‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 46 sur 504 · ROMAN DE RENART · texte numérisé non relu

ROMAN DE RENART

raissent Noble le lion, Ysengrin le loup, Brun l'ours, Tibert le chat, Tiercelin le corbeau, et combien d'autres, jusqu'à Tardif le limaçon et Frobeit le grillon ! C'est tout un monde, organisé sur le modèle de la société humaine. La famille y est coastituée aussi forternenl que chez nous : tous ces barons sont mariés canoniquement; Ysengrin a pour femme Hersent, Rcnart Ermeline; Madame Fière la lionne ligure aux côtés de Noble le lion, roi, comme il est juste, de la féodalité animale. Ainsi chaque espèce est fortement individualisée; à l'abstraite et vague idée qu'évoque le nom commun de l'espèce, le nom propre, personnel, substitue l'image précise d'une physionomie et d'un tempérament uniques. Ce n'est plus le lion, ni le loup, ni le goupil, Vanimal en soi, résidu incolore de multiples sensations qui se sont compensées et neutralisées en se superposant : c'est Noble, c'est Ysengrin, c'est Renart, des individus, des héros d'épopée, aussi réels, aussi vivants que les Roland et les Cuillaume. D'un seul côté, ils sont moins vivants : car ils ne meurent pas, et rien n'est vraiment vivant que ce qui meurt. Par cë~bénéfice d'immortalité qui les distingue de leurs congénères anonymes dont le poème a besoin quelquefois, tous les animaux que leurs noms individualisent redeviennent des types, et figurent la permanence indéfinie de l'espèce.

De quels éléments s'est formé le roman de Renœrtl d'où en vient la matière? et qui d'abord lui donna forme? Ce sont questions fort disputées; mais pour nous en tenir aux faits principaux et acquis, il suffira de dire que le roman de Renart est d'origine essentiellement traditionnelle : et les traditions dont il est sorti sont tantôt savantes et tantôt, le plus souvent, populaires. On conçoit, parle titre même de l'ouvrage, quel rapport en unit le sujet à celui des Fables qui de l'antiquité gréco-latine furent transmises en si grand nombre au moyen âge. Ces Fables, conservées dans des recueils latins qu'on traduisit ensuite en français (comme fit Marie de France dans son Ysopet), furent très goûtées des clercs à qui elles inspirèrent toute une littérature, allégorique, satirique et morale. Une seule branche de Renart est provenue directement de ce fonds classique et clérical, qui pourtant n'a pas laissé d'exercer une réelle influence sur la formation de certaines parties du roman. Car nombre de ces apologues, émanant des écoles, finirent par former une sorte de tradition savante, où puisaient librement les conteurs sans faire à proprement parler œuvre do traducteurs. Mais ils prenaient surtout leur matière à la tradition orale du peuple, et c'est de là que vient la meilleure partie des poèmes ~dë Renart. C'étaient des contes, sans prétention et sans intention autre que d'amuser, qui racontaient les actions, les luttes, les méfaits et les malheurs des animaux : de ces contes,

% I,lTTÉRATURli BOURGEOISE.

(loni los prcniit'is (•lénients remontaient aux j)lus lointaines origines des iieuplrs européens, les uns venaient de TOricut, connue ceux où liyun- le lion; d'autres venaient du Nord, comme ceux dont l'ours était (avant le ioup,^ le prinntif liéros. Depuis des siècles, ils vivaient dans la mémoire du peuple, et comme ils préexistaient aux formes littéraires qui en ont fixé ou transformé un certain nombre dans les poèmes de Renart, ils se sont transmis jusqu'à nos jours par la même tradition orale dans beaucoup de pays. Les foUcloristes ont retrouvé chez les Finnois et dans la Petite-Russie de ces aventures comiques du loup et du renard, qui divertissaient nos vilains du xiT' siècle.

Ouand eut-on, et qui eut l'idée géniale, épique, d'ajouter au nom de l'espèce un nom propre qui fit surgir l'individu du type? Il faut se résoudre à l'ipiiorer. Toujours est-il que, dans la Franci' du Nord, en pays champenois, picard et vallon, vers le milieu du XH' siècle, les <ics(cs de Rcnarlle r/y^pi/ étaient devenus assez popu. laires pour qu'un clerc flamand fit une compilation de ces récils en vers latins, VYsmgrimus. Vnis, vovs WHo, un poète allemand, Henri le Glicliezare, faisait de l'histoire de Renaît un poème suiv:, qui semble attester que les récits français tendaient déjà à S'' grouper dans un certain ordre. Pendant la fin du xu® siècle, cl une partie du xin*', l'épopée de Renart fut remaniée, amplitiée, améliorée, gâtée par une foule de poètes, dont beaucoup étaient des clercs. Les « branches » s'ajoutèrent aux « branches », sans que jamais une refonte générale en fit un tout bien lié, un poème unique et d'une sensible unité : ce qu'on ne saurait au reste regretter. Si la branche U, Renart et Cliantecler, est peut-être le plus ancien morceau de la collection qui nous est parvenue, le Jnr/emcnt de Renart en est le principal et le plus fameux épisode : il eut un immense succès, et fournit le thème essentiel des imitations étrangères du roman, depuis le Rcincke Vos flamand jusqu'au poème bien connu de Gœlhe.

Rien de plus hétérogène et de plus inégal que les vingi=Sfi0 [ branches de Renart que nous possédons. On y trouve tous les dialectes, dftpuis le pur picard jusqu^à je ne sais quel jargon itaUanisé, toutes les sortes de tons et d'esprits comme tous les degrés du talent.

Cette inégalité apparaît d'abord dans le maniement de ce qu'on pourrait appeler V intrinsèque irrcalUé du sujet. La société d'animaux qu'on nous présente est, par hypothèse, tout idéale et toute fantaisiste : elle combine des actions et des formes propres à l'homme avec des actions et des formes propres aux hôtes. C'est ainsi qu';\ la cour du roi Noble, toutes les espèces vivent en paix : je veux dii-e qu'entre les animaux titrés de noms propres qui y

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