‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 437 sur 504 · Avec des vertus bourçreoises aussi (W éd · texte numérisé non relu

Avec des vertus bourçreoises aussi (W éd

laborieux, ransé, serré, peuple surtout par une certaine prossièreté de tempérament, par l'épaisse jovialité et par la colère brutale, charmé du calembour et débordant en injures : nature, somme toute, vulgaire et forte, où l'égoïsme intempérant domine.

V. Hugo est peu sensible. Il a la sensiLTriTS" des orgueilleux, cette irritabilité du moi hypertrophié que tous ses ennemis ont sentie. Il n'est pas tendre : quand il parle d'amour pour son compte personnel, il mêle un peu de sensualité très matérielle à la galanterie mièvre, à la rhétorique éclatante : il ne s'aliène pas assez pour connaître les grandes passions; de sa hauteur de poète pensif, il se plaît trop à regarder l'amour de la femme « comme un chien à ses pieds * ». Ce qu'il y a de meilleur en lui, c'est sa capacité des joies d© la famille^ son affection de père ou grandpère. Il a dit avec un accent pénétrant la douceur intime du foyer, la séduction ingénue des enfants. Il y a bien de l'ostentation, de la puérilité dans Y Art d'être grand-père; ce grand-père exerce sa fonction comme un pontificat, avec une niaiserie solennelle qui dégoûte. Mais, dans les Feuilles d'automne et les premiers recueils, avec quelle simplicité charmante il parle des enfants! Surtout, lorsqu'il eut perdu en 1843 sa fille et son gendre, nouveau-mariés, qui se noyèrent à Villequier, il dit son désespoir, ses souvenirs douloureux, ses appels au Dieu juste, au Dieu bon en qui il crut toujours, dans un livre des Contemplations*, où la perfection du travail artistique n'enlève rien h la sincérité poignante du sentiment.

Il n'est que juste aussi d'ajouter que l'amour collectif de l'huma-, nité, des humbles, des misérables, fut très réel chez V. Hugo. Parce qu'il donna à cette passion des expressions parfois bizarres et déraisonnables', parce que surtout elle servit fortement à son apothéose et qu'il l'exploita certainement pour sa popularité, il ne faut pas méconnaître le vif sentiment de pitié sociale qui est antérieur en lui à sa conversion politique*.

La sensibilité de V. Hugo est donc assez limitée, et presque tou-

1. (.'ontemplations, éd. défin., in-8, t. I, p. 156. — Peut-être fuUil surtout gauche ilnns l'espression des sentiments tendres, plutôt qu'insensible. On ne peut douter de la sincérité des iei/res à la Fiancée, si verbeuses pourtant et emphatiques (//• M.)

2. Ibid., liv. IV, Pauca mes. ^ .3. Symboliques déclarations d'amour à l'araignée, à l'ortie, au crapaud.

'i. De ce côté sa sensibilité fut certainement très étendue. Avec tout son orgueil ses rancunes et ses altitudes théâtrales, il a cru profondément aux grands lieux communs de clémence et de bonté qu'il annonçait : il a essayé parfois de les vivre; il a ou des postes généreux ; dans ses rapports avec Sainte-Beuve, il mit avec quelque apprêt une vraie noblesse. Nous devons en prendre notre parti : Victor Hugo n'a pas la simplicité aisée du propos et des manières. Mais il y a autre chose chez loi que la pose et le panache ("•■ -'(i.).

jours contenue, dirigée, refroidie par la préoccupation d'agrandir son personnage. En revanche, il a une puissance illimitée de seosation, une acuité rare des sens, et particulièrement du sens de la vue. Sa vision est une des plus nettes qui se soient jamais rencontrées chez un poète; son œil garde à la lois le détail et l'ensemble des choses. 11 voit pioins les couleurs que les reliefs; il est sensible surtout aux oppositions de l'ombre et de la lumière, qui lui fournissent rautithèse fondamentale de sa poésie."

