Midi. Le Sommeil du Condor, f^es Éléphants, etc
fort
3. Le Parnasse contemporain, 1860, 1869 et 1876, 3 séries : cf. Th. Oautier, Ragz )rt sur le progrès de la poésie depuis 1830. ^
Chacun y apporta son tempérament original, sa force de sentiment ou de pensée : le trait commun de l'école fut le respect de l'art, l'amour dés formes pleines, expressives, belles. Tous ont une" remarquable science de la facture, et si parfois la matière semble maigre ou vile dans leurs œuvres, il faut reconnaître que presque tous ont dit en perfection ce qu'ils avaient à dire. Il n'en est guère qui, grâce à la probité du métier, n'aient eu la bonne fortune de donner la forme qui dure à quelque sujet bien rencontré; et l'on formera, l'on a formé déjà de charmantes anthologies, où tout est de premier ordre, parce que chacun fournit très peu.
Mais nous ne pouvons regarder ici que les chefs de file pour ainsi dire, ceux qui se séparent par une énergique originalité, ou dont l'impérieux exemple indique des directions nouvelles.
M. Sully Prudhomme ' est un philosophe, et il a voulu donner à la poésie philosophique plus de rigueur, plus d'exactitude qu'elle n'en a jamais eu. Il a en effet apporté dans l'expression des idées une netteté, dans la suite des raisonnements un ordre, dans l'exposition des doctrines une précision qu'on ne retrouverait pas ailleurs. Et la philosophie qu'il présente, tout imprégnée de science, attentive aux découvertes, aux hypothèses de l'histoire naturelle, de la physique, est bien une philosophie d'aujourd'hui. A la métaphysique joindre la science, cela est d'un poète que la difficulté n'effraie pas.
Après avoir traduit le premier livre de Lucrèce, pour se faire la main, M. Sully Prudhomme a fait un poème sur la Justice : il la cherche dans l'univers, qui lui montre partout la lutte, la haine, la faim; il ne la trouve enfin que dans la conscience de l'homme. Pour ces hautes conceptions, le poète a choisi une forme étriquée et raffinée : d'un bout à l'autre s'égrènent des sonnets alternant avec quatre quatrains. Plus heureuse est l'épopée symbolique du Bonheur : ni les sens, ni la pensée, ni la science ne donnent le bonheur; il est uniquement, absolument dans le sacrifice. Sans, doute la force de l'idée, la logique du raisonnement font obstacle parfois à la poésie et imposent aux vers une précision de prose scientifique. N'était la valeur de la pensée philosophique, on croirait par endroits lire un discours de Voltaire. Cependant il y a dans ces poèmes d'admirables choses; surtout dans le Bonheur, l'idée se fond dans le sentiment, s'enveloppe dans le symbole; une
1. M. Sully Prudhomme (1839-190S;. Stances et poèmes, 1865; Solitudes, 1869; Vaines Tendresses, 1875; la Justice, 1S18; le Bonheur, 1888; Testament poétique, 1901 ; la Vraie Religion selon Pascal, 1905. — Éditions : Lemerre, in-18, et pet. in-12. — . A consulter : Brunelière, Évol. de la poésie lyr., 14" leçon. Zyromsky, Sully Prud'homme, 1907.
poésie subtile, vaporeuse sans être nuageuse, précise sans être abstraite, saisit à la fois l'imagination et l'intelligence.
Cependant M. Sully Prudhomme a réussi plus constamment dans la courte méditation qui réalise par une image gracieuse ou touchante quelque vérité philosophique, un fait de notre vie morale, une loi de la vie universelle. Rien de plus achevé, de plus neuf que ces petites pièces, la Mémoire, YHabUude, les Chaînes, la Forme : il faudrait citer presque tout le recueil. M. Sully Prudhomme a de profondes tendresses et d'abondantes pitiés, qui naissent en lui d'un pessimisme délicat et pénétrant. Ni cri, ni révolte, ni tension même : une tristesse douce et discrète, toute en demiteintes, un vif sentiment de l'humaine misère, une déploralion sans violence des êtres et dos formes qui passent. Quelles sont les expériences intimes qui donnent un tel accent de sincérité à cette poésie raffinée? Je ne sais, et le poète ne laisse guère entrevoir sa vie dans son œuvre. Il a un esprit de généralisation, qu'il applique même aux faits de sa sensibilité; il ne s'arrête qu'aux émotions où transparaît quelque servitude ou quelque aspiration de l'impersonnelle humanité; mais ces généralités sentimentales ne sont pas des lieux communs, et ces poèmes exquis notent je ne sais combien de fines nuances d'impressions, font apparaître je ne sais combien d'invisibles forces morales.
Avec M. Leconte de Lisle, la poésie fuit vers l'archéologie et l'histoire : avec M. Sully Prudhomme, elle s'allie à la philosophie et à la science •. Une troisième direction reste, dans laquelle la poésie objective peut se trouver : elle consiste à recevoir de la perception extérieure la matière des vers, en sorte que le moi n'y contribue que par sa représentation du non-moi. Parallèlement au roman naturaliste peut se développer une poésie naturaliste, tout appliquée à rendre les aspects de la vie familière, de la réalité vulgaire, même triviale, même laide.
La voie fut décidément ouverte par M. E. Manuel -, qui tenta d'enfermer dans de petits tableaux, discrètement teintés d'émotion, les mœurs du peuple parisien, les scènes de la rue et de l'atelier; mais l'idéalisme du poète le condamnait à dérober une partie de ses modèles derrière la noblesse de son propre sentiment. Dans ce genre, M. Coppée^ s'est acquis le nom d'un maître.
1. Madame Ackermann (1813-1890) a exprimé avec plus d'énergie que d'art l'amer pessimisme d'une âme qui ne peut ni échapper ni se résipner à une conception irréligieuse et positive de l'univers. Poésies, Lemerre, 1874, pet. in-12.
2. M. E. Manuel, né en 1823. Pages intimes (1866); Poèmes populaires (1871); Pendant la guerre (1872). — Édition : Calmann-Lévy.
3. M. François Coppée, né en 1842. Reliquaire (1866); Intimité* (1868); la Grève des forgeron» (1869); les Humbles (1872); Promenades et intérieurs (1872); Poésies (1879); Contes en vers (1881 et 1887); dans le Ihéfttre de M. Coppée, le Passant
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Moins artiste que Gautier, sans être plus penseur, il avait débuté par dès mièvreries sentimentales, dont les formes travaillées ont je ne sais quel aspect de bijouterie fausse. Puis il a visité les faubourgs, les usines, les gares, la banlieue parisienne; il a frôlé la vie populaire; il s'est constitué le poète des formes humbles de la nature et de l'humanité. La tentative était intéressante : par malheur, on ne trouve dans les vers de M. Coppée ni la sincère énergie ni la large pitié que de tels sujets exigent. Le souffle est court; l'artifice littéraire est trop sensible. L'œuvre reste laborieusement prosaïque, et l'intensité de l'impression réaliste n'y compense pas la sécheresse poétique.
La poésie réaliste, si elle est possible, n'a pas rencontré d'homme : il faut en chercher les esquisses éparses un peu partout dans les vers de ces vingt dernières années, surtout dans quelques pièces de Maupassant ' ou de Verlaine ^ : disons aussi, pour être juste, çà et là, par hasard, dans la Chanson des Gueux ^.
(1809), où se révéla Mme Sarah Bernhardt. — Éditions : Letnerre, in-18 et pet. in-1'2; éd. in-4; éd. illustrée in-8.