ESQUISSE SOMMAIRE DU MOUVEMENT POLITIQUE ET SOCLVL
Le développement de la littérature se lie à l'histoire générale de la société française pendant ces quarante années, et la correspondance est assez facile à saisir. Sans élargir outre mesure le
1. A consulter sur la plupart des écrivains de l'époque contemporaine : J. Lemaître, les Contemporains, 7 vol. in-16.
cadre de cette élude, nou3 pouvons, comme pour la période précédente, tâcher de définir en deux mots le milieu social où se produit le naturalisme.
Ce qui donne à ce demi-siècle sa physionomie, c'est d'abord la prédominance du positivisme scientiiique sur la foi reli^'ieuse, en second lieu la prédominance des intérêts matériels sur les intérêts moraux, enfin la prédominance des questions politiques sur les questions sociales.
Il semble que l'influence de Rousseau et de Chateaubriand soit épuisée : la forme religieuse, enthousiaste, qu'ils avaient rendue aux âmes, s'efîace. L'Église, par une fausse manœuvre qui lui a coûté cher, s'était laissé lier aux partis politiques : elle apparaissait comme la grande ennemie de la liberté et de l'égalité. L'hostilité à l'Église était le premier principe, la première nécessité de tout libéralisme. Mais, dans la génération de 1830, beaucoup avaient séparé le christianisme du catholicisme, et l'on avait vu des républicains évangéliques, des socialistes épris de Jésus. Ceux qui ne gardaient aucune attache avec la religion portaient dans le culte de l'humanité, dans l'amour du progrès même industriel, un enthousiasme d'apôtres, des dons étranges d'attendrissement sentimental et de ravissement mystique. La pensée se réalisait alors naturellement sous forme de religion :1e chef d'école était un prêtre, l'École une Église *. Vers 1830, les âmes se dessèchent. Les nouvelles générations croient à la science — ce sont les hauts esprits; au succès, au bien-être — c'est le grand nombre. Positivisme scientifique, scepticisme voluptueux, matérialisme pratique, voilà les formes d'àmc de très inégale valeur que la période où nous entrons offre le plus souvent.
Le second Empire a été, pour notre malheur, idéaliste dans sa politique extérieure, sans rêtre d'ailleurs avec suite et clairvoyance : dans le gouvernement intérieur, il a capté les égoïsmes, séduit les intérêts, poussé toutes les parties de la nation vers l'exclusive recherche des avantages matériels. De la doctrine saint-simonienne, si large et généreuse à l'origine, l'utopie tombant, il n'pst guère resté que la forte impulsion donnée à l'activitr industrielle : du grand rêve humanitaire sort un accroissement prodigieux de richesse pour les classes moyennes. Le peuple, cependant, le paysan propriétaire surtout, mais aussi l'ouvrier salarié reçoivent leur part dans l'accroissement du bien-être universel : mais cette part est si justement mesurée par un calcul de politique plutôt que par un
1. Religion saiiit-simouienae, ReUgion pusilivisle; Michelel, 0. Sand, P. Leroux, J. KeyDaud, etc.
é!an de justice ou de charité, que les appétits s'y aiguisent au lieu de s'y satisfaire, du moins chez l'ouvrier.
L'Empire s'efforçait ainsi de durer : mais son origine lui rendait la chose malaisée. Il eut contre lui tous les partis qui représentaient les formes antérieures du gouvernement : légitimistes, orléanistes, républicains. Mais voici la vraie cause de sa faiblesse : au lieu qu'en 1830, la victoire du peuple sur la royauté violatrice de la Charte avait opéré la séparation du libéralisme " et de la démocratie, en 1851 la restauration du pouvoir personnel réunit toutes les formes du libéralisme avec la- démocratie dans une opposition irréconciliable : derrière les défenseurs de la légalité parlementaire se rangèrent les masses populaires des grandes villes, qui avaient foi encore à la République, au droit, à la liberté. Ainsi le second Empire fit repasser au premier plan les questions politiques, et interrompit pour vingt-cinq ou trente ans en France le progrès des idées socialistes, si violemment déchaînées de 1830 à 1848. Les revendications sociales s'effacèrent, et pendant tout le second Empire, l'objet de l'opposition, dans la nation comme à la Chambre, fut la restauration du régime parlementaire.