Je ne sens pas qu'il soit uni par une sympathie morale à cette nature extérieure dont il reçoit si fortement toutes les valeurs : nul autre lien entre elle et lui que la sensation physique. De là, l'usage qu'il en fait. Les simples tableaux, les paysages à la plume d'après nature, sont beaux, mais assez rares dans son œuvre. 11 se fait de la nature un vaste magasin d'images, où sa pensée se fournit tantôt de thèmes à variations verbales pour l'exercice de sa prodigieuse invention, tantôt de formes à vêtir les idées; et c'est parce que nulle affection permanente de son âme n'est engagée dans sa perception du monde extérieur qu'il dispose si librement de toutes ses sensations pour les transformer en métaphores ou en symboles au service de ses conceptions intellectuelles.

Mais quelle intelligence a-t-il? Hélas! il faut avouer que ce très grand poète est incapable de définir et de raisonner '. Il lâche d'énormes contresens quand il veut faire lé critique, d'énormes contradictions quand il veut faire le théoricien. Ses idées littéraires sont vagues et troubles. Ses idées philosophiques, politiques, sociales, son déisme, son républicanisme, son « démocratisme », sont des idées moyennes, sans originalité, tout à fait imprécises et médiocrement cohérentes.

Impuissant à penser, il a le respect, la religion de la pensée : il a l'ambition d'être un penseur. N'est-ce pas un devoir du poète, d'être l'instructeur des peuples, le « phare » de l'humanité? Et c'est un spectacle à la fois comique et touchant de voir ce primitif s'appliquer à penser, manier laborieusement, gauchement, fièrement, des doctrines, dont il n'embrasse que les mots. Plus il entasse ou gonfle ses métaphores, plus il s'imagine élever ses idées, et il s'est

1. Oui, je le crois encore. Mais l'inlelligence qui définit et raisonne n'est pas l'unique forme de l'intelligence. V. Hugo est intelligent comme un primitif : il pense par fragments ju.^taposés de sensations, par séries d'images associées qui défilent. Il est médiocremeat érudit, et juge à tort et à travers les doctrines qu'il a mal étudiées. Mais je ue pais plus douter qu'il n'y ail bien de la finesse et parfois de la profondeur dans ses idées littéraires : si Ton prend la peine d'analyser les métaphores, d'ouvrir les symboles sans lesquels V. Hugo ne peut penser, on y trouvera Bouvent de très précises et intéressantes intuitions- sur l'esthétique du stvle ou du vers (//• éd.).

attiré de Veuillot par certaines méditations délirantes le mot cruel que l'on sait : Jocrisse ù Pathmos '.

Mais ce mot est injuste : prenons garde d'aller trop loin. V. Hugo n'a pas d'idées originales : il n'en sera que plus apte à représenter pour la postérité certains courants généraux de notre opinion contemporaine. 11 n'a pas d'idées claires : c'est un poète, non pas un philosophe. Son afîaire n'est pas d'apporter des formules exactes, des solutions sûres. 11 suflit qu'il tienne la curiosité en éveil sur de grands problèmes, qu'il entretienne des doutes, des inquiétudes, des désirs. Une idée abstraitement insuffisante peut déterminer un sentiment efficace. Et voilà par où l'œuvre de V. Hugo est excellente et supérieure : à défaut d'idôes nettes, il a des teud(uiccs àuargiques, et il agite en nous certaines angoisses sociales et mélaphyi sîqîfes. Dieu, l'inconnaissable, l'humanité, le mal dans le monde, la misère et le vice, le devoir, le progrès, l'instruction et la pitié comme moyens du progrès, voilà quelques idées centrales que V. Hugo ne définit pas, ne démontre pas, mais qui sont comme des noyaux autour desquels s'agrègent toutes ses sensations. Ces idées hantent son cerveau : il ne les critique pas, il s'en grise, lîllos lui dictent des hymnes admirables de mouvement et d'ampleur, discours imprécis sans doute, mais visions improvisées et lucides d'un idéal obsédant : Ibo, les Maycs, Ce que dit la bouche d'ombre. Et cela ne vaut-il pas mieux, après tout, que d'avoir dit éternellement Sarah la baigneuse ou le pied nu de Rose? N'est-ce pas en somme de là que la poésie de "V. Hugo, dans l'égale perfection de la forme, lire sa plus haute valeur? Et où trouvera-t-on, si ce n'est chez lui, l'expression littéraire de l'âme confuse et généreuse de la démocratie française dans la seconde moitié du xix^ siècle? Par sa philosophie sociale, le lyrisme de V. Hugo devient largement représentatif.

