LA RÉSURRECTION DD PASSÉ : MICHELET
Ce qu'Augustin Thierry voulut être et ne fut pas pleinement, Jules Michelet le fut avec une incomparable puissance.
Micbetet' eut ses erreurs, ses préjugés, ses haines; âme infiniment tendre, il a détesté furieusement certaines idées, et les hommef^ssi qui les représentaient. La vérité, la sérénité de son œuvre en ont été diminuées. Son excuse, c'est tout ce qu'il a souf-
1. Bloffraphle : Jules Michelet (1798-1874), fils d'un imprimeur ruiné par le Consulat el l'Kmpire. ropétileiir dans une pension en 1817, professeur au rollofte Sainte- Barbe en 1892, maître do conférences à l'École normale en 1807, supplée Guiiot à la Sorbonne 083^-1836), puis est désigné pour la chaire de morale et d'hifltoire du CollèRe de France (1838).
ÉdJUons : Prineipeê de la philosophie de l'histoire; Précis d'histoire moderne, 1808; Uittoire romaine, 1831; les Mémoires de Luther, 1835, 2 toI. in-8; Du Prêtre, d* la
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fert : les impressions de son premier âge ont été le froid, la faim, la maladie, l'incertitude du lendemain; dans sa douloureuse enfance de misère et de lutte, son caractère s'est aigri, sa sensibilité s'est surexcitée, son intelligence s'est aiguisée, son imagination s'est enfuie éperdument loin des réalités qui blessent.
Son père qui, dans sa pauvreté, avait foi à l'instruction, le mit au collège Charlemagne : et l'enfant comprit; obstinément, virilement, il s'efforça jusqu'à ce qu'il fût des premiers de sa classe. Les récits d'une tante, une promenade au musée qui avait recueilli les tombes de Saint-Denis, lui révélèrent sa vocation : à peine sorti du collège, il s'appliqua à l'histoire. Vico lui fournit une philosophie, pour débrouiller et classer les faits. Après divers essais, il entreprit son Histoire de France qui, pendant près de quarante ans, de 1830 à 1868, sera sa vie.
L'œuvre de Michelet est née « dans le brillant matin de juillet », de l'immense espoir, sitôt déçu, dont la révolution de 1830 enflamma son âme populaire. C'est alors qu'il vit la France « comme une âme et une personne » : et il voulut être l'historien de cette âme et de cette personne. Le problème historique se posa pour lui comme une résurrection de la vie intégrale, dans ses organismes intérieurs et profonds.
Thierry se contentait de regarder les races : Michelet sentit qu'aux races il fallait donner (( une bonne, forte base, la terre » qui les porte et les nourrit'. Le climat, la nourriture, toute sorte de causes physiques, déterminent le caractère des populations : « telle la patrie, tel l'homme ». Il ne se contenta point de regarder de haut les grandes divisions territoriales : dans l'admirable morceau où, dès le début, il assied son histoire sur la géographie, il saisit comme autant de personnes distinctes toutes les unités provinciales
Femme et de la Famille, 1844, in-8; le Peuple, 1846, ia-8; le Procès des Templiers, 1841-52, 8 vol. in-4; V Oiseau, 1856, in-12; l'Insecte, 185T, in-18; l'Amour, 1858, in-18; la Femme, 1859, in-18 ; la Mer, 1861, in-18 ; la Sorcière, 1862, in-18 ; la Bible de l'humanité, 1864, in-18; la Montagne, 1868, in-18; Histoire de France {Moym Age, 1833-43, 6 vol. in-8; Révolution, 184'î'-53, 7 vol. in-8; Renaissance et Temps modernes, 1855-67, 11 vol. in-8), 1878-80, Marpon, 23 vol. in-12; 1885 et suiv,, Lemerre, 28 vol. pet. in-12. — Œuvres posthumes : Histoire du xix" siècle, 3 vol., 1876, Ma Jeunesse (publ. p. Mme Michelet), 1884, Calmann Lévy; Mon Journal [id.),. 1888, in-16; Un Hiver en Italie, 1879, 2' éd., Marpon et Flammarion, in-18, 1893, Sur les chemins de l'Europe, in-18, 1893; Lettres à Mlle Mialaret, 1899. — Œuvres complètes, en cours de publication, depuis 1893, chez Marpon et Flammarion.
