‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 420 sur 504 · PréUce de 1869, et Introduction a. la Renausance · texte numérisé non relu

PréUce de 1869, et Introduction a. la Renausance

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tictivité de savant. Les passions contemporaines l'ont saisi : l'historien se surcharge d'un démocrate forcené, qui a les prêtres et l»^s rois en abomination. Michelet, désormais, se voue à la prédivation démocratique; et pour commencer, laissant là l'histoire de l'ancienne France, il court à la Révolution. Il en fait la légende {)lutôt que l'histoire , malgré ses très sérieuses recherches : maudissant, invectivant, embrassant, bénissant, dressant au-dessus de tous ses ennemis, amis et serviteurs, la sainte figure du peuple, du peuple idéal, terrible, fécond et généreux comme la Nature, toujours grand et toujours pur, quoi qu'il fasse.

Lorsqu'il reviendra de là au xvi'' siècle, Michelet se posera devant les rois, les prêtres et les nobles 'comme un justicier : Qu'avez-vous fait du peuple? Qu'avez-vous fait pour le peuple? A chaque individu, à chaque époque, il posera la terrible question, ayant déjà prononcé la sentence. Il lira dans les textes tout ce qu'il voudra, avec une subtilité féroce d'inquisiteur; il n'y aura bassesse, ou crime, qu'il ne prête à ceux qu'il n'aime pas. Il exprimera aussi des faits tout ce qu'il voudra, par le plus outré, le plus intempérant symbolisme qu'on puisse voir. Son imagination dominée par sa foi et ses haines devient une machine à déformer toute réalité. Son histoire, dès lors, débordant de diffamations et de calomnies fantaisistes, tournant à l'hallucination délirante, nous donne à chaque instant l'impression d'être du même ordre que la Légende des siècAes ou les Châtiments.

Cependant Michelet écrira encore d'admirables pages, toutes pleines d'idées profondes et suggestives, sur la Renaissance, sur la Réforme, sur les guerres de religion : il nous donnera en tableaux merveilleux une vision précise, colorée du xvi° siècle. Puis les défauts, l'injustice, la folie iront en s'accusant *, jusqu'à ce que Michelet regagne la Révolution : çà et là, le penseur et le poète, l'historien de génie se retrouvent. Malgré tout, d'un bout à l'autre, l'œuvre est étrangement vivante. On a beau se défier, se défendre : cette passion brûlante vous prend.

Michelet restera surtout comme l'historien du moyen âge : c'est là la partie vraiment éternelle de son œuvre, où s'équilibrent l'éru-, dition et l'imagination, où la sensibilité vibrante devient un instrument d'exactitude scientifique. C'est là qu'il a touché le but qu'il avait fixé à l'histoire ; la résurrection intégrale du pass^. 'ùans cette partie, il n'y a rien peut^fé"ïïé"prus beau que le tableau du xiv^ et du xv» siècle. Michelet assiste, avec une pitié immense, à la

1. Importance donnée à la santé de François 1"% de Louis XIV, pour l'explication de la politique française; interprétation du sens historique des œuvres littéraires du xvïi* siècle {V Amphitryon par exemple), etc.

naissance du sentiment de la patrie dans l'àme obscure des masses populaires, pendant l'horrible guerre de Cent Ans; il voit éclore ce sentiment dans la dévotion chrétienne et monarchique, il le voit s'incarner dans la douce voyante qui sauve la France, dans Jeanne d'Arc; et jamais la pieuse lille n'a été mieux comprise que par ce féroce anticlérical. Les pages qu'il lui consacre, où il analyse les causes de tout ordre qui ont produit et fait réussir la mission de Jeanne d'Arc, peuvent être étudiées comme contenant tout le génie de Michelet.

Dans la dernière période de sa vie, Michelet, chassé du Collège de France, chassé de ses chères Archives, pour refus de serment après le coup d'État de 1851, se retire aux environs de Paris, puis près de Nantes, puis, pour sa santé, près de Gênes. Là, son àme de poète, plus tendre, plus enthousiaste, plus juvénile que jamais, s'ouvre à la grande et divine nature, qui toujours, du reste, avait été la religion de son intelligence, la joie de ses sens. Il fixe ses impressions, ses visions, ses frissons, ses sugf,'estions dans des livres étranges, difficiles à classer, souvent délicieux, VOiseau, VInsecte, la Montagne, la Mer : le lyrisme y déborde, mais un lyrisme nourri de fortes idées, pénétré de science solide. On comprendrait moins bien le génie historique de Michelet, si l'on n'avait vu dans ces ouvrages à quel point la poésie de son style et ce don d'évocation qui rend ses récits si vivants résultent d'une communion d'âme avec toutes les manifestations de la vie. Les descriptions qu'ils renferment, paysages, ou phénomènes naturels, ou bien actes des êtres vivants, nous aident aussi à reconnaître la singulière acuité de sa vision : son œil reçoit l'impression des plus fines modifications de la nature sensible, et sa mémoire les rend en leur fraîcheur première.

La nature, si dure et si immorale au sentiment de beaucoup de nos contemporains, est pour Michelet une inépuisable source de joie, de force et de foi : il y renouvelle sa vie morale. Spiritualisée par lui, elle est la grande consolatrice de son âme délicate; il s'y plonge, et il revient à l'humanité, avec un espoir plus fort, une pitié plus large.

Il mêle parfois à ses enseignements une indiscrète physiologie, une politique ou une philosophie d'apocalypse; il exagère jusqu'à la dureté les reliefs de son style. Mais il rachète tous ses défauts par l'ardente virilité, par la générosité foncière des prédications dont il essaie de fortifier les générations nouvelles. A force de vibrante et candide sincérité, il est un des rares laïcs à qui il ait été donné de catéchiser sans ridicule.

On a publié depuis sa mort quelques carnets de notes de voyage, où les belles descriptions, les fortes émotions ne manquent pas:

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on sait ce que Michelet peut en ce genre. Mais que d'idées! et quelle rare, large, vive intelligence avait ce romantique enragé! quelle abondance aussi de remarques prises sur le vif, saisissantes de justesse! et comme il apparaît que cet éperdu visionnaire avait le sens de l'observation, le discernement instantané des réalités suggestives!

Michelet est un des écrivains de notre siècle qui me semblent destinés à grandir dans l'avenir, quand dans son œuvre trop riche on aura fait une part à l'oubli, à la mort : le reste, et un reste considérable, une l'ois allégé, n'en montera que plus haut.

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