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LA POÉSIE PARNASSŒNNE

Derrière le magnifique déploiement de V. Hugo, la poésie se transforme et suit le mouvement général de la littérature.

Le temps des exaltations passionnées est si bien fini que le plus impénitent des romantiques n'a pas plus de sentiment que les autres. Ame égale, sans fièvre et sans orages, esprit moyen, sans idées ni besoin de penser, Théodore de Banville • jongle sercineihent avec les rythmes. C'est un charmant poète et bien original, chez qui sens, émotion, couleur, comique, tout naît de l'allure des mètres et du jeu des rimes. Chez ce fervent, le romantisme aboutit à la plus étincelante et stérile fantaisie-. Gautier mettait encore dans ses vers des sujets de tableaux : Banville n'y met rien, que des souplesses étonnantes de versification. Ce délicieux acrobate finit le romantisme. Après lui, rien : rien du moins que le délire d^invention verbale de M. Richepin, dont les prodigieux effets de vocabulaire et de métrique, dans le néant brutal du sens, représentent le dernier état du pur romantisme.

Vers i8o0, la poésie est devenue moins personnelle, elle s'est imprégnée d'esprit scientifique; elle veut rendre les conceptions générales de l'intelligence, plutôt que les accidents sentimentaux de la vie individuelle. La direction de l'inspiration échappe au cœur, est reprise par l'esprit, qui fait effort pour sortir de soi, et saisir quelque ferme et constant objet''. Au reste, le maître luimême rend témoignage du changement des temps par les recueils qu'il envoie de son exil. Sa poésie, bien personnelle, enveloppe une poésie impersonnelle que d'autres dégageront. Bientôt aussi reparaîtra Vigny dans les saisissants symboles de ses œuvres pos-

1. Théodore de Banville (1823-91), Cariatides (1842); Stalactites (1846); Odelettes (1857) ; Odes funambulesques (1857) ; les Exilés (iSôl) ; Gringoire (en prose, 1866), Socrate ci sa femme (1885), comédies; Petit traité de poésie française (1872); Mes souvenirs — Éditions : Lemerre, pet. in-12, 9 vol. Poésies complètes, Charpentier, 3 vol. in-18, 1878-79; Mes souvenirs, Charpentier, 1882.

2. Je ne puis aujourd'hui trouver ce jugement erroné ; mais je le formulerais avec moins de dureté. Après tout, un poète n'est pas ohligé de penser; et Banville est un vrai artiste, dont la place est importante dans l'histoire de la technique du vers : c'est quelque chose (//= éd.).

3. Cela est très sensible chez Victor de Laprade, philosophe autant que poète, tour à tour platonicien spiritualisle, naturaliste mystique, idéaliste chrétien, et partout subordonnant l'émotion à la pensée. Psijché (1841), Od,es et poèmes (1843), Poèmes évaw/cliques (1852), Symphonies (1855), Idylles héroïques (1857;, Voix du silence (1865), Pernette (1868), Poèmes civiques (1873), le Livre d'un père (1876). — Entre 1830 et 1840, la tendance à échapper au lyrisme personnel s'était marquée par les épopées symboliques, Ahasvérus, Jocelyn, la Chute d'un ange : la métaphysique servit de transition entre l'égoïsme passionnel et le naturalisme. Le moi se masque

lOfiO LE NATURALISME.

Ihumes (1864), qui enseignent à effacer le moi et la particularité de l'expérience intime.

Mais, à cette date, la détermination nouvelle de la poésie est achevée. Il faut, pour la surprendre en pleine transformation, nous arrêter à Baudgiaicd-^ Je ne lui reprocherai pas d'avoir peu produit : ce peut être d'un sage autant que d'un stérile. Un petit volume peut contenir toute une àrae, tout un esprit; et loué soit qui se concentre, au lieu de se diluer. Le talent de Baudelaire est assez étroit et en même temps assez complexe. Il représente à merveille ce que j'ai déjà appelé le bas romantisme, prétentieusement brutal, macabre, immoral, artificiel, pour ahurir le bon bourgeois. Dans cet étalage de choses répugnantes, dans cette volonté d'être et paraître « malsain », dans ce « caïnisme » et ce « satanisme », je sens beaucoup de « pose » et la contorsion d'un esprit sec qui force l'inspiration. La sensibilité est nulle chez Baudelaire : sauf une exception. L'intelligence est plus forte, médiocre encore : sauf une exception. La puissance de la sensation est limitée : le sens de la vue est ordinaire. Baudelaire n'est pas peintre, et ses tableaux parisiens sont de la peinture inutile. Mais il a deux sens excités, exaspérés ; le toucher. et l'odorat*.

