Ibid., t. II, p
lUjb LE NATIJHALISME.
Cette faculté fait que V. Hugo, le plus lyriijuc des romantiques, est aussi le plus ol^eetrf^ Par ces aspirations au progrès, par ces revendications sociales, par ces élans de bonté, de pifi''', dfoi ou de colère démocratiques, sa poésie prend un autn- dlipi [u le moi. Elle exprime les émotions~ïriïp"liômme, maTT"des émotions d'ordre universel. Cela donne à son œuvre un air de grandeur et de noblesse qu'il serait injuste de méconnaître.
Il y a bien des violences, et des plus grossières dans les Châtiments : mais comme le sujet efface ou atténue les petitesses de l'auteur! On croit entendre les clameurs d'un Isaïe ou d'un Ezéchiel : protestation du droit contre la force, affirmation de la justice contre la violence, espérance superbe de larconscience qui, blessée du présent, s'assure de l'éternité. Les plus belles pièces sont les plus impersonnelles, les plus largement symboliques '. ' La Légende des siècles traduit dans une forme objective èl mythique la même conception humanitaire et démocratique dont les deux derniers livres des Contemplations, par leurs fougueuses apocalypses, donnaient l'expression lyrique.
On a parlé d'épopée à propos de la Légende des siècles : il faut s'entendre. Ces épopées n'ont rien de commun avec Ylliade ou VÉnéide : il faudrait les comparer plutôt à la Divine Comédie; la forme épique enveloppe une àme lyrique. Une idée philosophique 'et sociale soutient chaque poème : ici affirmation de Dieu ou de la justice, là dévotion au peuple, haine du roi et du prêtre. Le recueil, complété par deux publications postérieures, forme comme une revue de l'histoire de l'humanité, saisie en ses principales (ou soidisant telles) époques; c'est une suite de larges tableaux ou de drames pathétiques, où s'expriment les croyances morales du poète. Toutes ces épopées symboliques, non historiques, sont réellement des mythes, où les formes de la réalité, imaginée ou vue, ancienne ou contemporaine, s'ordoiment en visions grandioses et fantastiques. La précision pittoresque de certaines descriptions ne doit pas nous faire illusion : la plus simple, la plus vraie, la plus réaliste, est toujours une « légende morale » ^, le sujet apparent n'étant que l'équivalent concret du sujet fondamental.
V. Hugo, évidemment, a manqué de mesure, comme il a manqué d'esprit : visant toujours au grand, il a pris l'énorme pour le sublime, et il a été extravagant avec sérénité. Mais, hormis ce vice essentiel de son tempérament, il a été l'artiste le plus conscient, le plus sur de lui. Il n'a pas toujours voulu sainement' il a toujours
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•i. Après la bataille; la Caravane; l'Expiation. 3. Le s Pauvres Gent (cf. U thème directement traité dans Oceano Nox).
fait ce qu'il a voulu; son exécution n'a jamais trahi sa conception.
Cette maîtrise se marque bien dans la composition de ses poèmes. Regardons les Chdtimoits : évidemment la table des matières est un trompe-l'œil. En donnant des titres à ses sept livres, comme il les donne, le poète veut nous faire croire à un ordre intelligible, qui s'évanouit dès qu'on feuillette le recueil. Il n'y a pas là de critique méthodique du programme politique et social de l'Empire: et c'est tant mieux. Mais laissons les formules qu'il attache comme des étiquettes sur chaque paquet de satires. La composition poétique est admirable. Le mélange des formes lyriques et narratives, des apostrophes directes et des symboles objectifs, la variété des tons et des rythmes préviennent le dégoût ou la fatigue du lecteur : avec quel art, parmi tant d'invectives virulentes, développe-t-il le vaste poème de l' Expiation*, avec quel art jette-t-il, au milieu des tableaux de meurtre, de persécution et de servitude, comme de larges taches de nature, claires^ dans cette ombre, et gaies dans cette horreur! Comme^il nous repose adroitement du Deux- Décembre tant de fois maudit par la vision sereine de Jersey, par la vision grandiose du désert ' !
L'antithèse est le principe de la forme de V, Hugo, dans la composition d'un recueil ou d'un poème comme dans le détail du style. Il aime à dresser l'une contre l'autre deux parties symétriques, contraires de sens ou de couleur ^. Une scène réaliste se termine en hallucination fantastique : un fait familier, trivial, s'élargit en symbole de l'infini ou de l'incompréhensible. Tout s'équilibre, et l'on sent partout une volonté consciente qui a déterminé les relations et les proportions des parties ^.
Même sûreté dans le maniement de la langue. V. Hugo a l'un des plus riches vocabulaires dont poète ait usé. Aucun mot technique ne l'effraie. Il aime les mots étranges, inconnus, pour les effets d'harmonie qu'on en peut tirer. Il sent le mot comniè" son, d'abord ; et de là son goût pour les noms propres, qui, avec un minimum irréductible de sens, font tout leur effet par leurs propriétés sensibles, par la sensation auditive qu'ils procurent. De là ces énumérations écrasantes dont il nous étourdit : sa vanité, de plus, s'y délecte dans une apparence de science qui produit l'impression d'un monstrueux pédantisme.
Toutes les valeurs, toutes les associations, toutes les combinaisons des mots lui sont connues. Il a la phrase tantôt plastique et nettement élégante, tantôt robustement sentencieuse et ramassée.