ROMAN DE RENART ET FABLIAUX
AndcnneLé <le la lilléralure bourgeoise. — 1. Les poèmes de Renarl; leurs origines possibles et leur formation. Délicatesse de certaines branches, plus expressives que satiriques. La satire et la parodie dans les romans de Renart. La ruse, ou l'esprit, en face de la force. — 2. Les Fabliaux. Leur origine; leur date. Esprit des fabliaux : intention comique. Naissance de la littérature psychologique : l«s fabliaux de Gautier le Long. Décadence et disparition du genre.
Tout ce que nous avons étudié jusqu'ici, les chansons de geste, les romans gréco-romains, byzantins oa bretons, la poésie lyrique, riiistoire même, est au moins par essence et par destination une littérature aristocratique : c'est aux mœurs, aux sentiments, aux aspirations des hautes parties de la société féodale que répondent les œuvres maîtresses et caractéristiques de ces divers genres. Voici que maintenant parait une littérature bourgeoise : non moins ancienne en sa matière, et parfois plus ancienne, que la littérature aristocratique; elle prend forme plus tardivement, parce qu'il fallait que la bourgeoisie prit de l'importance et s'enrichît, pour que les trouvères trouvassent honneur et profit à rimer les contes qui la divertissaient. ïl fallait aussi que l'esprit héroïque s'affaiblit dans la classe aristocratique, pour que, en se proposant de plaire à ceux-ci, on ne fût pas obligé de renoncer expressément à réussir auprès de ceux-là. D'cutant que, par un effet de la nature même des choses, les sentiments et l'idéal bourgeois ne pouvaient qu'être et paraître une perpétuelle dérision de l'es-
prit aristocratique. Au reste, comme les bourgeois se faisaient dire aussi par les jongleurs dos chansons de peste, la noblesse, les hommes du moitis, se divertissait des triviales ou burlesques aventures qui avaient ôté rédigées pour l'amusement des bourgeois. )e là vitMit (|ue les mêmes poi'tes n'étaient point embarrassés our rimer de la mémo plume les défaites des inlidèles et les -ccidents des ménages : le Ticard Jean Bodel, dont on a la Chanson i!cs Suxom, est (selon une hypothèse fort plausible) l'auteur d'une di/aine de contes vulgaires ou obscènes qui nous sont parvenus; toute proportion gardée, c'est comme si Corneille s'était délassé du Cid par les Rt^mois ou le Berceau.
La littérature bourgeoise, en sa forme narrative, se présente à nous sous deux espèces : le Roman de Renart. et les Fabliaux.
11 faut d'abord en établir la situation chronologique, autant du moins qu'on le peut faire dans nn exposé si sommaire, et dans ce moyen âge qui, ne laissant jamais reposer aucune œuvre dans la forme imposée par le poète, les repremi toutes et les remanie incessamment pendant trois siècles ou quatre. Mais à prendre les choses en gros, je dirai que le xi" siècle appartient à l'épopée. Dés le xu", la poésie aristocratique devient une chose de plaisir et de luxe : c'est l'âge des romans antiques et bretons. Cependant l'esprit bourgeois, qu'on voyait poindre dès les temps épiques dans les yabs du Pèlerinage de Charlemagne, commence à se faire sentir par des contes ironiques ou plaisants, par des fabliaux, et par quelques branches de Renart : il s'épanouit au xui* par la prodigieuse fécondité de ces deux genres, tandis que se déploie la noble et fine galanterie de la poésie lyrique de cour. Mais combien maigre, combien artificiel est ce lyrisme, auprès de la robuste et copieuse spontanéité du prosaïsme bourgeois! On le sent vraiment : le premier n'est qu'une littérature d'exception, tandis que le second (faut-il s'en féliciter?) sort du {)lus intime fond de la race, et en représente les plus générales qualités.