‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 47 sur 504 · ROMAN DR RENART · texte numérisé non relu

ROMAN DR RENART

sont assemblés, ne peuvent exister que des luttes féodales. Ce sont des motifs humains, non leurs instincts d'animaux, qui les rapprochent ou les brouillent. Ainsi Ysengrin le loup ne son«e nulle part à manger Belin le mouton, mais il se nourrit de tons les congénères de dom Belin qu'il peut saisir dans les champs et dans les parcs. Ainsi Bruyant le taureau et Brichemer le cerf jouissent de toute la conliance de Noble le lion, qui jamais ne jettera sur eux sa royale grilTe. Kenart seul fait exception, l'impudent j>ersonnage, et c'est bien son appétit glouton qui en lait l'éternel ennemi de Chantecler le coq, de Pinte la poule, et de toute leur noble parenté, comme de la gent vulgaire qui picore sur le fumier des vilains.

Quelle que soit la fantaisie qui se joue dans l'invention de cette société d'animaux, et quand elle n'aiirait été créée que pour fournir un divertissement sans fatigue et sans amertume par le spectacle d'une agitation sans conséquence et sans gravité, il n'en serait pas moins vrai que le monde où luttent Renart et Ysengrin s'est organisé à la ressemblance de celui que connaissaient narrateurs et auditeurs. El le charme de ces romans de Itenart, comme celui des Fables de La Fontaine, consiste dans l'application aisée que l'esprit fait constamment à la vie humaine de ce qui se passe chez les bêles. Mais on conçoit quelle délicatesse de goût, quelle légèreté de touche il faudrait pour ne point dépasser la mesure sous prétexte de rendre la peinture plus comique ou plus maligne par la précision des ressemblances.

Cette connaissance du juste point où il faut aller, c'est la moitié du génie de La Fontaine, et c'est ce qui fait de certaines « branches » de Renaît des choses exquises. Bien surtout ne saurait donner du poème une idée plus favorable que le morceau qui se trouve, du reste très illogiquement, l'ouvrir : le Jiismentde Hmart est vraiment un chef-d^œuyre, à quelques grossièretés près, et telle de ses parties, comme l'arrivée de dame Pinte demandant justice de Renart pour la mort de Copée, donne la sensation de quelque chose d'achevé, d'absolu, d'une œuvre où la puissance, l'idée de l'écrivain se sont réalisées en perfection. Ce ne sont guère que deux cents vers : mais, comme dira Boileau, cela vaut de longs poèmes, et l'on doimerail ])our ces deux cents vers-là bien des Enfanrcs Garin et des Uuon de Bordeaux. C'est plaisir d'entendre si justement noter la plainte de dame Pinte la poule, dont cinq frères et quatre sœurs ont passé sous la dent de Renart : même pour cette fois il émane de l'expression tout objective comme une tiède sympathie qui enveloppe, adoucit, allège l'ironie. Puis le récit court, léger, malicieux, aimable, jetant sur chaque objet une vive lueur, sans jamais s'arrêter ni insister : la pâmoison de dame

Pinte, le rugissement du roi justicier, dont messire Couart le lièvre prend la liiivre, le service funèbre de dame Copée, et les miracles qui se font sur sa tombe, la guérisou de messire Couart, Yscngrin faisant mine de se coucher sur la pierre du sépulcre, et se disant guéri d'un prétendu mal d'oreille, pour empirer l'alfaire de Renarl, meurtrier delà sainte miraculeuse. Voici dans tout ce petit drame une grande chose qui apparaît, et qui sera l'une des qualités éminentes, peut-être la plus incontestable supériorité de notre génie et de notre littérature. Je veux dire la mesure : la délicate^sse et la sobriété dans la plaisanterie, l'art de conter, et de faire avec rien une œuvre exquise.

11 s'en faut que les autres « branches » du roman aient la valeur de ces deux cents vers : cependant on en pourrait citer encore d'agréables et d'amusantes. Comment Tiberl le chat mangea l'andouille à la barbe de Renart, sans lui en faire part, et comment deux prêtres se disputèrent la fourrure de Tibert qui ne se laissa pas prendre ; comment Renart prit Chantecler le coq, et comment Chantecler échappa des dents qui le tenaient ; comment Renart eut le fromage que Tiecelin le corbeau avait dérobé à une bonii' femme, et voulut avoir Tiecelin lui-même, etc. : toutes rcaventures, et d'autres encore, méritent d'être lues. C'est toujouis la même absence, si complète qu'elle en devient étrange, du sentiment de la nature, en faisant de toute la nature, des bois, des prés, des eaux, la scène multiple et changeante du drame. Mais c'est aussi la même vivacité de récit, la même aisance de dialogue, le même art de railler, et la même ironie qui circule à travers le roman, pétille et déborde comme une mousse légère.

Les défauts cependant s'accroissent ; et sans parler des obscénités, je ne retrouve plus, dans les morceaux que j'ai cités, ni dans le reste du roman, l'exquise mesure (jui fait la valeur de l't'pisode de Pinte et de Copée. Toute la vivacité de la narration ne l'empêche point d'être prolixe : chaque chose est rapidement, légèrement dite, mais il y a trop de choses, et trop d'inutiles ou d'insignifiantes. De même le dialogue est juste, facile, vivant : il se poursuit ti'op sans antre but que lui-même, et tourne au jacassement vide.

Mais surtout la mesure manque dans l'assimilation des animaux aux hommes. Bien peu de récits échappent à l'incohérence et à l'absurdité. Jusque dans le Jugement, nous voyons chevaucher les messagers de Noble, l'ours, le chat, le blaireau, et Renart fortifier son donjon : c'est bien pis dans les autres branches. Ici Renart et Yscngrin sarment pour le duel féodal; là Brichemer le cerf revêt le haubert et porte l'écu au bras : ce qui ne l'empêche pas d'être chassé par les chiens comme un simple cerf, et pour surcroit

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