A consulter : E. Faguet, Z/Z» siècle- Corréard, Michelet (Classiq, populaires), in-8, 1.S87. Noël, Michelet et ses enfants, 1878 Mme E. Quinef, 50 ans àamifie, 1899, G. Lanson, La formation de la méthode historique de Michelet, Rev, d'hist. moderne, 1905. G. Monod, J. Michelet, 1905.
1. Voilà pourquoi il va en Italie avant d'écrire son Histoire Romaine . il veut avoit l'impression, le contact du sol, du climat, du paysage.
dont la France est la somme; il marque puissamment la physionomie (le chaque région, au physique et au moral.
Thierry posait l'antagonisme des races comme donnée primordiale et comme loi supérieure de l'histoire, en Angleterre, en France : les races étaient pour lui des entités irréductibles, indestructibles; et il lui semblait, au bout de six ou de di.x siècles, retrouver les vainqueurs et les vaincus face à face. La fausseté de cette conception absolue choque Michelet; il a reçu de Vico son « principe de la force vive, de V humanité qui se crée ». Ce qu'il aperçoit, au lieu de races immuables, « c'est le puissant travail de soi sur soi, où la France par son progrès propre va transformant tous ses éléments bruts ». Au début, il y a des races, et dans les temps barbares, la race est un facteur considérable de l'histoire : plus on va, plus la race est faible et plus elle s'efface. Michelet veut voir comment la France est née, comment elle a formé sa personnalité morale, de quelle vie elle a vécu.
Mais « la vie a une condition souveraine et bien exigeante. Elle n'est vérilablemenl la vie qu'autant qu'elle est complète ». Il fallait retrouver tous les organes et toutes les fonctions de la France, en saisir la formation et le jeu. L'abstraction systématique des doctrinaires ne suflisait pas ici. Il ne fallait pas non plus s'arrêter aux surfaces, au décor de l'histoire : un imagier, comme M. de Barante, qui ne s atlaclie qu'à reproduire l'éclat extérieur de la narration des vieux chroniqueurs et qui étale aux yeux comme une suite magnifuiue de tapisseries à sujets historiques, manque au devoir essentiel de l'historien. Il s'agit, en montrant la vie, d'expliquer la vie : loin de chercher l'effet dramatique, loin d'emplir le public de stupeur par l'étrangeté ou l'énormité des choses, l'historien doit réduire tout à la nature, faire la guerre au miracle, découvrir la simplicité du prodige sans en diminuer la grandeur. Ainsi Jeanne d'Arc expliquée sera toujours Jeanne d'Arc, et plus admirable que jamais : « le sublime n'est point hors nature, c'est au contraire le point où la nature est le plus elle-même, en sa hauteur, profondeur naturelles ».
Voilà comment Michelet a conçu sa tâche : il fallait, pour en venir à bout, deux, conditions difticiles à réunir, la science et la poésie. Michelet réunit ces conditions. Il sut ras'^ombler laborieusement les fragments do. la vérité, et saisir par intuition la vérité totale. Il eut cette force de .sympathie qui seule atteint et ressuscite l'âme des siècles lointains.
Thierry avait tenté de retourner aux sources : Michelet élargit la méthode et la complète. Aux documents imprimés il joint les inédits; aux chroniques, les actes, chartes, diplômes de toute sorte; il interroge les œuvres de la littérature et de l'art; une
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pièce de procédure ou un livre de dévolion révèlent la vie d'une époque, et mieux que les témoignages, si souvent falsifiés, des annalistes et des historiographes. Michelet eut une grande joie en 1831 : il fut nommé chef de la section historique aux Archives nationales; c'était, pour ainsi dire, tout le dépôt de notre histoire nationale qu'on lui confiait : il avait désormais sous la main, à sa discrétion, dans cette masse de documents, le dossier authentique, inconnu, de la vieille France. Il en tira parti avec une allégresse, une activité, une intelligence admirables.
Les vues systématiques et politiques, qui menaient Guizot ou Thierry à forcer le sens des faits, étaient étrangères à Michelet. Il n'était pas bourgeois*; il était peuple et poète. Il aborda son travail d'historien dans un élan d'amour pour les masses anonymes dans lesquelles la France avait successivement vécu, et par qui elle s'était faite. 11 avait « le don des larmes », une âme frémissante, qui partout aimait, partout sentait, partout mettait la vie. A cette sensibilité extrême il unissait tous les plus rares dons de l'artiste : la puissance d'évocation, l'imagination « visionnaire », qui obéissait à toutes les suggestions d'une sympathie effrénée, l'expression intense et solide, qui fixait le caractère en dégageant la beauté. Ce style de Michelet, âpre, saccadé, violent, ou bien délicat, pénétrant, tendre, en fait un des deux ou trois écrivains supérieurs de notre siècle.