L'idée unique de Baudelaire est l'idée de la mort; le sentiment unique de Baudelaire est le sentiment de la mort. Il y pense partout et toujours, il la voit partout, il la désire toujours; et par là il sort du romantisme. Son dégoût d'être ne paraît pas un produit de mésaventures biographiques : il se présente comme une conception générale, supérieure à l'esprit qui se l'applique ^. Obsédé et assoifîé de la mort, Baudelaire, sans être chrétien, nous rappelle le christianisme angoissé du xv^ siècle : par une propriété de son tempérament, la mort qui est sa pensée, la mort qui est son désir, c'est la mort visible en la pourriture du corps, la mort perçue sur le cadavre par l'odorat et le toucher. Une originale mixture d'idéalisme ardent^t de fétide sensualité se fait en cette poésie.

1. Charles Baudelaire (18-21-1867), traducteur d'Edgar Poë. — Éditions : les Fleur* du mal (1857 et 1861). Œuvres posthumes et Corr. inédite, publ. p. E. Crépet, 1887. — Lettres, 1900; Œuvres posthumes, 1908. — Â consulter : P. Bourgel, Essais de psychologie contemporaine; Brunetière, la Statue de Baudelaire, Hev. des Deux Mondes, 1" sept. 1892 ; C. Mauclair, Baudelaire, 1917.

'J. Gf. ses a chats » déânis par le contact et le parfum. Et toutes les notations à'odeuri.

3. u La poésie de M. Baudelaire est moins l'épanchement d'un sentiment individuel qu'une ferme conception de son esprit. » (Barbey d'Aurevilly.) — Cependant voici un aveu de l'auteur [Lettres, p. 522) : « Faut-il vous dire, à vous qui ne l'avez pas plus deviné que les autres, que dans ce livre atroce, j'ai mis tout inon cepur, toute ma tendresse, toute ma religion (travestie), toute ma haine'^ Il est vrai que j'écrirai le contraire, que je jurerai me ^{rands dieux que c'est un livre (Tari pur, d» singerie, de jonglerie, et je mentirai comme un arracheur de dente » {U* «M.).

L'artiste est puissant. Laborieux, raffiné, parfois prosaïque, souvent prétentieux, il vise à la perfection, et il y atteint plus d'une fois. Il aime les formes sobres, pleines, solides, le vers large, signifiant, résonnant '. Sa forme préférée est le poème symbolique, court et concentré; parfois, de ,1a plus banale idée, il fait un poème saisissant par la nouveauté hardie du symbole -.

Par sa bizarrerie voulue et provocante, niais aussi par sa facture magistrale, Baudelaire a exercé une influence considérable : ne lui reprochons pas les sots imitateurs qu'il a faits; c'est le sort de tous les maîtres.

Nous saisissons encore l'évolution da romantisme chez Louis Bouilhet ^ : vestiges de passion orageuse, exotisme effréné dans l'orientalisme et la chinoiserie, fantaisie capricieuse des rythmes, voilà le romantisme; mais essai de restitution érudite de la vie romaine, effort pour saisir la vie contemporaine en sa réalité pittoresque, et surtout sérieuse tentative pour traduire en poésie les hypothèses de la science, voilà les directions nouvelles vers l'art objectif et impersonnel. Le petit volume de Bouilhet est un témoin curieux des impulsions incohérentes auxquelles obéissaient entre 1850 et 1860 les talents secondaires qui n'avaient pas la force de s'affranchir et de s'orienter une bonne fois.

Venons aux maîtres en. qui s'exprime le besoin nouveau des esprits. Dès 1853, M. Leconte de Lisle * a trouvé sa voie dans les Poèmes-antiques que suivront les Poèmes barbares (1862). Ce poète est un érudit; il traduit Homère, Eschyle, Sophocle, Horace, et il est intéressant de constater ce retour à l'antiquité grecque qui coïncide avec l'effort pour objectiver le sentiment lyrique. 11 demande à l'érudition la matière de sa poésie : ses poèmes sont une histoire des religions'. 11 raconte toutes lès formes qu'ont prises dans l'humanité le rêve d'un idéal, la conception de la vie universelle, de ses causes et de ses fins : légendes indiennes, helléniques, bibliques, polynésiennes, Scandinaves, celtiques, germaniques, chrétiennes, tous les dieux et toutes les croyances défilent

). Un appel de chasseurs perdu dans les j^rands bois.

