ROMANCFERS NATURALISTES : .M. É. ZOLA
L'école naturaliste, que Flaubfrt se défendait d'avoir fondée, s'est constituée à la lîn du second Empire, sous l'influence de Madame Bovary et des théories littéraires de Taine, sous l'influence plus lointaine et d'autant plus prestigieuse des grands travaux des physiologistes et des médecins. Le maître qui a fourni les formules les plus impérieuses, les applications les plus éclatantes de la doctrine, est M. F. Zola'.
Flaubert n'était encore qu'un artiste : M. Zola est, prétend être
1. M. Emile Zola (1840-1003). Principales a-uvips : Contes à Ninon (186i). Théri'se liaquin (18fw). Les Hougoii-Mari/uart (1871-1803 1 : la Coni/ufte de Plas.<:ans, lu Curée, f Assommoir (1877), Germinal (188.j), la Débâcle (189-2]. Les Trois villes Lourdes 1,1804), Home (1896), Paris (1808). Les Quatre ÉrangiU-s : léconditc (1880 Triioail (1001) ; Correspondance, 1007-l'.t08, 2 vol. - Édition i Ch.irpcntier, 40 voi in-18 (-20 vol. dos fiougon-Moct/uart . s vol. i\,\ Critigue; 1 vol. <ii' Théâtre; 2 vol. (le r.iirrespondance). — A consulter ; Iv Zol.-fr le lloman exp/Timental, I vol. ; !•'. Briiiiolièie, le liomun nutwalinle. -' tSl. 180-J; K. Doomic, Porlraitê d'icriraiiit; Larriiiiinel, Nouvelle* Études de litJ. et d'art; Mnssis, Comment tmilc Zoln cnmpoiait SfS romans, lOOfi.
un savant. 11 s'inspire, outre Tajne, de Claude Bernard. Un roman n'est plus seulement pour lui une observation qui décrit les'combioais'jns spontanées de la vie : c'est une expérience, qui produitartificiellement des laits d'où l'on induit une loi certaine et néces-' saire. Il n'y a pas lieu de nous arrêter à la théorie du roman expéri- ' mental : elle repose sur la plus singulière méprise. M. Zola n'a jamais aperçu la différence qui existe entre une expérience scientiliquement conduite dans un laboratoire de chimie ou de physiologie, et les prétendues expériences du roman où tout se passe dans la tète de l'auteur, et qui ne sont en fin de compte que des hypothèses plus ou moins arbitraires*. M. Zola ne nous a-t-il pas confié lui-même, dans une lettre rendue publique, que son roman du fieue était une » expérience scientifique » conduite « à toute volée d'imagination » ?
Passons donc condamnation sur les prétentions scientifiques de M. Zola : toute la série des Rougon-Macquart, cette histoire naturelle d'une famille sous le second Empire, ne nous apprend rien sur la loi de l'hérédité, ne la démontre ni ne l'explique. Dans l'hypothèse de la parenté qui unit tous les héros de ces romans, je ne puis voir qu'un artifice littéraire, assez inutile du reste : les œuvres ne perdraient rien à rester isolées dans leurs titres, comme elles le sont de fait. Car toutes les branches de la famille des Rougon-Macquart poussent de tous côtés, à tontes hauteurs, et la série ne me donne pas même cette impression générale que produit laComédie humaine de Balzac : les récils divergents ne concourent pas à former en moi l'idée d'un vaste ensemble social, où les diverses parties se tiennent et se raccordent.
La faiblesse de la conception scientifique de M. Zola apparaît assez curieusement dans le caractère particulier de chacun des roma.ns qui doivent l'exprimer. Il semblerait que l'objet principal du romancier devrait être l'élude de l'individu en qui se continue la névrose héréditaire : mais pas du tout. L'individu s'efFace : et les documents qu'apporte M. Zola sont relatifs à une spécialité professionnelle, ici les chemins de fer, là les mines, là la broderie ailleursla finance. C'estGervaisequiestune Rougon-Macquart, mais c'est à l'alcoolisme de Coupeau que l'auteur s'attache; et Gervaise avec son hérédité, n'aurait pas déraillé, si Coupeau n'avait bu.
Au reste, expérimentations scientifiques, ou explications techniques, tout le scientifique et tout le technique se valent chez M. Zola : il n'est même pas vulgarisateur comme M. Jules Verne. Ce n'est chez lui qu'agitation confuse, étalage incohérent de mots savants ou spéciaux, qui étourdissent sans éclairer. C'est de la science en trompe-l'œil.
t. Taine (Préface des Essai» de critique) invitait à l'erreur {IS' éd.).
