Fondé par M. Liipnô-Poc
2. L'Envers d'une Sainte, 1892; les Fossiles, 1892; ilnvitée, 1893; rAmou bro-ie, I8.W; la XouvcUe idole (fl. de Paris, l.'i mai 189.5); la Figurante, 1896; ' Hepas duJÀon, 1897; la Fille sauvage, 1902.
'r 3. Amoureuse, 1891; le Passi<, 1897; Tli Mire d'Amour, 1898; /.• Vieil homme, 1901.
lyrBrieui ', talent probe, jiuissajit, un peu fruste et un peu 'ios, étudie des cas sociaux. Il iJéi-ouvre et sonde, d'une main un peu rude, les plaies vives ,de la conscience et de la société moderne. Il applique successivement son observation, à la fois précise et sommaire, aux institutrices, aux courses, à la corruption politique, aux institutions charitables, à la magistrature, aux nouriices, au divorce, aux désespérantes doctrines de Thérédité : il dit sur toutes ces choses un mot juste, sans nuance. Son art est comme sa pensée : clair, fort, sans tricherie et sans finesse. .Ni Renan ni Sainte-Beuve n'ont été ses maîtres : qui sait s'il en a eu? il est lui, il dit ce qu'il a à dire, sa pensée laborieusement conquise, dans une forme qui l'exprime loyalement. Et ce n'est pas un mérite médiocre.
M.JJonna}- est un ironiste, qui de la fantaisie ai:islophanes.que est passé à l'étude des formes les |>lus modernes de l'amour et de l'àme féminine, f'uis de la peinture non flattée de la moralité déconcertante des gens (jui mènent la haute vie, il s'est tourné, emporté par le courant de l'époque, vers l'examen des problèmes sociaux du féminisme et du collectivisme. Il a beaucoup d'esprit, un dialogue vif et charmant, une fantaisie amusante avec un arrière-goiU d'âcreté, une psychologie subtile et imprévue, avec des trouvailles d'une justesse qui saisit, un dédain content de s'étaler des artifices scéniques et de toute la vieille technique.
M. Ilervieu ^ est plus austère. Il produit peu; il se concentre. Il a simplifié sa forme, d'abord, même au théâtre, compliquée, tortueuse et alambiquée. Jl a mis sa force à nu. Il étudie des cas sociaux, les iniquités de la loi, l'oppression des faibles par la loi, l'expression de l'égoïsme de l'homme dans la loi. C'est à la loi qu'il fait la guerre, pour l'individu, pour la justice et pour l'humanité. Il lui arrive de regarder la loi, non plus de la société, mais de la nature : et les etfets qu'il en observe ne sont pas plus consolants. La loi de la nature est aussi créatrice de mal, de souffrance et d'injustice pour les individus : et le dévouement maternel a pour envers l'ingratitude liliale. La nature, comme la loi, se moque de la raison et de la justice. Observateur âpre, sans illusion et sans complaisance, M. Hervieu s'est fait un art
1. Blanchelte, 1892; l'Engrenage, 1891; l'Évasion, 1896; les Bienfaiteurs, 1896; le Berceau, 1898; R'-sultat des Courses, 1898; la Robe rouge, 1900; les Remplaçantes, 1901; la Française, 1907; Simone. 1903.
2. Lysistrala, 1893; Amants, 1895; la Douloureuse, 1897; V Affranchie, 1898; le Torrent, 1899; avec L. Descaves, la Clairière, 1900; l'Autre danger, 1903; le Retour de Jérusalem 1901; Oiseaux de passage, 1904; l'Escalade, 1904; Paraître, 1906; la Patronne. 1908.
