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sans douleur dans l'ainour. Celui tjui n'est pas l'ail à tout soull'rir, et à faire la volonté de l'objet aimé, n'est pas digne du nom d'amant. »
Il n'y a pas un de ces mots par où Vlm'Uation peint l'amour de Dieu, qui ne réponde à une des lois de l'amour courtois : tant les deu.v amours ne sont qu'une même essence! Tandis que la poésie antique ne connaissait que la passion physique, et, pour rendre raison de la force de l'amour, regardait le désir allumé i)ar VéiHis dans la nature entière à la saison nouvelle, la poésie moderne, par une orientation toute contraire, assimilera l'amour humai» à l'amour divin et en fondera la puissance sur l'infinie disproportion du mérite au désir Même quand le terme réel de l'amour appartiendra à l'ordre le plus matériel et terrestre, la pensée et la parole s'en détourneront, et c'est à |>eine si, comme indice de ses antiques et traditioMnelles attaches au monde de la sensation physique, il gardera ces descriptions du printemps, saison du réveil de la vie universelle; encore ces descriptions seront-elles de moins en moins sincères et vivantes, et ne subsisteront-elles chez la plupart des poètes que comme une forme vide de sens, un organe inutile et atrophié. Quel rapport en effet ont-elles avec la qualité du sentiment dont elles introduisent l'expression?
Mais il est à noter que si l'Infini, réalisé en l'image d'un Dieu personnel, et pourtant conçu en son incompréhensible et inimaginable essence, peut contenter l'àme qui s'y élance et s'y absorbe, il n'en va pas tout à fait de même de l'amour humain. Comme l'amour parlait des mystiques ne saurait être l'état du commun des fidèles, et les dégraderait plus qu'il ne les élèverait, s'ils essayaient d'y atteindre, ainsi le pur amour des Provençaux ne saurait être à la portée que d'une rare élite. Quel est l'objet qui paraîtra digne, le sujet qui sera capable d'une telle dévotion? Aussi, à l'ordinaire, nos amants resteront bien loin des ardeurs qui échauffent chaque ligne de V Imitation : leur dame ne sera que l'idée de la dame, leur passion ne sera que l'idée de la passion; tout se passera dans leur tête, en constructions abstraites, non dans leurs cœurs en vivantes émotions. Et tout sera dans leurs vers arlilicicuse rhétorique et invention verbale.
Néanmoins il fallait insister sur cette création de poètes provençaux . Car leur amour courtois, c'est l'amour romanesque, et l'amour romanesque, c'est ce qui a feinpli notre littératm-Cpendant quatre ou cinq siècles : hors de là, il n'y a que l'amour gaulois, positif, vaniteux et jovial. A travers les romans chevaleresques et pastoraux, les éh'gies et les tragédies, la conception des trouLadours s'étalera, s'épanouira, jusqu'à ce qu'elle reucoiitrc ses formules
définitives, philosophique dans Descartes et poétique dans Corneille, qui en feront saillir un élément de vérité. Elle ne sera délogée et reléguée entre les conventions surannées que par Racine, qui retrouvera l'amour douloureux, l'antique désir, enveloppé et complique de tout ce que quinze ou vingt siècles ont ajouté au fond naturel de Ihomme.
Nos hommes du Nord, quand ils connurent la poésie provençale, furent étonnés, éblouis, charmés : fond et forme, tout était pour eux une révélation. La communication ne se lit pas d'abord, comme on pouvait s'y attendre, par les provinces du centie. Elle se fit par l'Orient; ce fut en Terre Sainte, à la croisade, -«[ue la Flandre et la Provence, la Lorraine et le Languedoc se rencontrèrent. Ainsi s'explique que les premiers protecteurs et les premiers imitateurs que la i)oésie méridionale obtint en deçà de la Loire, soient du Nord et de l'Est. Avec Aliéner d'Aquitaine, qui fut mariée successivement aux rois de France et d'Angleterre, les troubadours et leur art envahirent les provinces de langue française : quand les deux filles d' Aliéner et de Louis VU eurent épousé les comtes de Champagne et de Blois, Reims et Blois, avec Paris^ devinrent des centres de poésie courtoise. Dans les dernières années du xn" siècle, et le commencement du xni«, l'imitation des Provençaux fleurit : c'est le temps de Conon de Béthune, de BLûn4ei-de Nesles, de Gace Brûlé, du Châtelain de Coucy, de Thibaut de Navarre *. Cependant, après un siècle de vogue à peu près, lé~Iyrisme savant décline; nos barons se refroidissent et le délaissent; mais, comme il était arrivé pour i'épopée, les bourgeois
