VAUDEVILLE ET OPÉRETTE
Le vaudeville eut de beaux jours entre 1850 et 1870, avec Labiche *, qui donna, principalement au théâtre du Palais-Royal, les chefs-d'œuvre du genre. Ce serait une lourde sottise de prendre trop au sérieux cette fantaisie fertile en inventions cocasses, ces cascades de situations folles qui tombent si aisément des données initiales d'un sujet. Mais si Labiche a pris la place qu'il tient audessus de tous ses rivaux, dont quelques-uns ne lui cèdent pas en gaieté, il la doit au grain de bon sens qui presque toujours relève ses drôleries. Tantôt un solide lieu commun d'observation morale sert de thème et de conclusion à la pièce, comme dans le Voyage de M. Perrichon (1860); tantôt derrière les gestes, les attitudes, les propos des plus grotesques bonshommes, on aperçoit
1. Emile Labiche (1815-1888). Sa première œuvre caracléristique est le Chapeau de paille dltaliê (1851). — Édition : Calmann-Lévy, 10 vol. in-8, 1878-79.
nettement les mouvements des pantins réels que la caricature amplifie comme dans Célimare le bien-aimé (1863), et tantôt — ce qui est le mieux — la charge s'amortit, s'affine en un joli tableau (le mœurs, comme dans cette soirée sous la lampe, en province, qui fait le premier acte de la Cagnotte (1864). Sans poser pour le moraliste, sans avoir de mots amers ni cruels, le bon Labiche nous donne assez souvent l'inquiétante sensation que ces imbéciles, ces ahuris, ces détraqués qui nous réjouissent, ne sont pas loin de nous.
Je mets plus haut, pour ses chefs-d'œuvre, un genre qui appartient spécialement au second Eaaplrè, et qui en est, à certains égards, l'originale expression : je veux parler de l'opérette telle que la comprit Offenbach ', surtout lorsque ses rythmes échevelés coururent sur les livrets de Meilhac et Halévy. Dans ces livrets d'une bouffonnerie énorme et pourtant fine ^, dont la fantaisiste irréalité semble se rapprocher parfois de la comédie de Musset, dans cette « blague » enragée qui démolit tous les objets de respect traditionnel, en politique, en morale, en art, et qui ne reconnaît rien de sérieux que la chasse au plaisir, revit ce monde du second Empire que les romans et les comédies, plus brutalement ou plus sévèrement, s'efforceront de représenter : monde efîrénément matérialiste, si vide de conviction qu'il ne croyait même pas à lui-même, se moquant du pouvoir et de l'argent qu'il détenait, et se hâtant, avant de les perdre, d'en acheter le plus possible de plaisir. La plus démoralisante séduction émane de ces œuvres légères, où se mêlent subtilement la froide ironie et la griserie sensuelle. Hors de là, les livrets d'opérette ne sont que vulgaire polissonnerie ou fadeur sentimentale.