juillet 1894. Une Corr. inédite, Paris, Galmann Lévy, 1896, in-18. — A consulter : E. Faguet, XfX^ siècle. A. Filon, Mérimée et ses amis, 1894, in-16; Mérimée (Coll. des Gr. Écriv. fr.), ia-16, 1898.
palhies de lumpérament, des comniunaulés d'antipathie; quelques idées liltc'raires aussi les rapprochaient. Ils aimaient tous les deux à bousculer la morale bourj^eoise; ils étaient tous les deux flegmatiques, observateurs, ils se moquaient des beaux enthousiasmes romantiq^ues; ils avaient tous les deux l'esprit de la psychologie. Wais bien des di.Térences aussi les séparaient. Stendhal reprochait à Mérimée de n'avoir pas lu Helvétius ni Condillac; il lui reprochait son ironie cruelle et son manque de tendresse. Mérimée est le moins humanitaire des hommes, et son pessimisme est ce qu'il y a de plus opposé au rationalisme optimiste des encyclopédistes; il méprise trop l'homme pour avoir foi au progrès.
Il no lient au xviii'' siècle que par certaines audaces et certaines crudités de pensée : par l'aspect extérieur aussi de sa personne intellectuelle. Et il ne se rattache guère qu'au xvni° siècle sceptique et sec; Mérimée est un homme du monde, de tenue parfaite, desprit aigu et mordant, sans illusion, sans élan, volontiers cynique, avec la plus exquise correction de langage. 11 a peut-être plus de sensibilité qu'il n'en montre :' il est capable d'affection; mais il craint extrêmement le ridicule; il pose pour l'homme fort et détaché.
Il lient l)eaucoup à ce qu'il écrit, mais il ne veut pas paraître y tenir Il lait cfforl pour n'avoir pas l'air d'un écrivain de profession. Il s'est donné une spécialité, l'histoire, et surtout l'archéologie, volontiers il présente ses nouveîrésl;omme des propos d'arcîiéologue qui évoque quelque souvenir de ses voyages. Aussi son œuvre est-elle, extérieurement, moins objective que celle de Stendhal : il parle de lui, des objets qui l'intéressent, des recherches pour lesquelles il s'est mis en route. Il mêle des réflexions, des dissertations d'archéologue à ses récits; il nous rappelle ainsi de temps à autre, de peur que nous ne l'ignorions, que ce n'est pas son affaire de faire un roman, et qu'il ne s'est mis à conter que par accident, pour nous faire plaisir. La même coquetterie se fait paraître par d'autres procédés; ainsi quand dans la Chronique de Charles. IX il laisse au lecteur le soin de choisir le dénouement qui lui plaira : grossier défaut, mais défaut voulu.
Cependant, il ne faut pas s'arrêter aux accessoires ni à la surface de l'œuvre. En réalité le roman de Mérimée est essentiellement objectif : il se répand autour de son sujet, mais le récit lui-même est impersonnel. Lisez ses chefs-d'œuvre" les parties principales de la Clironique de Charles JX, Colomba, Tamango, Malteo Falcone, le corps du récit de Cannrn, elc. ; Mérimée s'efface; ce n'est plus qu'un scrupuleux artiste qui s'efforce à faire sortir le caractère du modèle naturel. Personne ne s'est, en notre temps, plus rapproché que lui du réalisme classique.
D'abord il compûse^très solidementj^ très soigneusement : dans la moindre nouvelle, il pose ses caractères, il établit son action initiale, et tout se déduit, s'enchaîne; le progrès est continu, et les proportions exactement gardées. Puis, il est sobre, il ne s'étale pas. Il sait faire vingt pages, où les romantiques s'évertuent à souffler un volume. Aussi quelle plénitude dans cette brièveté! Un paysage est complet en cinq ou six lignes. Les caractères se dessinent par une action significative, que le romancier a su choisir en faisant abstraction du reste. Il ne se perd pas en longues analyses •. il se place entre Balzac et Stendhal : comme le premier, il indique le dedans parTe dehors, malsTI indique avec précision des états de conscience perceptibles seulement au second.
11 est simple aussi •• ni sensibilité ni grandes phrases ; un ton uni^ comme celui d'un homme de bonne compagnie qui ne hausse jamais la voix. On peut imaginer l'elTet de cette voix douce et sans accent, quand elle raconte les pires atrocités. Car Mérimée est a cruel » . il conte avec sérénité toutes sortes de crimes, de lâchetés et de vices, les histoires les plus répugnantes ou les plus sanglantes ; ne croyant ni à l'nomme ni à la vie, il choisit les sujets où son froid mépris trouve le mieux à se satisfaire.
Il se plaît à déconcerter nos intelligences, à troubler nos nerfs, par des récits étranges, qui nous laissent dans le doute si nous avons affaire à uii mystificateur ou réellement à un miracle. Ce sont des aventures singulières, qui à la rigueur se peuvent expliquer par un concours de circonstances naturelles, qui laissent pourtant une sorte de saisissement dont on ne peut se défendre, comme devant une apparition authentique du surnaturel. Quelque sujet qu'il ait choisi, Mérimée le traite avec une puissance^ singulière d'expression. Il n'y a guère dans la littérature de personnages plus complets et plus vivants que Colomba, que Carmen : nous les voyons pleinement, dans toutes leurs particularités morales et physiques; et leur individualité singulière n'en fait pas des êtres d'exception : nous en sentons la solide humanité, revêtue d'une forme unique.
Il n'y a pas de réalisme plus expressif que certaines parties de la Chronique de Charles IX : les propos de soldats, et d'autres scènes vulgaires ont une intensité pittoresque, qui dépasse peut-être ce qu'on trouve dans le Camp de Wallenstein, le modèle littéraire du genre. Il n'y a pas de morceaux d'art où l'imitation soit plus adéquate que dans ï Enlèvement de ta redoute à la vue même des choses. Le style de Mérimée, propre, précis, objectif, plus fin et moins abstrait que celui de Stendhal, concourt à l'illusion.
Mérimée appartient à la grande période romantique : son œuvre de romancier tient à peu près toute dans une vingtaine d'années,
elle est achevée en 1817. V. Hugo faisait du roman tantôt une vision histori(|uo, tantôt un poème symbolique. George Saiid l'inondait de lyrisme. Balzac y poursuivait une enquête sociologique. Stendhal {"employait comme un instrument d'observation psychologique. Mérimée, lui, est pu renient arlUie : son œuvre relève de la théorie de Varl pour l'art. Morale, philosophie, histoire, il a tout subordonne a l'eiTot artistique. Ainsi en un sens il tient dans le roman la place que tiennent au théâtre Scribe, Gautier dans la poésie. Mais il est infiniment supérieur à Scribe; et il ne donne jamais cette sensation de perfection vide que Gautier nous procure parfois. C'est ici que l'on voit combien les théories valent par les hommes qui les appliquent. Mérimée est un homme d'une intelligence très distinguée, doué d'une réelle aptitude à formecdes idées: cela suffit. Il peut ne penser qu'à l'art; il évitera la niaiserie ingénieuse de Scribe, le néant intellectuel de Gautier.