1. Biographie : Conoa de Béthune prit part à deux croisades, en 1189 et en 1199. Dans cette dernière, il fut un des diplomates et des orateurs de l'armée, avec Viilehardouin, quL en parle avec estime. 11 mourut en 1224. — Blondel de Nesles vécut dans lu fiii du xii>^ siècle : on ne sait rien de sa vie. — Gace Brûlé, chevalier champenois, commença à écrire dans les vingt dernières du xif" siècle. 11 alla dans sa jeunesse (avant 1186), en Bretagne : c'est là qu'il fit la jolio chanson : les Oisillons de mon pai/s — ai ois en Bretagne. Il mourut vers 1220. — Le Châtelain do Couoy paraît avoir été Gui II, mort eu 1201, qui prit part aussi à la quatrième croisado. L'histoire de ses amours avec la dame de Faycl est toute romanesque. — Thibaut IV, comte de Champagne et roi de Navarre (1201-12")3), prit part à la croisade contre lu3 Albigeois et à la révolte des çrrands vassaux contre la régente Blanche de Caslillc. La tradition qui le lait amoureux de cette reine ne repose sur aucune donnée scricnse. — Éditions : Dinaux. Trowères. jon(i leurs et ménestrels du nord ne la Frniice et du midi de la Belf/iqne. Valencicunes et l-'aris, 1837-63, 4 vol. in-8 , Scheler, Trouvères Belges, Bruxelles, 1S7G-1879, 2 vol. in-S ; Tarbé, les Chansonniers de Champagne, Reims, 1850, in-8. Chansons de Thihant IV, Reims, 1851, in-8; les Œuvres de Blondel de Nesles, Reims, 1802, in-8; Kath, Die fJeder des Caste.llan von Couci/, lleidcilberg, 1883, in-8. A. NVallcnskold, éd. do Conon de Béthune, Helsiugfors, 1891, J. Brakelmann, Les plus anciens chansonniers français. Paris, 1891. Chansons de Gace fSrtdé, p. p. G. Huet (Soc. des anc. textes), 1902, in-8. — A consulter : llist. titt. de la Fr., t. XXIII. A. Jeanroy, De noatralibus medii sévi poetis qui priniiim lijricu Aquilanix earmina iniiluti sint. 189'J.
avaient rccuoilli l'art qui perdait la faveur des nobles, et lui assurent une prnionaafion de vie : dans les communes picardes, à Arras, IJodol, Moniot, Adam de la Halle font durer la poésie courtoise justju'aux dernières années du xni" siècle.
Elle n'avait f^nère vécu que d'une vie factice, n'ayant pas eu la bonne fortune de rencontrer un de ces esprits en qui elle se fût transformée, de façon à devenii une forme nécessaire du génie national. Elle ne fut cbez nos trouvères qu'une doctrine apprise, science, comme dit Montaigne, logée an binit de leurs lèvref^, vaine et froide idéalité, aristocratique dessin d'une vie élégante, dont l'élégance consiste à exclure les sentiments naturels et à s'abstraire des conditions réelles de la vie. Car, dans le riche et délicat Midi, celle doctrine répondait encore h quelque réalité, à un certain ordre de relations établi entre les bommes et les femmes : mais, dans notre Nord, si rude et si brutal, loin d'avoir son fondement dans la vie, elle restait absolument irréelle, idéale et didactique. Si l'on pouvait faire ici un examen détaillé des œuvres, on aurait à signaler quelque sincérité chez nos plus anciens poètes, et l'on distinguerait, avec M. Jeanroy, dans les vers d'Hugues de Berzé on de Conon de Béthune quelques nuances de leur tempérament. Mais ces empreintes de la personnalité sont bien légères, et cessent vite : et, au contraire, le trait le plus sensible de notre lyrisme savant, c'est combien du premier au dernier jour il n'a été que fade convention, monotone recommencement et méthodique exploitation de thèmes communs. Il semble reposer tout entier sur cette gageure, de ne donner à la poésie aucun point d'appui ni dans la réalité extérieure ni dans la conscience intime. On Ht d'abord quelques chansons de croisade, ou des chansons politiques : mais bientôt nos trouvères se réduisirent à l'amour, entendons â l'idée de l'amour et aux délicates déductions de cette idi'-e. Toutes feurs dames sont pareilles : ou plutôt c'est la même dame qu'ils célèbrent, « la bien faite au vis clair », la définition de la dame parfaite en beauté, sens et vertu. Toutes leurs passions sont pareilles : ou plutôt ils se servent tous sans passion de la môme formule de la passion.
Ils ont beaucoup d'art, et n'ont même que de l'art : on n'oserait dire que ce sont vraiment des artistes. Ils ont une notion insuffisante, erronée même, de l'art et de la beauté. Ils font consister l'art et la beauté dans la difficulté et dans la rareté : ils font de la poésie un exercice intellectuel. Leurs chaiisons, saints d'amow\ tensons et jeux-partis \ qui sont les genres qu'ils empruntent aux
1. Les chansons sont composées do 5, 0 ou 7 strophes triparties (2 4-'2-|-l<2 + 2 4- 9, 2 -f 2 -j- 3) ;cetta Iripartition étant marquée souvent par la répétition des rimes
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Provençaux, sont des formes compliquées qu'il faut analyser pour les admirer : leurs rythmes subtils, toujours différents, laborieusement renouvelés dans chaque pièce ', sont parfois expressifs, mais le plus souvent ils sollicitent la rétlexion à les décomposer; plus inti'lligibles que sensibles, ils appellent It^ juiijement do Ihonime de métier, échappant au sens populaire ou le déconcertant. On ne saurait faire abstiaction de l'opération intellectuelle, qui les a formés : c'est à elle que va l'estime ou l'admirai ion.
