L'HISTOIRE PHILOSOPHIQUE : GUIZOT, TOCQUEVILLE
Thierry a écrit des Récits mérovingiens : en une page, Guizot nous en donne toute la substance. Thierry raconte la Conquête de r Angleterre par les Normandes : une demi-page de Guizot ramasse toutes
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les idées de ses quatre volumes. C'est dire que Guizot ' élimine les faits, les. hommes, la vie. Il connaît les sources : il <^laLlit solidement sur les documents originaux les basés de son travail. Mais il ne s'intéresse qu'aux idées, aux idées générales, qu'il fait sortir avec une rare puissanci*. Il discipline les faits, pour qu'ils . montrent leurs lois, et pour qu'ils donnent un enseignement par ces lois : mais entendez qu'ils donnent un enseignement orthodoxe, c'est-à-dire selon Torthodoxie doctrinaire. L'Histoire de la Révolution d'Angleterre^, V Histoire de la Civilisation en Europe, VHistnire de la Civilisation en France, ces grandes œuvres froides et fortes, sont la démonstration, impartiale et scientifique en apparence, systématique et passionnée au fond, de ces deux vérités : qu'une royauté même légitime n'a pas de droits contre les représentants delà nation; et que le gouvernement doit appartenir aux classes moyennes qui ont la richesse et les lumières, qui, par intérêt et par capacité, assureront la prospérité du corps social. Il faut voir avec quelle sûreté d'analyse, et quelle subtilité habile à se déguiser sous une sévère exactitude, Guizot étudie les quatre éléments de la société du moyen âge : aristocratie féodale, Église, royauté, communes, en conduit les relations et les progrès, de façon à faire apparaître le régime de 1830 comme le couronnement nécessaire et légitime de toute l'Histoire de France.
M^ de Tocqueville •* est plus réellement impartial; il a l'esprit plus large et plus profond que Guizot. Ses deux grands ouvrages, la Démocratie ehArhérit/ue (1835-39), l'Ancien Ri'gimeet la Révolution (1850), sont vraiment en notre siècle les chefs-d'œuvre de la philosophie historique. M. de Tocqueville, légitimiste et chrétien, a tâché de comprendre son temps, cette France nouvelle qui rejetait la légitimité et faisait la guerre à l'Église. La haute conception qui jadis avait permis à Bossuel d'étudier si librement les sociétés païennes de l'antiquité, et de rechercher les causes physiques ou morales des événements, la croyance au gouvernement de la Providence, a mis Tocqueville à l'aise : assuré que la France allait
1. Cf. p. 920. ÉdlUons • Histoire de la Révolution d'Angleterre, 1827-28, 2 vol. in-S; Cours d'Histoire moderne, 1828-.30, 6 vol. in-8 (dédoublé en Btst. gén. de la Civilisation en Europe et Hist. gén. de la Civilisation en France).
2. L'histoire d'Angleterre est mise presque au même plan que l'histoire de France par les Guiiot, les Villemain, les Thierry: la révolution d'Angleterre est la première élude qui occupe Guizot et Villemain. Ce fait montre bien l'influence des idées politiques sur les travaux historiques.
3. Alexis do Tocqueville (1805-1859), magistrat, dépalé, ministre en 1S49 sous la présidence de Louis Bonaparte. — Éditions : l.a Démocratie en Amérique, i" partie, 1835, in-8; 2« partie, 1839, in-8; 16« éd., 3 vol. in-8, 1874; l'Ancien Régime et la Révolution, 1856, in-S; 8' éd., 1877, Correspondance et œuvres inédites, 2 vol. in-8, 1860. Œuvres complètes, 9 vol. in-8, 1S64-8. Souvenirs, 2 vol. in-8, 1893. — A consul- Icr : Faguet, Politique* et Moralistes, 3« série.