Michelet a cru s'éloigner des romantiques autant que des doctrinaires. En réalité, son histoire est un chef-d'œuvre de l'art romantique. [Gomme les romantiques, il a l'àme obsédée de conceptions métaphysiques et l'imagination symbolique. Philosophe avant de devenir historien, sous l'influence des Allemands et de Vico, Quinet et Cousin aidant, il voit dans l'histoire le grand duel de la matière et de l'esprit, de la fatalité et de la liberté. Tout fait manifeste à ses yeux une idée, et il ne peint si puissamment le réel que parce qu'il y lit et nous y fait lire l'invisible^. Mais sa métaphysique et ses symboles sont commandés par ses affections et ses haines : son cœur mène sa pensée, et par là encore il est bien romantique.] Depuis l'invasion barbare jusqu'à la révolution française, il nous donne moins l'histoire objective, impersonnelle, scientifique de la France, que les émotions de Jules MicheJtt lisant les documents originaux qui peuvent servir à écrire celte histoire •
1. Les doctrinaires aiment l'Angleterre : Michelet la hait. Il adore l'Allemagne une Allemagne idéaliste, poétique, sentimentale, mélaphysicienne et religieuse
0. La première manifeslatiou de ce symbolisme se trouve dans la curieuse Introduction à l'histoire universelle, admirable poème philosophique plutôt qu'histoire. Dans Y Histoire de France, on pourra étudier le Tableau, de la France, au tome II ; on en apercevra sans peine la signification symbolique (//' éd.).
10;.' i L'ÉPOQUE ROMANTIQUE.
011 entend ses cris de joie, de douleur, d'amour, de haine, d'espérance, de dégoût, tandis que les pièces qu'il dépoudle font passer sous ses yeux les passions, les actes de nos ancêtres. Nous regardons notre histoire se leOéter dans l'àme lyrique de Michelel, et nous n'atteignons les faits qu'à travers les réactions fiévreuses du narrateur.
Selon les sujets et les époques, cette méthode personnelle a plus on moins d'inconvénients ou d'avantages. Les inconvénients sont presque nuls, et les avantages immenses, quand Michelet écrit son moyen âge (1833-1843). Il s'abandonne, avec une joie d'artiste, comme il Ta dit, à l'impression des documents qu'il est le premier à consulter : il atteint à la vérité par la force de sa syrapalliie; il a voulu « retrouver celte idée que le moyen âge eut do lui, refaire son élan, son désir, son ùme, avant de le juger »; il se fait à lui-même une ârne du moyen âge : de sorte que les obscurs instincts des masses populaires deviennent, dans sa conscience d'erudit, une claire notion du rôle de l'Église et du rôle de la royauté.
Il n'avait pas grand effort à faire pour comprendre la puissance du christianisme au moyen âge. Il ne croyait pas; il n'était pas soumis à l'Eglise. Mais il avait l'âme toute religieuse, mystique môme. En lisant {'Imitation., tout enfant il avait « senti Dieu <> : il resta toute sa vie un inspiré, et les livres qui parlèrent le plus à son cœur furent toujours les livres, des voyants et des prophètes, Vbnilalion, la Bible, les Mémoires de Luther; même il sera tendre a Mme Guyon. Il avait le sens des symboles, et la grandeur poéti(iue, la plénitude morale du symbolisme chrétien l'ont saisi : à mesure que la religion du moyen âge se matérialisera, se desséchera, il pleurera cette grande ruine ; il cherchera de tous côtés les illuminés, les indépendants, les révoltés, qui ont gardé la vue de ridée et le contact de Dieu : il mettra en eux son amour et sa joie. Il sera toujours avec les plus effrénés chrétiens.
iMichelet eut la faiblesse de se repentir d'avoir rendu justice au oalhnlicisme. Il a traité de mirage, d'illusion poétique son tableau du moyen âge. Il a essa3-é d'y mettre après. coup tout le contraire de ce qu'il y avait mis d'abord, il a voulu rattraper, il a rétracté ses jugements '. Son livre se défend contre lui, et nQ se laisse ni diffamer ni travestir. Heureusement un scrupule d'artiste a empêché "Michelet de retoucher ses premiers volumes, pour les imprégner de ses nouvelles idées.
La même année 18 13, où il termine son moyen âge, Michelet public avec Quinet son livre des Jésuites. C'est fini de sa sereine