Le coup d'État du 2 décembre avait supprimé l'éloquence politique. Elle reparut peu à peu au Corps Législatif et au Sénat, à mesure que le droit de discussion, le droit d'interpellation, la publicité des débats furent rétablis. De 1860 à 1870, les orateurs des partis coalisés pour l'opposition ne donnèrent pas de répit aux ministres de l'Empire, qui n'avaient pas pour eux la supériorité du talent. Exploitant avec une passion adroite toutes les fautes, toutes les iniquités, toutes les incohérences de la politique extérieure et intérieure du gouvernement, ils ne lui laissèrent d'autre soutien que l'intérêt de la masse rurale, à qui l'Empire paraissait une garantie de paix et de bien-être.
L'Empire renversé, la lutte fut entre les partis, monarchistes contre républicains d'abord, et « cléricaux » contre « anticléricaux ». Puis l'écrasement des partis monarchiques, la retraite de l'Eglise hors du chara,p de bataille politique, donnèrent au régime républicain une assiette solide : mais au lendemain de la victoire s'est produit, comme on pouvait s'y attendre, la dislocation de la majorité. Derrière les rivalités politiques et les divisions parlementaires, une séparation plus grave s'est faite, celle du libéralisme bourgeois et de la démocratie socialiste. La situation redevient, sous la troisième république, ce qu'elle était sous la monarchie de Juillet, avec cette différence que le socialisme, grâce au suffrage universel, n'est plus seulement dans la rue, mais à la Chambre. Dès lors, la politique repasse au second plan. Une guerre sociale s'ouvre, et ce
que les uns défendent, ce que les autres attaquent, c'est la propriété, base et symbole à la fois de tout l'ordre établi. ,
Il s'en faut, encore ici, que tous les directeurs de ces divers mouvements aient droit de (i^urer dans une histoire littéraire : elle ne doit tenir compte que de quelques hommes, qui ne sont pas toujours les plus grands par la pensée ou les actes.
La presse du second Empire, soumise à un dur ré{,'ime de censure, d'amendes et de procès, nous offre trois remarquables tempéraments d'écrivains : Veuillot, Prévost-Paradol, About.
Louis Veuillot ' , d'ori<;ine populaire, et qui se cultiva sans s'éloigner du peuple, homme de volonté forte et d'ardente charité, devint catholique en visitant Rome : le catholicisme lui apparut comme l'unique croyance où les misérables pouvaient se consoler, comme l'unique autorité qui devait guérir les misères. Rédacteur (1843), puis directeur (1848) de VUnivers, il se fit le serviteur de l'Église catholique, serviteur sans défaillance et sans complaisance, impérieux aux amis, injurieux aux adversaires. Il fit une rude guerre à l'Université, foyer d'athéisme et de corruption, aux études classiques, à tous les libéralismes, à toutes les libres pensées, ne séparant pas les modérés des révolutionnaires, ni les spiritualistes des matérialistes; il fit la police de l'Église française, interdit par Dupanloup, appelant à Pie IX, défendant le pouvoir temporel, poursuivant l'extermination du gallicanisme, lançant l'anathème et l'invective contre tous ceux qui contestaient l'infaillibilité du pape. Ce fut un superbe pamphlétaire, dont l'absolu désintéressement, l'humilité profonde, mirent à l'aise le tempérament; écrivain puissant, nourri des grands maîtres, au commerce desquels il a développé son originalité, ayant une rare intelligence littéraire, il a écrit des pages qui vivront par la vivacité mordante de l'esprit ou par l'éclat violent de la passion.
Prévost-Paradol*, normalien, esprit brillant, inquiet, ambitieux,
1. Biographie : Veuillot (1813-1883), fils d'un ouvrier tonnelier, travailla d'abord dans les journaux de province, et fut un moment secrétaire du maréchal Bugeaud (IS'i?). Sa conversion date de 1838. L'Univers fut suspendu de 1861 à 1867. — Éditions : Soc. générale de librairie catholique, Paris et Bruxelles, in-8 et in-1'2. Je citerai : les Odeurs de Paris (1866), 1 vol. in-12; Home pendant le concile, 2 vol. in-8; les Libres penseurs, 1 vol. in-1?; Dialoijues socialistes (l'Esclave Vindex, 1849), 1 vol. in-12; Historiettes et fantaisies, 1 vol. in-12; Molière et Bourdaloue (1877), in-12, etc. Correspondance, 6 vol. in-8. — A oonsalter : J. Lemaitre, les Contemporains, 6' série, 1896, in-16.
