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GUSTAVE FLAUBERT

Entre les deux écoles romantique et naturaliste se place Guslavç XLa.ubert, qui procède de l'une et l'onde l'autre, corrigeant l'une par l'autre, et mêlant en lui les qualités de toutes les deux : d'où vient précisément la perfection de son œuvre. Au moment unique où le romantisme devient naturalisme, Flaubert écrit deux ou trois romans qui sont les plus solides qu'on ait faits en ce siècle *.

1. Biographie : G. Flaubert (1821-1880), né à Rouen, fils d'un chirurgien, passa la plus grande partie de sa vie à sa propriété de Croisset, près de Rouen. Il était grand travailleur : Irùs bourgeois d'habitudes et de vie pratique, avec sa haine romantique du bourgeois.

Éditions : Charpentier, Il vol. in-18 {Corresp. avec G. Sand, 1 vol. ; Corresp . générale , i vol.); Lemerre, 10 vol. in-16 (9 vol. de Romans; 1 vol. de Théâtre). Quantin, 8 vol. in- 10. La premit're Tentation de Saint-. Antoine, \>. p. L. Bertrand, 1908. — Â consulter : Notices de G. de Maupassant et de Mme Comnianvdle, en tète des deu.\ recueils du Correspondance. Max. Du Camp, Souvenirs littéraires, 2 vol. P. Bourget, Essais de

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Il se disait romaoJi^ue, et il l'était par son éducation, par ses * admirations littéraires : Ihigo était sou Dieu. 11 avait des préjugés, des manies de romantique échevelé : cet excellent homme professait candidement, avec une féroce trucuk-nce de paroles, la haine du hourgcois, do la vie et de la morale hourj^'eoises; il avait soif d'étranpeté, d'énoimilé, d'exotisme. On le sent tout voisin de Gautier et de Baudelaire. Puis, le romantisme a fait l'éducation artistique de Flaubert : du romantisme, il a retenu le sens de la couleur et de la forme, la science du maniement des mots comme sons et comme images; de la seconde génération romantique, de Gautier et de l'école de l'art pour l'a^rt, il a pris le souci de la perfection de l'exécution, la ifcTïniig'ue scrupuleuse et savante. Le choix d'un adjectif le fait suer d'angoisse ; il tourne et retourne sa phrase, la laisanl passer par son gueuloir, jusqu'à ce qu'elle satis- • fasse son oreille par d'expressives harmonies.

Mais voici par où il sort du romantisme : il a senti le besoin de dompter son imagination, et il s'est mis à la rude école de la nature. Docilement, patiemment, il s'ap[)li(]ue à la co(»ier pour la rendre en son propre et singulier caractère. Il travaille à s'éliminer-de son (inivre, c'est-à-dire à n'y i-esler que par la maîtrise de sa facturée. Il veut que le roman soit objectif, impersonrrel, « im-. passible »; et, malgré les violences ou les gaucheries des formules idont il use dans sa Corresi>ondiince, il a raison lorsqu'il veut que j l'émotion, la pitié sortent, s'il y a lieu, des choses mêmes, et non pas d'une [)ressiori directe de l'auteur sur le lecteur, lorsqu'il défend arr romancier de forcer pour ainsi dire la carte de la sympathie ou de l'attendrissement par une intervention indiscrète. j Le roman, ainsi, ne sera plus la coofkieQjiiê iL£n jnd[vidij êt sou- ' vent l6 jeu de sa fantaisie : il scr-a ce que sa définition veut qu'il ' soit, un miroir de l'âme liujuiii ne, un tableau de la vie. Par ces théories, Klaid>ert se rapproche sensiblement de la doctrine classique, et son impassihilitd ressemble fort à la vdison du xvri« siècle '. De fait, il a abdi(|ué les haines littéraires des romantiques : il

p.sycholoyie coiilcmporaiiie. U. Doiiblel, la Conipotition de Siilammbô, d'après la Correspoiidiuice de P'Iaiiberl, Toulouse, I89i. E. Faciiel, Flrtubert, 1899. Oiimesnil, l'tauherl, son héiédité, sjn milieu, sa mi'lliode. 1905. K.-W. Kisihcr, Etudes sur riaubert (iiiéilil; Ir. fr.), l'.W. K. 1 icsclianiios, Flau/icrl, su vie, son raraclére et .ses idées avatil IS57, 1909.