'^. L'Albatros. On saisit le procédé dans les Phares.

3. Louis Bouilhet (18v?2-1869). Mélxnis, conte romain, paru en 1851; Festons et Astragales, 1859; Dernières chansons avec préface par G. Flaubert, 187-2; Œuvres (poésies), Lemerre, pet. in-12.

4. Leconte de Lisle (1820-1894), né à la Réunion, s'arrêta un moment dans lo Fouriérisme. Poèmes antiques (1853); Poèmes barbares (1859); Poèmes tragiques (1884); Derniers poèmes (1895); Premières' poésies et lettres intimes (1902). — Édition : Lemerre, in-8, et pet. in-12. — A consulter : P. Bourget, Essais de psychologie contemporaine; Brunelière, Evol. de la poésie lyrique, 13= leçon; F. Calmeltes, Leconte de Lisle et ses amis, s. d. ; Marius Ary Lcblond, Leconte de Lisle, 1906; Vianey, les Sources de Leconte de Lisle, 1907; Elsenberg, ie Sentiment religieux chez Lecomte de Lisle, 1909; J. Dornis, Leconte de Lisle, 1909.

devant nous et se caractérisent avec une étonnante précision ' .

Le poète n'est pas, comme on l'a dit, un impassible. C'est un desespéré. 11 regarde la vie avec une tristesse qui nait d'un absolu, d'un incurable pessimisme. Tout est illusion, écoulement sans fin de phénomènes; rien ne s'arrête, rien n'est, pas même Dieu. Il n'y a que la mort. En certains endroits, un accent personnel se laisse sentir, et certain appel à la mort, certaine effusion de pitié sur les vivants, nous découvrent l'âme douloureuse du poète. Mais ces élans de sensibilité sont aussitôt comprimés qu'aperçus.

Au lieu de crier en pur lyrique ses incertitudes ou ses angoisses, M. Leconte de Lisle a préféré les dérober derrière les incertitudes et les angoisses de toute l'humanité, dont son mal est le mal. De là, ce défilé des dieux et des religions qui sont les formes par où l'humanité tente toujours de tromj)er son ignorance et d'éterniser sa brièveté; mais ces formes elles-mêmes passent, portant témoignage de l'universel écoulement et de l'éternelle illusion, démasquant le néant dans leur mélancolique succession.

Comme Vigny, et par un effet analogue du pessimisme, M. Leconte de Lisle aime les fugitives apparences de l'être. Il regarde, il saisit la vie universelle en tous ses accidents. De chaque phénomène, il fixe la particulière beauté; et ainsi le poète des religions se double d'un peintre de paysages et d'animaux. Les descriptions de M. Leconte de Lisle sont puissammeht qbjerctives, d'une intensité de couleurs, d'une énergie de reliefs -, à quoi rien dans la poésie contemporaine ne saurait se comparer. La personnalité du poète ne s'affirme plus que par l'élection de la forme : une forme belle et large, impeccable et précise, aveuglante parfois à force d'éclat, dure .aussi à force de fermeté. Cette poésie, en sa continue perfection, a des reflets, un grain, une solidité de marbre.

V. Hugo était absent : M. Leconte de Lisle, après ses deu.x admirables recueils, fut le maître incontesté de la poésie française; autour de lui se groupèrent un certain nombre de jeunes poètes, qui prirent le nom de Parnassiens, lorsque l'éditeur Lemerre publia leurs vers dans le recueil du Parnasse contemporam '.

1. A R(")té de Leoonle de Lisle, comme son ami, et son inlroducleur au paDlhélsme, il ranlichrislianisme, à l'InHlénisme, il faut signaler cet original et parfois délicieux Louis Ménard, trop philosophe pour un poète et trop poète pour un philosophe, értidit plus que ne le sont à l'ordinaire les poètes et les philosophes, esprit un peu encombré de sa richesse, et ployant sous son originalité : il ne sut pas créer la forme souveraine qui l'eût mis au premier rang dont sa fine intelligence était digne. Édition : les Râveriet d'un païen mystique, 1870, réimp. p. Massis, 1909. — A consolter : Ph. Rerlhelol. Louis Ménard et son œuvre, 1902 (//• éd.).

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