3. Théâtre, 3 v. in-16, 1902. Les Paroles restent. 1893; les Tenailles, 1895; ta Loi de l'Homme, 1897; ta Course du /lambeau, 1901; Théroigne de Méricourt, 1903: le IMdale, 1904; le Réveil, 1905.
conforme à sa pensée. Sa pièce est une démonstration vigoureuse; il n'y a plus que les personnages, les effets, les propos qui lonl ressortir sa thèse. Tout porte, avec une justesse écrasante, qui ne laisse pas re.spirer le spectateur. M. Hervieu atteint ainsi à l'émotion puissante, une émotion un peu sèche, qui étreint sans réjouir. Aussi est;il plus estimé du [letit nombre que de la foule, qui vient au théâtre pour se réjouir.
Voilà quels sont à l'heure actuelle les maîtres de la scène. Je dois pourtant nommer encore M. Jules Lemaitre et M. Hostand.
M. Lemaitre', sans répudier bruyamment la technique établie, sans déconcerter les habitudes du public, sans prétention philosophique aussi et sans fracas de symboles, nous avait, dès son début, donné la sensation rafraîchissante d'une originalité sincère. Une (ine psycholof,'ie, vécue et sentie, non livresque ni théâtrale, d'où l'émotion sortait d'elle-même sans violences et sans ficelles, fait le mérite éminent des principales œuvres qu'il a écrites, où par surcroit il a rais toutes les grâces de son esprit et la forme exquise de son style. Il a traité les problèmes de la vie intérieure avec plus de bonheur et de délicatesse que les études sociales, où il a porté une observation un peu grosse. Il a débattu des cas de conscience subtils el douloureux avec une philosophie clairvoyante et humaine. Mais la politique et la polémique l'ont, semble-t-il, détourné du théâtre, où l'on pouvait espérer qu'il apporterait un jour le chef-d'œuvre complet dont jusqu'ici il ne nous a donné que la promesse et l'ébauche.
Pour M. Rostand 2, son étonnant succès n'est pas un accident individuel. Le public, secoué dans son prosaïque amour du vaudeville, harcelé, inquiété, prêché par les œuvres de l'étranger et des théâtres particuliers, s'est senti sollicité de changer quelque chose à son goût, d'élargir le cercle ordinaire de ses amusements. Et qu'a-t-il fait? Puisque le temps d'Ibsen. d'Hauptmann et de la poésie au théâtre était venu, il est retourné au drame romantique. 11 a fait des succès aux attardés, aux survivants de l'idéalisme lyrique : il a porté aux nues des drames de M. Coppée el de M. Richepin ^, sans s'inquiéter trop si cet idéalisme était creux et si ce lyrisme était verbal. Ce courant une fois déterminé, Cyrano de Bergerac s'est présenté : et ce qu'il y avait de facile et claire abondance, de gaieté jeune, de poésie à
1. Réoollée, 1889; le Député Levmu, 1891; le Mariayp blanc, 1891; Phlipote, 1893; rAye difficile, 189i; le Pardon. 1895; l'Ainée, 1898; la Massière, 1905.
2. Les Homanesques, 1894; la Princesse lointaine, 1895; la Samarilaine, 1897; Cyrano de Bergerac, 1897; l'Aigloh, 1900; Chantecler, 1910.
•i. Pour la Couronne, 1895. de Coppée; le Flibustier, 1888, le Chemineau, 1897. de Hichepin.
la |torlée de tout le monde, dans celle pièce romantique, a séduit le public jusqu'à un degré incroyable. Cyrano est le plus grand succès du théAtre contemporain, depuis le Maître de Fortjcs, les Deux Orphelines, et les Cloches de Corneville. Des critiques avisés ont cru que M. Bostand venait de faire une révolution sur la scène française, alors qu'avec un charme personnel dans l'exécutioti, il la ramenait à la formule de Trayaldubas et des Troia Mousquetaires. Les autres œuvres dramatiques de M. Rostand, a^amTet après Cyrano, manifestent les mêmes qualités poétiques, plus de grâce sentimentale au début, dans la suite plus d'abondance chatoyante : elles pourront assurer à M. Rostand un rang personnel dans l'histoire de la littérature contemporaine; elles n'intéressent pas, je crois, l'évolution de la forme dramatique, autrement que comme de brillantes survivances d'un art antérieur'.