1. Mais celle iiii|iassihililé esl siirloul daus la foinie el dans le travail. L'analyse lelrouve sans cesse tout Klaubcrl, ses passions el ses sonfl'rances, dans son œuvre, mais il s'est r.ar.hô, non élalc. Il a fail elForl pour atteindre la vérité extérieure el générale; et par là il s'oppose aux romantiques et s'apparente aux classiques. Mais il n'y a pas de vrai artiste qui puisse et qui veuille neulraliser réellement sa personnalité, supprimer celte expérience inlerne que lui fournissent les réactions de sa sensibilité. Oans toutes les « idées », qui ne peuvent être contrôlées ripoureusemenl jiar «no méUiode scientifique, il entre une part d'iniat;iii.ilion, d'émotion el de.

cuimire jusqu'à Roileau, dont il ne soulTre pus qu'on dise du mal, parce qu'enlin il a fait ce qu'il a voulu. Il seul dans Boiieau un art impersonnel et la perfection d'une certaine technique.

Madame Bovnry{{Sol) a chance d'être le chef-d'œuvre du roman contemporain : c'est une œuvie d'observation minutieuse et serrée dans une forme tout a la fois éclatante et sobre. Le réalisme de Flaubert n'est jamais une servile et plate copie des apparences superdcielles. Tous ses personnages sont si patiemment étudiés, qu'en faisant saillir tous les détails de leur individualité, il dégage les traits profonds qui en font dos types puissants et compréhensifs. i.'œuvie a paru brutale en son temps; dans l'ensemble, elle n'est que fortç et triste. Il est permis aujourd'hui de dire que, si Flaubert avait en horreur les prédications morales comme les effusions sentimentales, cependant ces vies étalées impassiblement devant nous laissent à la lin de la pitié et dégagent une leçon. La leçon, grave et profonde, c'est le danger du romantisme : nous voyons ce que les grandes aspirations lyriques, les vagues exaltations, transportées dans la vie pratique par des âmes vulgaires, peuvent produire d'immoralité, de chutes et de misères sans grandeur. Le lomantisiTie incurable de Flaubert a rendu son analyse plus pénétiante et plus sûre; il n'a pu donner cette admirable description du mo;6?/s lyriiiue que parce qu'il en observait certains effets en lui-même. Et ces êtres vulgaires, formes dégradées de l'humanité, nous blessent dans notre amour-propre; ils nous affligent, et nous les méprisons : pourtantàls sont si réels, si vivants, ils souffrent avec une si énergique intensité, qu'ils prennent droit de représenter la pauvre humanité, et qu'un peu de notre pitié, une pitié loyalement, rudement gagnée par eux sans complaisance ni tricherie de l'auteur, adoucit nos dégoûts, notre tristesse et notre révolte. L'ironie impitoyable de l'auteur s'abat seulement sur ceux que la vie ne châtie pas, qui fleurissent en leur sottise et leur bassesse, sur l'heureux, hilare et décoré Homais.

Plus navranteet plus grise est l'impression que laisse VÉducalion sentimentale {iS69\ : Madume Bovary prenait une grandeur tragique par les convuTsTôns passionnées et par la mort de l'héroïiie. Ici, plus rien de grand dans le modèle : c'est J'aplatissemcut lent et progressif TnriTCTiTnX"pTiT~îfi~"viëj" ce Frédéric Moreau est TïTi médiocre, un faible, qui mamjue l'existence rêvée dans la lièvre idéaliste de ses vingt ans; par une suite d'expériences sans éclat, minutieusement décrites en leur terne réalité, se rabattent peu à peu toutes les ambitions, s'évanouissent toutes les chimères. La

volonté subjectives. Ce qui revient à dire que la distinction de l'art impersonnel et de la poésie personnelle n'est pas absolue, mais relative; et qu'ici comme en uiorale, il faut juger l'écrivain sur ses tendances et ses efforts, sur sa volonté IJI' éd.).