Il faut nous défaire pour juger ses idées de toutes nos habitudes d'abstraction et d'analyse. Impropre à la pensée pure et à la logique idéale, il a philosophé avec sa faculté dominante, à grands coups d'imagination. Mais par là même il a moins gâté les idées que s'il avait essayé de les versifier en philosophe : il a évité la sécheresse de

l. Cependant c'est un fait que la pensée philosophique de V. llupo a été méprisée surtout par les purs lellrns : des philosophes tels que Guyau et surtout Renouvier l'ont estimée. Des études si oripiniiles de Kenouvier il résulte que V. Hugo se sert des idées el des systèmes pour donner des expressions à ses sentiments : il incarne successivement ses états de conscience dans les doctrines les plus diverses, christianisme, .spiritualisme, panthéisme, manichéisme, etc., selon que chacune d'elles fournit plus justement une formule à l'émotion ou à l'aspiralioD intérieuro^iu poêle. 11 n'adhôre i aucune philosophie, il les emploie toutes à manifester les tendances de son esprit et de son cœur. Renouvier admire la sûreté avec laquelle V. Hugo a trouvé les ima(;os capable» de représenter le» conceptions abstraites dos philosophes (//• cil.'i.

kl poésie raisonnablement didactique. Des doctrines, il ne garde que < quelques mots, les mots essentiels dont chacun eu gros connaît le sens, où chacun peut mettre toute la richesse de sa pensée personnelle : et à ces mots il associe des images que la nature lui " fournit.

V. Hugo ne pense que par images : l'idée, ramassée en un seul mot, lui apparaît liée à une forme sensible, qui la manifeste ou la représente, qui par ses affinités propres en détermine les relations, en sorte que les associations d'images dirigent le développement de la pensée.

Une chose vue éveille l'idée qui sommeillait en lui, ou l'idée inquiète se projette dans l'objet qui frappe ses yeux. Dès lors le poète est délivré de l'embarras des opérations intellectuelles : il a fait passer dans sa sensation son idéal ou sa doctrine; il n'a que faire d'analyser; il n'a qu'à utiliser son admirable mémoire des forme s^ et ce don qu'il a de les agrandir, déformer ou combiner sans les détacher de leur soutien réel, ce don aussi de suggestion ijui lui fait trouver des passages inconnus entre les apparences les ]jlus éloignées. Ainsi la pensée devient hallucination, le raisonnement description : au heu d'un philosophe nous avons un visionnaire. Mais, ainsi, les propriétés intellectuelles des idées restent intactes, et les formes que déploie le poète sont éminemment réceptives : le lecteur, selon sa puissance d'esprit, remplit ces symboles, aptes à contenir tout ce que le poète n'a pas pensé.

En réalité, V. Hugo a les gaucheries et les spontanéités de l'humanité primitive : sa raison obscure, troublée de mille problèmes, ; qu'elle ne peut résoudre ni manier en leur abstraction, les pose en ; images concrètes : il crée des mythes. Ce que les races lointaines ont fait dans les temps qui précèdent l'histoire, V. Hugo, au siècle de Comte et de Darwin, le répète avec aisance : le mythe est la forme essentielle de son intelligence. Sa volonté candide de penser ne laisse dans la nature aucun phénomène où il n'aperçoive la transcription sensible de quelque redoutable énigme ou d'une auguste vérité : toute sensation tend à devenir symbole, tout symbole à se développer en mythe. Absolument dénué du sens psychologique, il ne peut voir l'individu : un pauvre qu'il rencontre devient tout de suite le pauvre *. Toute métaphore dans une telle organisation évolue, s'organise, s'étend : l'objet propre ou l'idée première reculent; et naïvement, spontanément il retrouve, dans ce pâtre proi^pntoire qui garde les moutons sinistres de la mer *, la forme d'imagination qui, sur les côtes tourmentées de la Sicile, avait animé l'informe Polyphème et la blanche Galatée.

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