C'est dans la poésie que l'évolution a été le plus nette : elle a pris même une apparence de révolution. Sans doute, il se fait encore de bons vers, des vers délicats et parfois puissants, dans les formes traditionnelles. Sans rien innover dans la technique, M Jean Lahor- nous a offert une poésie bouddhique, dont le pessimisme a un accent énergique et bien personnel. M. Maurice Bouchor, dans ses drames pour marionnettes '■, comme dans ses
1. On devrait aujourd'hui nicnlionner M. A. Capus, vaudevilliste aimable et un, qui trouve moyen d'unir l'observation tine et roplimisme [ISrignol et sri fille. 1895; ta Veine, 1902; l'Adversaire. 1904: Monsieur l'iéf/ois, 190"i; S'otre jeunesse, 1904; les Passagères. 1900; les Deux Hommes, 1908); M. H. Bataille, talent nerveux et hardi, parfois profondément humain (Maman Colibri, 190i ; la Marche Nuptiale, 190ô ; Potiche, 1906; la Femme nue, 1908); M. Bernslein, dramaturge vijroureux et malin, qui produit et exploite l'émotion avec un peu trop d'artifice, capable pourtant de remuer de la vie [le Détour, 1902; le bercail, I90i ; la Rafale, 190".; le Voleur, 1906; Snmson. 1907; Israël, 1908; l'Assaut, 191-.'); M. Emile Fabre. peintre clairvoyant et censeur âpre des mœurs politiques et financières d'. Argent, 1895: la \'ie publique, 1902; les
Ventres dorés, 1905; la Maison d'argile, 1907). Enfin M. Courleline a ramené la farce à l'observation des caractères et des mrt'irs : ses charges de militaires, de magistrats et de bourgeois sont d'une justesse fine dans leur outrance hardie {les Gaietés de l'escadron. 1886; la Vie de Caserne, 1888; Boubouroche, 189."!). (//" éd.).
2. Jean Lahor (le D' Cazalis, 1810-1909), l'Illusion, 1888, la Gloire du Néant. 1896.
3. roAie. 1889, éd. revue, 1899, Noél, 1890, la Légende de Sainte-Cécile, 1891, les Mystères d'Kleu.'iis, 1894. Ce sont les quatre drames pour marionnette.'!. M. Bouchor a donné encore la Première vision de Jeanne d'Arc, 1900. Les Symboles ont paru en deux séries, 1888-1895. — Il faut noter ici le rûle considérable joué en ces dernières années par M. Bouchor, pour le développement de l'éducation populaire. 11 s'est assigné pour mission de présenter au peuple ouvrier et aux enfants des écoles les plus purs chefs-d'œuvre artistiques, de mettre la joie esthétique et l'élargissement intellectuel qui en résulte à la portée des àrnes enfermées dans les vies les plus
Symboles, a su, par le vers cl le slylo que les romantiques et i( Parnasse lui avaient appris, exprimer un exquis ni(!'tango *\<philosopliio ol d'énjolion, un (in senlimcnl des aniiquilés et dr rclif^ions.
C'est aussi par une erreur singulière, qui est nn« victoiie du goût spontané sur la lliéoiie réflécliie, que les jeunes ont saine \ comme un mailre M, de Horcdia', un pur parnassien, un excellent faiseur de sonnets, qui procède même encore plus d. Gautier que de l.econte de Lislc. Son éclatante poésie semblr moins reproduire la nature vivante que des pièces d'oifèvrerie. Chaque sonnet est comme un plat somptueux, où, dans nu chum[i limité, la fantaisie d'un puissant arlistc aurait «'nlcrmé des sujethistoriques ou mythologiques. Ce mailre ciseleur a réussi par I.i splendeur de son art : mais c'est un art qui nesl pas du tout dans le mouvement.