piolnndeur cl la tristesse de l'œuvre, c'est cet écoulement d'unr vie, où il n'arrive rierij cl, sans qu'il arrive rien, la submersion linale de toutes les espérances juvéniles dans la niaise, slupide et monotone existence du bouigeois de petite ville. Et que surnage-l-il? un souvenir, pas même un souvenir de bonheur, le souvenir d'une velléité sans effet; mais il suffit que ce soit un souvenir de la première montée de sève virile, pour que l'àme en soit à jamais ensoleillée et réjouie.

Triste encore, mais d'une tristesse plus tendre, est le premier des trois Contes que Flaubert donna en 1877 : cette histoire d'un cœur simple — il s"agit d'une pauvre servante de province — est d'une sobriété puissante et d'un art raffiné; dans l'insignifiance des faits, dans l'absolue pauvreté intellectuelle du sujet, dans la bizarrerie ou la niaiserie de ses manifestations sentimentales, transparaît constaniment l'essentielle bonté d'un cœur qui ne sait qu'aimer et se donner; quelque chose de grand et de touchant se révèle à nous par des effets toujours mesquins ou ridicules; et ces deux sentiments qui s'accompagnent en nous, donnent une saveur très particulière à l'ouvrage.

En face de ces études réalistes sur la vie contemporaine, Flaubert nous présente de hardies, d'étranges tentatives de restitution de mœurs ou d'àmes bien lointaines : la Légende de saint Julien r Hospitalier, Hérodius, dans les Trois Contes, la Tentation de saint Antoine (1874), et surtout le roman carthaginois de S«/rtm?n6ô(l862). En réalité, il n'y a pas de contradiction entre les deux parties de l'œuvre de Flaubert, lia tout simplement « appliqué à l'antiquité les piocédés du roman moderne », et la Ten'tatiofï on Salammbô ne sont pas construits autrement que Madame Bovary ou le Cœur simple. Seulement, l'observation directe étant impossible ici, il y a suppléé par l'éUjde des documents qui permettaient de reconstituer la réalité disparue.

La Tentation de saint Antoine, qui paraît une si prodigieuse fantaisie, est aussi strictement objective que l'Éducation sentimentale. Celte hallucination fantasticiue est sortie tout entière d'une patiente étude de documents; de là, justement, la froideur de l'œuvre, et la fatigue qu'elle laisse : tellement l'auteur s'est mis en dehors de la vie contemporaine, tellement il a éliminé toute idée personnelle, toute conception philosophique, morale ou religieuse, qui eussent donné direction, sens et portée à ce. splendide cauchemar. L'àme qui anime la Légende des siècles manque ici *.

1. Ces réflexions no s'appliquent qu'à la rédaction déflnilive, la troisième. La pn' mière était nettement romantique. El je ferais même aujourd'hui des réserves sur !•• caractère objectif de la dernière rédaction. L'exécution est toul objective. Mais l'àme personnelle de Klaubert^ue manque pas plus dans cette vision que l'àme de Leconte

Pareillement la couleur historique de Salammbô est tout à fait différente de la couleur locale des romantiques. Je ne sais quelle estime un archéologue peut avoir pour le roman de Flaubert : pourtant il est sîif que Tœuvre n'est ni symbolique ni philosophique, mais strictement historique. Flaubert n'a rien voulu exprimer de lui-même, ni sa conception ni son rêve de la vie. Il a essayé de comprendre, de voir et de faire voir comment avaient pu vivre des Carthaginois, ainsi qu'il avait montré des Normands, il a essayé de déterminer sa vision par une solide et vaste érudition, de diriger et limiter son imagination par tout ce qui pouvait contribuer à former la connaissance exacte de la vie carthaginoise : visite des lieux et vue de tous les débris de l'art punique, élude de textes anciens et modernes, examen de toutes les formes analogues ou voisines de civilisation