Nul sentiment aussi et nul amour de la nature : point do vision ni d'expression pittoresque des formes sensibles. Au début, des variations souvent banales, parfois gracieuses sur le joli mois de mai et les oisillons qui s'égaient au renouveau : quelques métaphores ou comparaisons peu neuves, point personnelles, et qui servent à tout le monde. C'est tout, et ce tout ne dure guère. A partir de Gace Brûlé, l'image est comme pourchassée, exclue, excommuniée : le concept intellectuel, abstrait, règne seul et souverain. L'invention subtile, l'agencement ingénieux, le raisonnement serré, l'esprit fin ou piquant, voilà ce qu'on estime et ce dont se piquent nos trouvères. Dès Conon de Béthune, le tour dialectique et oratoire est sensible ^. Gace Brûlé, le Châtelain de Coucy, Thibaut de Navarre, dissertent, analysent; ils font des discours ou des causeries. Ils sont remarquables de netteté sèche et spirituelle. Évidemment, ils ne sont pas poètes, ils n'ont pas l'àme ' lyrique, et les facultés discursives prédominent en eux. Leur affaire est de jouer avec des idées : jeu bien français.
dans deux ou trois strophes successives. La tripartilion existe aussi dans la strophe : les vers se répartissent en trois groupes dont les deux premiers se font pendants. — Le Sattit d'amour est « une épître dont la forme est variable et qui se présente même souvent en vers octosyllabiques rimant deux h deux » (G. Paris). — La tenson, peu employée par les trouvères, est un débat où deux poètes composent alternativement chacun une strophe. Parfois le poète se donne pour adversaire un personnage fictif et allégorique. — Le jen-pai'fi est un débat aussi, où le premier poète offre à son confrère deux opinions contradictoires à choisir, et soutient celle dont l'autre n'a pas voulu : la décision est laissée à un ou deux arbitres nommés dans l'envoi.
1. Ils ne doivent même pas se répéter eux-mêmes. Au reste, la plus miace et imperceptible différence sufût.
2. Je n'en veux pour preuve que la fameuse Chanson de croisade : « Ah! amour, bien dure départie — Me conviendra faire de la meilleure — Qui onques fut aimée ni servie ! » M. Jeanroy trouve la pièce brûlante. Le début a du sentiment, j'en conviens ; mais la suite est un discours moral, à la mode de nos odes classiques. Qu'on en juge :
Pour lui m'en vais soupirant en Syrie, Car je ne dois trahir mon Créateur :
Qui lui faudra en si pressant besoin, Sachez que Dieu lui faudra en plus grand Et sachent bien les grands et les petits, Que là doit-on faire chevalerie, Où l'on conquiert honneur et paradis, Et prix et lûâ, «v* ''amour de s'amie.
irj L1TTÉR\TUI\K HftROlOL'R Rf nflRVALERRSOUE.
Aussi trouvent-ils sans peine — à la suite, lUi reste, de leurs inaitres — ce qu'on (ippeilera par la suite pétrnrquisme ou préc'iosilé. Gela résulto natuicllemenl de l'ajiplicafion de leur réflexion à leur conception de l'amour. De là aussi lemidoi qu'ils font de ralléjïorie : ayant éliminé touli's les réalités de leur poésie, ils l'ont lie leurs concepts des réalités, et leur attribuent toutes les l'ormes, qualités et propriétés des choses concrètes. Ils résolvent ainsi à leur façon, par leur rhétorique, le f,'rand problème que la philosophie scolastique avait posé : entre les réalistes et les nominalistes, dont ils ignoraient sans doute les débals, ils se déclaraient spontanément réalistes. La nécessité à laquelle la poésie ne peut se soustraire d'être l'orme et mouvement, projette dans le désert de cette poésie où ni la nature ni la vie ne pénètrent, tout un peuple d'abstractions qui ont charge d'imiter les formes de la nature ot le mouvement de la vie : Prix, Soûlas, Franchise, Merci, Doux-» Semblant, Orgueil, viennent s'ébattre et combattre sur le terrain où jadis les (lalulle et les. Properce se montraient eux-mêmes, jetant les cris de leurs âmes blessées,et montraient leurs Lesbia et leurs Oiutia, non des idées de femmes, mais de vrais cœurs et de vrais lemi)éraments de ffinmeg.
Dans le lyrisme savant, eu résumé, rien n'est poplilairo, ni fond^ ni l'orme; par le rariincmout des pensées, par l'artilioe des veriï. ces (Buvres procèdent d'une essentielle aversion pour le vulgaire naturel; au bon sens, elles substituent Tesp^il, et se proposent lo plaisir d'une élite d'initiés, npu runiversel.!?- intelligibilité.