La réaction contre les foinies dures, arrêtées, métalliques ou marmoréennes dé là" poésie parnassienne, et contre les photographies impassibles des scènes naturelles ct jociales, a commencé à devenir sensible aux envirorîs de 1885. On a repris goût aux idées, et aux émotions, dans lesquelles s'expriment lelois du monde ou de la vie, et rinlime essence de l'individualité. - Vigny et Lamartine sont revenus à la mode concurremment. Des jeunes, "groupés en écoles ou en coteries, autour de quelques revues batailleuses, ont déclaré la guerre à la tradition de la poésie française et annoncé l'aurore d'une poésie nouvelle. Le public a connu cette agitation par les étiquettes voyantes de poésif décadente, ou symboliste, ou romane; il a entendu parler de vers libérés, libres, ou polymorphes 11 a entendu porter aux nues avec Baudelai-re, qui était mort, deux vivants, Mallarmé et Verlaine : les vers énigmaliques de l'un, la vie scandaleuse de l'autre l'ahurissaient. La bizarrerie et l'obscurité des œuvres, le fracas fumeux des doctrines, le nombre des noms étrangers qu'on rencontrait parmi ces restaurateurs de la poésie française-, la légèreté
humbles et les plus dures. Rompant avec l'inepte tradition qui consiste à offrir au peuple des œuvrrs faites e.xprès peur lui, vulpaires cl propres à maintenir la viilgaritù, il n'offre que de l'exquis, où il introduit, apprivoise, élève douccmenl son piihlic par un très habile enseignement dissimulé sous une bonne humeur et une rondeur charmantes. C'est un effort original et heureux pour faire pénétrer notre grande liUératuro là où il semblait hioii qu'il lui fût impossible d'avoir accès.
1. José-Maria de llercdia, né à Cuba i lSi','-1900). Les Trop/n'es ont paru en 1893-' (l.emerre, in-8 et in-16). Beaucoup de ces sonnets étaient connus de|iuis longtcinps.<
2. Mockel, Majlerlinck, Bodcnhach, Verbaeren, Wallons ou Klamands; Viélé- Griffio, Sliiarl Merrill, .\màricains; M.ii'ie Krysinska, PoIoii.éi.sc ; Mitréas, Crée. R! puis Kaliri, de Souza, etc. .le ne parle que des noms, de leur physionomie et cousonanco. Plus d'un de ces écrivains est un bon et excellent Krançais. d'esprit et di; co'ur : pour le public qui voit du dcliois, les noms étaient exotique".
railleuse des informations des journaux, plus occupés d'amuser le lecteur que de l'éclairer, tout, pendant un temps, fit croire qu'il n y avait là qu'une immense mystification, ou une immense prétention, une furieuse réclame, et un ma{j;nifique avortement. En réalité le mouvement était sérieux et fécond, et la révolution tumultueuse enveloppait une très raisonnable évolution'.
Les deux maîtres dont on se réclamait, étaient fort inégaux. Mallarmé-, qui a exercé par sa conversation, paraît-il, exquise, une aciion considérable, est un artiste incomplet, inférieur, qui n'est pas arrivé à s'exprimer. VeHâÙje * est un vrai poète : et plus d'une fois, il a été un gramlpoète. Naif et compliqué, très savant et très spontané, il a exprimé avec un art raffiné et sincère l'è' duel de l'esprit et de la chair, les douloureuses angoisses de rânié'~élàiicée vers son Dieu, et les furieuses joies du corps vautré dans sa corruption. Il retournait au romantisme, en faisant de la ^ poésie le cri d'une âme manifestant sa destinée.