Au reste, il prétendait faire œuvre, non pas d'archéologue, mais d'artiste. Il suppléait à toutes les lacunes de l'érudition : il allait chercher à travers les siècles et les races de quoi compléter ses textes, cueillant ici un trait du Sémite biblique, et là faisant concourir sainte Thérèse à la détermination du type extatique de Salammbô. « Je me moque de l'archéologie, écrivait-il; si la couleur n'est pas une, si les détails détonnent, si les mœurs ne dérivent pas de la religion et les faits des passions, si les caractères ne sont pas suivis, si les costumes ne sont pas appropriés aux usages, et les architectures au climat, s'il n'y a pas, en un mot, harmonie, je suis dans le faux. Sinon, non '. » 11 n'était pas dans le faux. Il a fait ce qu'il voulait, et cette œuvre, en son éclat étrange, est forte comme Madame Bovary. La psychologie, naturellement, est moins intérieure, plus sommaire; les passions, bizarres parfois en leurs effets, ou monstrueuses, sont élémentaires en leur principe. Mais c'était une condition du sujet. Tout l'intérêt va aux manifestations extérieures par lesquelles cette humanité lointaine se représente à nous, formes de meubles ou de palais, formes de sentiments ou d'actes. Un peu lourd, quoi qu'en ait pensé Flaubert, en sa richesse descriptive, ce roman est supérieur à tout ce qu'on a pu tenter en ce genre, par la largeur pittoresque et l'énergie dramatique des tableaux.

11 serait injuste de juger comme une œuvre achevée le roman

de Lisle dans les Poèmes antiques. L'auteur a évité de se mettre directement en scène, lui et son temps, et les idées de son temps : mais sa vision historique est en même temps une rep^-ésentation symbolique, et le triomphe de l'atome de matière, de la cellule, sur lequel s'achève l'ouvrage n'est certainement pas une caractéristique de la civilisation dn iv' siècle : c'est le terme du développement philosophique et scientifique de l'hiunanité, tel que le comprend un poète de la fin du xi.x* siècle {W éd.).

t. Lettre à if. FrteAner, à la suite de 5aiaTOmé<î. Cf., lé/rf. ,1a lettre à Sainte-Beuve.

1U78 LK NATUKALISMK.

postliuine tic îiourard et Pt'cuckct (1881). Ces expériences incessamment renouvelées de la bèlise bourgeoise deviennent vite fastidieuses et fatigantes. I, 'accumulation des petits faits, vraisemblables ou vrais chacun isolément, a ((uelque chose d'artificiel, de mécanique : ces bonshommes sont des caricatures sèches et tristes. C'est là surtout que lironie s'alourdit jusqu'à la cruauté: précisément parce que Flaubert prend son point de départ dans son préjugé personnel, c'est là qu'il y a le moins de vérité objective, et, sous la platitude réaliste du détail, le, plus de fantaisie arbitraire : cette étude n'est qu'un vieux paradoxe romantique traité par le procédé naturaliste.

Une dizaine de volumes, dont trois ou quatre sont des chefsd'œuvre, voilà l'œuvre de Flaubert, et il taul lui compter cette sobriété, qui révèle l'artiste difficilement satisfait de sa production. Aussi se faisait-il de l'art la plus haute idée : c'était sa religion, le remède au mal métaphysique, la raison de vivre. Par l'art seul, l'intelligence et la volonté saisissent leurs objets qui, partout ailleurs, leur échappent : dans Fart seulement, l'homme peut connaître et créer; hors de l'art, il n'y a qu'illusion et impuissance. Le fanatisme artistique de Flaubert n'est pas griserie d'imagination ni expansion de sympathie : c'est la dernière étape d'une pensée philoso|)liique, qui na point voulu s'arrêter dans le scepticisme pessimiste. Par là encore, il clôt l'âge romantique et remet la littérature sous la direction de la réflexion critique.

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