‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 424 sur 504 · Cf. p. 921. — Thiers redevint député en · texte numérisé non relu

Cf. p. 921. — Thiers redevint député en

budgets, se découvraient les fautes politiques de l'Empire. Son expérience diplomatique, ses prétentions militaires, son réel patriotisme lui faisaient dénoncer dès 18G4 l'imprudence d'un gouvernement qui laissait grandir la Prusse et n'avait pas d'armée. Jusqu'en 1870 il ne cessa de prophétiser sans être cru. Après le désastre, il lui suffit de s'attacher à sa place, pour réduire à l'impuissance les minorités monarchiques; il lui suffit de rester le président de la République, pour fonder la république : quand il se retira (le 24 mai 1873), il était trop tard, l'heure d'une restauration avait passé. Dans ce rôle encore, il fut admirable de souplesse, de netteté d'esprit, d'éloquence dans toutes les occasions qu'il eut de parler ou d'écrire.

Jules Favre S Lyonnais, républicain dès 1830, avocat des procès politiques de la monarchie de Juillet, démocrate un peu incohérent dans la seconde République, défenseur d'Orsini -, rentra au Corps légistatif en 1858. Orateur ardent, parlant une belle langue, étoffée, ample, ferme, correcte, il fut le chef de l'opposition. La déconsidération profonde que la lointaine expédition du Mexique jeta sur le gouvernement, est due en grande partie à l'éloquence passionnée de Jules Favre, qui pendant quatre sessions ne laissa passer aucune faute, aucun scandale de cette malheureuse entreprise. Chrétien, mystique, sentimental, il laissait parfois déborder dans son éloquence des effusions un peu troubles; il n'évitait pas toujours la déclamation ni le pathos, lorsqu'il se laissait aller à son émotion. Ce grand orateur fut dix ans dans le Parlement de la troisième République, sans éclat, sans crédit, sans récompense.

Un procès politique fit connaître Gambetta* tout à la fin de l'Empire; c'était un fougueux Méridional, à la parole éclatante et large, très avisé, très intelligent, très maître de sa volonté, capable de voir plus haut que les intérêts et les haines de parti : un véritable homme d'État. Je laisse son grand rôle dans la guerre de 1870 : l'orateur seul nous appartient. Il disciplina le parti républicain, en calma les impatiences, lui imposa la confiance en M. Thiers. Il

1. Biographie : Jules Favre appartint au barreau de Lyon de 1831 à 1836. De 1848 à 1851, il vota tantôt avec la droite, tantôt avec la gauche. Député de Paris en 1858, de Lyon en 1863 (élu aussi à Paris), de Paris en 1869. Membre du gouvernement de la Défense Nationale en 1870. Il meurt en 1880, sénateur. — Editions : Discours parlementaires, 4 vol. in-8, 1881 ; Plaidoyers politiques et judiciaires, in-8, 1882, Pion et C'«.

2. Italien, qui avait jeté une bombe sous la voiture de l'empereur.

3. Biograpliie : Léon Gambetta (1838-1882), de Caliors, plaide eu 1868 pour Delescluze; élu député en 1869 à Paris et à Marseille. Membre du gouvernement de la Défense Nationale en 1870, chef de la délégation de Tours. Président du conseil en 1881. — Éditions : Discours et plaidoyers politiques, Charpentier, 11 vol. in-8, 1881-85. P. B. Gheusi, Gambetta par Gambetta {Lettres), 1909.

103G LK NATLHALISMlî.

classait les problèmes, les réformes, marquant toujours un but principal, mais ne fixant jamais de terme où l'on n'aurait plus rien à faire : il voulait que le progrès de la démocratie se fit par un mouvement régulier et continu. Sa hauteur d'esprit et son patriotisme lui représenlaient l'union morale des Français comme un objet désirable; déposant les rancunes après la victoire de ses principes, il ne voulait pas retenir indéfiniment les mots d'ordre et les moyens de combat qu'imposaient les nécessités provisoires de la politique. Mais c'étaient là de trop grandes vues. On ne le laissa pas gouverner; et quand il fut mort, on revint peu à peu aux idées ))0ur lesquelles on avait renversé son ministère. Quel malheur qu'avec cette éloquence puissante, cette pensée forte et généreuse, Gambetta parle une mauvaise langue, trouble, incorrecte, abondante en jargon! On souffre dès aujourd'hui à le lire; et pourtant, si médiocre que soit la forme, le mouvement y est encore, parfois la flamme.

Entre 1880 et 1890 semble s'être achevée une évolution de l'éloquence politique, dont le .commencement remonte presque aux débuts du régime parlementaire. Ce qui maintient et produit la grande, la retentissanle éloquence, ce sont les luttes de principes, les questions universelles : à mesure que les intéf-éts deviennent plus nombreux et plus pressants, l'orateur est sollicité à devenir un homme d'affaires, capable surtout d'exposer clairement, de discuter précisément, sans bruyants éclats, sans gestes violents, qui troublent l'intelligence et distraient l'attention. En même temps, le goût littéraire évoluait en tout vers la simplicité •, vers la familiarité, parfois même le débraillé : la causerie sansfaçon s'est introduite à la tribune; insensiblement les magnifiques rhéteurs se sont démodés, ont paru un peu ridicules. L'éloquence a semblé devenir une chose d'un autre âge. Je me demande, toutefois, si elle n'aura pas sa revanche, et bientôt : depuis 1878 ou 1880, on s'est battu plutôt pour des intérêts que pour des principes; mais voici que, de nouveau, deux conceptions générales de l'ordre social sont en présence. Il y a là une abondante matière de grande éloquence, si les hommes se rencontrent : et quelques expériences récentes nous invitent à douter que, chez nous, le dégoût du développement oratoire soit profond et définitif-.

1. Entendez le dédain de» ornements : mais cette simplicité moins parée est souvent plus compliquée.

2. ■Waldeck-Roussenu, Millcrand, Briand, Jaurès : celui-ci plus ample, plus cicérouien, ii la fois plus poète, plus philosophe et plus rhéteur, les autres, de forme plus simple et plus pratique, plus hommes d'action et hommes d'affaires (//• éd.).

PUBLICISTES ET ORATEDRS. 1037

Page 1