Mais décadents ël symbolistes, en ronipant avec le Parnasse, ne voulaient pas retourner au lomanlisme. Ils en avaient assez des tableaux d'histoire ou de mœurs, des paysages précis et comme solides, des discours de science et de philosophie, de toute la poésie objective et impersonnelle; mais ils ne voulaient pas recom-^ mencer le journal ou la confession de leur vie, emplir leurs vers . de leurs expansions biographiques. .Dans les paysages, ils saisirent non la forme lixe des choses matérielles, mais le retlet fugitif de l'heure ou de la saison, du temps qui passe, mais le~ rythme incessant de la vie en travail, la déconifiosition et la recomposition qui ne s'arrêtent pas. Dans le moment et dans le mouvement ils inscrivirent les choses éternelles, les lois secrètes de la nature et de l'être. Entre la fluidité des apparences et l'cterpité des causes, la réalité particulière du corps sembla
1. Sur lo, symbolisme, consulter : Charles Morice, la Lilléralure de tout à l'heure, 1889; R. de Souza, le Rythme poétique, 1892; E Vif!:ié-Lecoq, La poésie conlfimporai7}c, 1897; Ati. van Bover et P.iul LéauLaud, Poètes d'aujourd'hui, 1900; J. Lemaitrc, Hevue é/eiie, 7 jauv. 1888; F. Brunelicro, neviie (/f.s Deux iVondes, \" nov. 1888 cl t" avril 1891: liurel, Enquête sur l'éoolation littéraire, 1891; VV.G. C. Byvanck, Un Hollandais à Paris en 1891, 1892; G. Lanson. The new poetry, dans The International Monlhly, oct. 1901. — L'édilear ordinaire des symbolistes est l'éditeur Vanier.
•2. Sle))liani; Mallarmé, I8i2-1898. Vers et Prose, Fcrriu cl G'°, 1893 : c'est un /lorilfii/c. Los (ouvres de Mallariiié avaient paru en édilious généralement coûteuses ; L'après-midi d'un faune, ISTG; Poésies complètes, 1888; Payes, 1890-1891; Les poèmes de Poê, 1888 ; Divagations, 1897.
3. Paul Verlaine (1844-189(>) : Poèmes saturniens, 1866; Sagesse, 1881; Jadis et naguère, 1885; Parallèlement, 1889; etc. Œuvres complètes, Vanier, 6 vol., 1899-1903. — Il faut nommer Jean-Arthur Rimbaud (1854-1891). Les illuminations, 1886; Œuvres, 1898. 11 fut un des ouvriers de la première heure du symbolisme.
1130 LA PIN DU SlfcCLB.
s'évaporer. Toute la nature ne fut plus (ju'urie image mobile, un symhole voilé cl flou des condil.iotjs qui la df^lerminenl.
Et, d'autre |)art, les choses ne sont, ou, si l'on veut, ne sont atteintes pai' nous que dans notre sensation : elles sont en nou<, elles sont nous. Ma vision de la nature est la vie même de mon esprit; et c'est moi que je sens, que je trouve dans les choses. Peindre les paysages que je vois, en la nuance que je vois, assembler dans mes vers les fragments des choses qui coexistent ou s'attirent en ma pensée, c'est — sans indiscrétion biographique — raconter le secret de mon âme; c'est dire la saveur de la vu à mes lèvres, et comment les lois de la di'stinée humaine se réfractent en mon individuelle singularité. Toute la nature sera le symbole de mon être et de ma vie.
Ainsi s'explique la prédominance de la forme symbolique daula poésie récente. Par le symbole se renouvelaient à la fois lu traduction artistique des choses de l'âme et celle des choses du dehors.