où Dieu la menait, il a regardé sans haine et sans désespoir la civilisation issue de la Révolution. Il a observé. partout, dans les idées, dans les mœurs, et dans le gouvernement, la plus étrange confusion ; les législateurs occupés à détruire ou neutraliser les effets de la Révolution, à restremdre la liberté, borner l'égalité; l'autorité méprisée et redoutée, l'administration centralisée et oppressive; le riche et le pauvre en face l'un de l'autre, se haïssant, ne croyant plus au droit, ruais à la force; les chrétiens épouvantés de la démocratie, qui est selon l'Evangile; les libéraux hostiles à la religion, qui est essentiellement libérale; les honnêtes gens en guerre contre la civilisation dont ils devraient diriger la marche : dans tout cela, le progrès évident, irrésistible, de l'égalité, partant de la démocratie. Ce progrès a frappé Tocqueville comme le fait caractéristique de la société nouvelle. Et comme le triomphe de la démocratie était récent en France, et encore incomplet, il a été étudier la démocratie là où elle était pure et maîtresse, aux État^-Unis : il est allé regarder ce qu'elle est là-bas, pour tâcher de deviner ce qu'elle peut ou doit devenir chez nous. La Démocratie en Amérique est une « consultation » sur la nature, le régime, la marche de la démocratie, une œuvre de philosophie expérimentale, qui repose sur une intelligente et sérieuse enquête de la civilisation américaine.
S'appuyant solidement sur la configuration géographique du pays, et sur l'histoire des colonies anglaises, il recherche les origines de l'esprit démocratique en Amérique ; il expose l'organisation des États de l'Union et de l'État fédéral, leurs relations et leurs attributions; il montre comment le peuple gouverne, et tous les effets de la souveraineté de la majorité. Tout le système politique de la république américaine apparaît dans cette première partie. Dans une seconde partie, plus originale et plus profonde encore, Tocqueville nous découvre l'influence de la démocratie sur le mouvement intellectuel, sur l'état moral et sentimental, sur les mœurs, et la réaction des idées, des sentiments et des mœurs sur le régime politique. Cet admirable ouvrage n'est pas aussi lu chez nous qu'il devrait l'être : et la raison en est qu'il y a trop de pensée pour le commun des lecteurs : jamais de saillies, rien pour l'amusement ni le délassement : c'est un enchaînement austère et vigoureux de faits, de jugements, de prévisions.
L'autre œuvre de Tocqueville, VAncien Régime et la Révolution, a pour base une idée d'historien. Tocqueville, comme les historiens orléanistes, voit dans la Révolution la conséquence, le terme d'un mouvement social et politique qui a son commencement aux origines mêmes de la patrie • au lieu que presque toujours, pour les légitimistes et pour les démocrates, la Révolution était une
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rupture violente avec le passé, une explosion miraculeuse et soudaine que les uns maudissaient, les autres bénissaient, tous persuadés que la France de 1789 et de 1793 n'avait rien de coinniua avec la France de Louis XIV ou de saint Louis. Mais les orléanistes faisaient servir leur vue de l'histoire aux intérêts d'un parti : Tocqueville, plus philosophe en restant strictement historien, se contente d'établir la continuité du développement de nos institutions et de nos mœurs • la Révolution s'est faite en 1789, parce qu'elle était déjà à demi faite, et que, depuis des siècles, tout tendait à l'égalité et à la centralisation; les dernières entraves des droits féodaux et de la royauté absolue parurent plus gênantes, parce qu'elles étaient les dernières. Il explique l'inlluence de la littérature et d« l'irréligion sur la Révolution, et la prédominance du sentiment de l'égalité sur la passion de la liberté.
Ayant ainsi rendu compte de la destruction des institutions féodales et monarchiques, Tocqueville avait projeté de montrer comment la France nouvelle s'était reconstruite des débris de l'ancienne : c'est à peu près le vaste dessein que Taine a réalisé dans ses Origines de la France contemporaine. Mais Tocqueville n'eut pas le temps de donner ce complément de son ouvrage.
Les deux œuvres austères dont nous avons parlé, ne montrent pas toute la physionomie de Tocqueville. Ce n'est pas par impuissance qu'il n'y a mis ni esprit ni saillies: c'est par convenance; mais dans ses Lettres et ses Souvenirs, où il s'abandonne à son impression, on est tout surpris de trouver chez cet homme grave tant de vivacité et tant de mordant.