La psycliologie des romans de M. Zola est bien courte. Sa doctrine fûTÏÏisait — et son letnporanient ne protestait p^s contre au doctrine — que l'observation scientifique est extérieure, non intérieure. Il ne s'est pas douté que ce n'est qu'en soi qu'on connaît les autres. Il a vu passer des gens en blouse ou en redingote, gesticuler des bras, ctinceler des yeux, ràler ou saif,Mier des corps : et il s'est demandé' ce que cela signidait. Ou plutôt, il l'a demandé à .sa science : ses manuels de médecine lui ont montré des cas pathologiques; ses manuels de physiologie lui ont expliqué les fonctions de la vie animale. Persuadé qu'il tenait tout l'homme, il ii'à rieii cherché dans la vie humaine au delà des accidents de la névrose et des ptiénoinènes de la nutrition. Des agitations de fous, ou des appétits de bru tes^. voilà tout ce qu'il nous olfre : de la, l'indigence psychologique, le vide inquiétant de ses bonshommes : de là, la mécanique brutale et grossièrement convenlionnelle de leurs actes. Ce sont des fous ou des biutes, de qui, au bout de quatre cents pages, après qu'ils ont étalé leur vie, on n'a rien à dire, sinon que ce sont des brutes ou des fous.
Malgré ses ambitions scientifiques, M. Zola est avant tout un \'manij.que. Il me fait pensera V. Hugo. Il a un talent vulgaire efrabuste, où domine l'imagination. Ses romans sont des poèmes, de lourds et grossiers poèmes, mais des, poèmes. Les descriptions sont intenses, éclatantes» écrasantes, et tournent en visions hallucinatoires ' : l'œil de M. Zola, ou sa plume, déforme et agrandit tous les objets. C'est un rêvç..irLaastrueux de la vie qu'il nous offre : ce n'en est pas la realité simplement transcrite. Sa fantaisie effrénée anime toutes les formes inertes; Paris, une mine, un grand magasin, une locomotive, deviennent des êtres effrayants (jui veulent, qui menacent, qui dévorent, qui souffrent; tout cela danse devant nos yeux comme dans un cauchemar. La pauvreté et la raideur des caractères individuels les inclinent à devenir des expressions symboliques -, et le roman tend à s'organiser en vaste allégorie, où plus ou moins confusément se déchiffre quelque conception philosophique, scientifique ou sociale, de mince valeur à l'ordinaire et de nulle originalité. Tout cela est bien d'un romantique, et l'on a pu qualifier de réalisme épique le genre de M. Zola.
1. Cf. ce prodigieux Puradou, ilaos la Faute de l'abbé Alourel : il n'y a pas ud exemple, même chez Victor Hugo, d'un aussi fanlustique agraadissomoul de la réalité ; cependant cf. les Misérables (le jardiu de la rue PUunel) et les Chansons des rues et des bois. Pour le principe de ce procédé descriptif, voir la « personne » de la cathédrale dans Notre-Dame de Paris.
'2. Les yr-as et les maigres, du Ventre de Paris. Le paysan et le bourgeois, dans la Dàhàcle. Ailleurs une femme qui devient la Femme, et son vice le Vice universel. Même dans le couple de {'Assommoir, peu d'individualité, et, au contraire, puissante vérité typique.
Des épopées sociologiques, voilà bien en effet ce qu'il a donné, et j'y trouve à peu près autant de document humain que dans les épopées humanitaires de la Légende des siècles.
Mais c'est précisément ce romantisme, cette puissance poétique qui font la valeur de l'œuvre de M. Zola : cinq ou six de ses romans sont des visions grandioses qui saisissent l'imagination. Surtout, incapable, comme il est, de faire vivre un individu, il a le don de mouvoir les masses, les foules : il est sans égal pour peindre tout ce qui est confus et démesuré, la cohue des rues, une réunion de courses, une grève, une émeute. Toutes les parties de Germinal qui expriment la vie et l'âme collectives des mineurs, sont étonnantes de largeur épique.
Avec ce Germinal, qui est l'épopée du mineur du Nord, l'œuvre maîtresse de M. Zola est T Assommoir, répopée dé l'ouvrier parisien. Par un heureux accord de ces sujets vulgaires et de son talent brutal, M. Zola a mis dans ces deux romans plus de vérité^ une observation plus serrée et plus précise que danVTé's autres : là aussi, plus de sincérité, je crois, et moins d'artifice verbal.,.,Ce sont les deux maîtresses œuvres qui resteront de ce laborieux ouvrier. Je ne dis rien de sa Débâcle : grand sujet, œuvre manquée '. Toute l'émotion est dans la matière : et pour preuve, qu'on relise les plus ordinaires correspondances des journaux de 1870, on sera tout aussi douloureusement empoigné.