Pour mettre la forme d'accord avec l'inspiration, la langue et le vers ont été bouleversés. On a essayé de rendre la langue poétique plus individuelle, de l'aflranchir de toutes les loi^ générales qui tendaient à uniformiser l'expression, à im[)Oser à la ]jensée d'un seul le verbe de tous'. La limite de l'expression individuelle, c'est l'inintelligible, et plus d'un décadent ou symboliste, Mallarmé en tète, a héroïquement ou ingénument aiïronté cette conséquence. Mais sans aller aussi loin, beaucoup se sont efTorcés de se dérober aux associations tyranniques. aux convenances de régularité, de dignité, de bon ton : ils ont tâché de se faire le style qui n'exprimait qu'eux, et exprimait tout d'eux. Surtout une tendance s'est prononcée pour changer la nature dos rapports grammaticaux et syntaxiques. Les lois (|ui président aux relations des mots ont eu pour lin jusqu'ici \'inlelli(jible : les nouvelles écoles ont voulu qu'elles eussent pour lin le scnsibli- (iroupei les mots non plus selon la logique, pour réaliser un seun perceptible à tous, mais selon la sensation, pour manifester une impression perçue par le poélc; seul, a été le but ()lus ou moins conscieniintMil poursuivi.
On a achevé la réforme romanlicpic de l'alexandrin, en faisant disparaiire les derniers vestiges de césure à l'hémistiche, en effaçant le repos et même l'accent final du vers. La distinction
1. Deux tendances : Verlaine, Laforgue, railluul !a noblesse académique el !• verbe Parnassien, imilanl artistemenl l'incorreclion et I« prossièrcle du langa-'^ populaire; Mnllarcné, Kené Ghil, Péladan, di»linguanl la langue artistique de l.ingue pratique el se errant un vtrbe ,i part pour la Pinnnainioalion des émolini]- •^sthéliquea.
individuelle des vers s'esl abolie dans la continuité tluide du poème, où les pnuses et les accents se sont posés hors de toutes
I les places connues et régulières. Ceu.\ qui ont continué de considérer le vers comme une unité, comme ?m long mot, se sont évertués à en détruire runiformité, la li.xité par la suppression des rapports internes de nombre : à l'alexandrin libéré de Verlaine, ont succédé les vers lifrres de Laforgue, Gustave Kalin, et autres '. Le vers est composé d'un nombre quelconque de syllabes: quelconque, pour le profane, mais déterminé pour Poreille du poète par la loi mystérieuse du rythme. On a créé des vers de
j dimensions inusitées, on a défait les strophes précises et fermes, on a tenté des rythmes instables et mobiles. On a remplacé les rimes par des assonances; on s'est dispensé de la rime. On a cherché en un mol, en bousculant toute l'ancienne métrique, à rendre le vers plus varié, plus souple, capable d'harmonies plus fines, plus expressives. Le but a été encore ici de trouver le rythme individuel, je ne dis pas de chaque [)oète, mais de chaque poème, racconi|)agiiement musical (car c'est à la musique que s'assimile toute celte poésie, Cdmme celle du Parnasse aux arts plastiques), racconipagnement musical uniquement et exclusivement propre à chaque vibration intime de l'être.
Qu'il y ait eu beaucoup de fracas, de présomption, d'incohérence, dans cet assaut livré à toute la tradition poétique de la France; que l'ancienne inspiration et l'ancienne facture, entre les mains d'artistes sincères, gardent leurs droits et leur vertu, cela ne fait pas de doute. Mais il ne faut pas nier que cette remise a la fonte des formes traditionnelles de notre poésie ne soit venue à son heure et n'ait eu d'excelleitts elîets. Après un grand siècle <lc production intense et glorieuse, cette vérification s'imposait. Plus d'un procédé, plus d'une règle en sortirent déconsidérés. Les parties excellentes de la technique traditionnelle en ressortirent plus solides. Et lart est enrichi par le symbole, s'il ne sy doit pas réduire; la langue et le vers, après tous ces exercices de dislocation, sont assouplis.
Enfin le symbolisme nous a donné de belles, de fortes univres. M. Henri de Kégnier-, dès aujourd'hui, est reconnu comme un
1. Jules Laforgue (1860-18ft7) : Les Complaintes, 188.5; Poésies complètes, 1895. Gustave Kaha, né à Melz (1859) : La Vogue, journal, 1886; avec Jean Moréas et Paul Adam, le Symboliste, journal, 1886; éludes dans la Bévue indépendante. 1888; les Palais nomades, 1S87; Premiers poèmes, 1897. Cf. R. de Souza, le Rythme poétique.
