LE PASSAGE DE L'IDÉE A LA VIE : TDIERBY
Lorsque Augustin Thierry, en 1817 i,donnaau Censeur Evropéen et au Courrier Français ses premières études sur rHisloire d'Angleterre et sur l'Histoire de France, il avait de grandes ambitions philosophiques : il prétendait trouver la loi suprême, unique, du développement national de chaque peuple 2. Il esquissait l'histoire de l'Angleterre depuis l'invasion normande au xi'' siècle jusqu'à la mort de Charles le"", et «la révolution de 1640 s'y présentait sous l'aspect d'une grande réaction nationale contre l'ordre des choses établi six siècles auparavant, par la conquête étrangère ». Quand il abordait l'histoire de France, il. voyait dans l'affranchissement des communes « une véritable révolution sociale, prélude de toutes celles qui ont élevé graduellement la condition du Tiers État « : remontant plus haut, il crut trouver dans l'invasion franque « la racine de quelques-uns des maux de la société moderne : il lui sembla que, malgré la distance des temps, quelque chose de la conquête des barbares pesait encore sur notre pays, et que des souffrances du présent on pouvait remonter, de degré en degré, jusqu'à l'intrusion d'une race étrangère au sein de la Gaule, et à sa domination violente sur la race indigène » Amsi, occupé à chercher des armes « contre les tendances réactionnaires du gouvernement », Thierry ne voulait encore que faire l'histoire
1 II a précédé Guizot et Villemain ; il est le premier. — Augustin Thierry nOS-lSSâl, au sortir de l'École normale, fut quelque temps saint-simonien. Plu3 ■ tard il fut lié avec Auguste Comte. t
Éditions • Bist. de la conquête de l'Angleterre par les Normands, 1825, 3 vol. in-8, dern. éd. préparée par l'auteur, 1858; Lettres sur l'histoire de France (10 publiées en 1S20 dans le Courrier Français), 1827, in-8 , Dix Ans d'études historiques (presque tout a paru dans le Censeur Européen, le Courrier Français et ailleurs, de 1817 à 18-27), 183i, in-8; Récits des Temps mérovingiens, 2 vol. in-8, 1840; Essai sur l'histoire de la formation et des progrès du Tiers État, 1853, in-8
2. Préface de Dix Ans d'études historiques Cf aussi la Préface des Lettres sur l'Histoire de France.
101b L'ÉPOQUE HOMANTIQUE.
<< à la manière des écrivains de l'école philosophique, pour extraire du récit un corps de preuves et d'arguments systématiques ».
Tout cet elTort aboutissait en somme à faire de 1789 et de 1830 la revanche de la conquête franque : 1830 devenait le complément nécessaire de 1789, le terme {^'lorieux de tout le développement national. Par le triomphe de la classe moyenne, nos pères, « ces serfs, ces tributaires, ces bourgeois, que des conquérants dévoraient à merci », étaient ven"és. Jamais Augustin Thierry n'a su s'affranchir assez de cette philosophie par trop orléaniste et bourgeoise : elle éclate surtout par son exposition de la révolution communale, dans ses Lettres sur V Histoire de France (1827) et ses Dix Aiis d'études historiques (1834), plus sensiblement encore d'un bout ù l'autre de son Histoire du Tiers État (1853).
Cependant, lorsqu'il se mit à étudier les documents originaux, il s'aperçut que « l'ordre des considérations politiques où il s'était tenu jusque-là » était « trop aride et trop borné », que par ses vues systématiques il « obtenait des résultats factices », enfin qu'il « faussait l'histoire ». Il sentit alors « une forte tendance à descendre de l'abstrait au concret, à envisager sous toutes ses faces la vie nationale » : alors se fit la complète éclosion de son génie d'historien '.
Dans ces longues séances aux bibliothèques qu'il a racontées, il préparait son Histoire de la conquête de CAnyleterre jnir les yormands, qui parut en 1825. Il recueillait « les détails les plus minutieux des chroniques et des légendes, tout ce qui rendait vivants pour lui ses vainqueurs et ses vaincus du xi*= siècle, toutes les misères nationales, toutes les souffrances individuelles de la population anglo-saxonne ». Dans tous ces petits faits, dans les plus mesquines avanies, il prenait « la forte teinte do réalité » qui devait faire lintérèt de son ouvrage. 11 réussit en effet remarquablement h représenter la vie des vainqueurs et des vaincus; la thèse, s'exprimant toujours par des faits, n'en diminue pas la valeur pathétique ou pittoresque.
Dès 1820 il avait commencé à appliquer la même méthode à l'histoire de France : il s'était mis à lire la grande collection des historiens de France et des Gaules : et une indignation l'avait saisi en voyant comment les historiens modernes avaient « travesti les faits, dénaturé les caractères, imposé cà tout une couleur fausse et indécise », combien de niaises anecdotes, de fables scandaleuses s'étaient substituées à la savoureuse simplicité de la vérité'. 11
1. Alors, comme il dil, il se mil à aimor l'iiisloire u pour elle-même » (Préface des Lettres sur l'Bist. de Fr.).
2. Cf. le» Lettres I-V sur l'Hist. de France, et les Notes sur quatorze historiens antérieurs à Méxeray. dans Dix Ans d'études historiques.
l'histoire. 1017
s'était alors donné une mission : « guerre à Mézeray, guerre à Velly, à leurs continuateurs et à leurs disciples! » A son dessein politique de réhabiliter les classes moyennes se superposèrent heureusement une large passion scientifique, un amour désintéressé de la vérité, un absolu besoin de la connaître et de la dire. 11 commença, dans ce double esprit, ses Lettres sur l'Histoire de France : mais son chef-d'œuvre, ce sont les Récits mà-ovingiens (1840). Le parti pris politique s'y fait peu sentir, par la vertu du sujet; l'état d'esprit orléaniste s'élargit en pitié des vaincus, en sentiment douloureux des misères individuelles ou collectives; Ihistorien est tout à la joie de faire sortir des vieilles chroniques, dans toute la barbarie de leurs noms germaniques hérissés de consonnes et d'aspirations, les Franks et leurs chefs, les ~Chlodowig, les Chlother, les Hilderik, les Gonthramm, de montrer par de petits faits significatifs ce qu'était un roi franc, comment étaient traités les Gaulois, de substituer dans l'imagination de son lecteur, à la place des dates insipides et des faits secs qu'on apprend au collège, une réalité précise, dramatique, vivante. Il est tout occupé à son œuvre de résurrection, qu'il mène avec une rare intelligence : ses idées générales ne lui servent plus qu'à distinguer sûrement les détails aptes a figurer comme types.
Aug. Thierry chercha une forme pour l'histoire ainsi comprise. Il rêvait d'allier « au mouvement largement épique des historiens grecs et romains la naïveté de couleur des légendaires, et la raison sévère des écrivains modernes ». Je n'oserais dire qu'il ait absolument réussi. Il saisit très adroitement dans les documents originaux l'expression colorée qui date et caractérise le récit, qui contient comme l'âme du passé : mais, malgré tout, il n'est pas suffisamment artiste. Le fond de style est du temps de Louis-Philippe : on sent qu'il écrit entre Béranger et Thiers. Par un certain manque de poésie et de beauté, la forme est inférieure à la matière comme à l'intention de l'auteur. Malgré cette insuffisance, il lui reste d'avoir été le premier qui ait su chercher et lire dans les faits le caractère particulier d'une époque, mettant ainsi l'histoire d'un seul coup dans sa véritable voie.