2. Biographie : Prévost-Paradol (1829-1870), sort de l'École Normale en 1851. In
entre aux Débats en 1856 : là, et dans le Courrier du Dimanche, il harcela l'Empire autoritaire de son ironie hautaine, plus désagréable aux gouvernants que dangereuse aux gouvernements, si ce n'est qu'elle tournait l'opposition politique en volupté intellectuelle, chose toujours de conséquence en France. Il est le plus remarquable de tous ces libéraux, sortis des écoles, qui combattirent par la presse le régime impérial en attendant que la tribune leur fût rouverte. Paradol donna en 1868 un livre de la France nouvelle qui fit grand bruit : il y disait, avec une précision poignante de clairvoyance, la désorganisation et la faiblesse militaire de la France impériale, le contlit prochain et redoutable de la France et de l'Allemagne; mais il voyait aussi, avec une douleur non moins profonde ', le mouvement démocratique qui emportait les masses, les aspirations égalitaires qui ne représentaient pour lui qu'une terrifiante anarchie. Paradol, qui ne put être député, était un pur parlementaire : le salut était pour lui dans certaines formes constitutionnelles. Lorsque l'Empire s'en revêtit, les instincts conservateurs de Paradol, étouiïant ses défiances patriotiques, le rallièrent au régime qu'il avait ruiné, à la veille des désastres qu'il , avait prédits, et auxquels il ne survécut pas.
Un autre normalien, tout voltairien d'esprit et de style, conteur
exquis et charmant causeur, d'intelligence plus agile que forte, et
' plus en surface qu'en profondeur, impertinent, tapageur et gamin,
Edmond About ^, fut un indépendant agréable à l'Empire, qui le
protégea, le décora : il y avait un point pourtant sur lequel About
de ses articles fait supprimer le Courrier du Dimanche en 1866. Il accepta le poste de ministre de France à Washington. 11 se tua en juillet 1870 : de tout temps il avait, me dit-on, considéré le suicide comme un moyen de sortir des situations sans issue.
Editions : Du rôle de la famille dans l'éducation, 1857, in-8; les Anciens Partis, 1860, in-8; Quelques Pages d'histoire contemporaine, 4 séries, in-18, 1863-66; Etudes sur les moralistes français, 1864, in-18 ; la France nouvelle, 1868, in-18.
A consulter : O. Gréard, Lettres de P.-P., in-16, 1894.
1. Il en voulait aussi à l'empereur et à ses gens de tenir le pouvoir et l'argent, c.-à-d. la source des jouissances.
2. Biographie : E. About (18'2S-1885), Lorrain, au sortir de l'École Normale alla à l'École d'Athènes, d'où il a rapporté cette satire plus amusante que juste ou charitable, la Grèce contemporaine (1855). Pour Tb/Za (1855), il fut violemment accusé de plagiat. Il eut au théâtre des chutes éclatantes : Guillery, au Théâtre-Français (1856), et sur-
"Ut Gaëtana, à l'Odéon (1862). Il écrivit au Figaro, au Moniteur, à l'Opinion Natio- ■ile, au Gaulois. Après la guerre, il fonda le XIX^ s/èc/e, journal républicain. Éditions : Romans et nouvelles : Tolla, Hachette, in-16; Mariages de Paris (1856), 1-16; le Roi des Montagnes (1856), in-16; Trente et Quarante (1858), in-16; l'Homme • ' l'oreille cassée (1861), in-16; le Nez d'un notaire (1862), in-16; les Mariages de province (1868), in-16. — Pamphlets et articles de journaux : la Question romaine, Bruxelles, gr. in-8, éd. française 1861 ; Rome contemporaine (1860), in-8; leXIX" siècle, publ. p. J. Reinach. — Divers : Alsace (1871-72,, in-16.
ne transigeait pas, c'était la question religieuse; il représentait l'opinion anticléricale dans le parti bonapartiste, et il combattit toujours vivement le gouvernement lorsqu'il voulut se servir de l'Église ou parut la servir. La guerre de 1870 fil de cet Alsacien un républicain : il se jeta alors avec passion dans le journalisme, où il n'avait été jusque-là qu'amateur. Mêlant ensemble républicanisme, anticléricalisme et patriotisme, il écrivit de brillants articles, où tout l'esprit, toute la sincérité de l'écrivain ne masquent pas certaine maigreur ou étroitesse de la pensée, depuis que l'acliialité ne les soutient plus.
Depuis 1870, la presse, débarrassée de toutes les entraves, s'esl transformée. Rien n'y maintenait plus certains mérites de style que la présence d'un pouvoir fort, dont il fallait tromper la sévérilé ou humilier la brutalité. Mais surtout le beau temps du journalisme littéraire semble passé* : l'information prime l'invention.