2. Henri de Rég-nier, né en 1861. Lendemains, 1885, Sites, 1887, etc., recueillis dans Premiers poèmes (1899); Poèmes (1887-1892). 1896; les Jeux rustiques et divins, 1897; les Médaille» d'arr/ile, 1900; la Cité des eaux, 1902. — M. H. de Réjrnier, sans déserter la poésie, s"esl fait une praiide place dans le roman {<-f. p. II'-M, n. 3).
IIS'? LA FIN DU SltCLK.
luailrc : personne n'a des lyl limes [)liis souples et plus enveloppants, un sentiuienl plus intense de la vie niobile des choses, un<' plus vive apcrcoplion de rélernel dans l'éphcinère. M. Moréas '. sobre et lin, Uodcnhaoh, le mélancolique amant de "Bruges, Verhaeren *, cmpTiJstthl d'une amertume tragique ses visions clîlîrés diT monde sensible, Samain ', coulant en discrets symboles ses langoureuses tristesses, M. Viélé-Gririin '\' dont l'ambition noble évoque les symboles héroïques autour des mystères de la vio , sont des compagnons avec lesquels l'àme française d'aujourd'hui aime à faire son étape : et j'en pourrais nommer d'antres encore, qui, à de certaines heures, ont été de beaux poètes, allant au cœur par les images et par le rythme.
L'heure du symbolisme, en tant qu'école et crise révolutionnaire, est passée. 11 restera, de cette heure orageuse, quelques œuvres; mais surtout, mêlé dans la tradition qu'il aspira d'abord a icmplacer, élargissant ou brisant les formules antérieures, sans pouvoir rendre la sienne tyrannique, le symbolisme aura façonné l'instrument des artistes de demain, il aura rendu de nouveau possible l'éclosion d'une grande poésie qui ne soit pas la .répétition de la poésie d'hier ni de la poésie d'avant-liier •''.
1. Ji'an Mui'oas. mi a AUioiies, I8)i). Les S:/rli;s, IS.Si; lus t'aiililèiies, 18S6 ; les l'ienwrt>s armes du symbolisme, 1880; le l'èlerin l'iissionné, 1891 et 1893; Poésies (IS86-180G), 1808; St'vices, 1. I et II. 1899; lU-Vl, 1900.
2. Emile Vethnei-en, né près d'Anvers, 1855. Les Flamandes, 1883; les Soirs, 1887; les Débâcles, 1888, etc. Ces recnoils et oenx qui les ont suivis ont été rassp.mblcs en trois sôries de Poèmes, ISOô, 1896, 1890; les Heures claires, 1890; le Cloilrc, drame en vers, l'.lOO, pliilippe II, I9:)l ; tes Forces tumultueuses, i'M-2.
3. Albert Samaiii (1859-1900), Auja7-ilin di'l'iiifnnte, 1393; Au.r /Inncs duvaxe. 1898.
4. Francis Viélé-Oriflin, né à N.irfolk (Klats-L'nis), ISiii. Cueille d'avril, 1886; Aitexus, 1888; Poèmes el poésies (18S6-1893), 1895; la Clarté de rie, 1897 ; la Légende ailée de Wicland le fort/eron, 1900.
5. En avons-uous acluellenionl l'aurore? Le talent abonde chez les poètes d'aujourd'hui. Je nommerai seulement M. Kernnnd Gregh, né en 1873; la Maison de l'enfance, 1897, In Beauté de vivre, Kto57T/arY?s"7aiwai«es, 1905, l'Or des minutes, 1905; Prélude féerique, 1909, sont dos œuvres originales, où l'inlelligence rend la sensibilité plus vibranle : M. Grosli s'e»l uflranchi du symbolisme, mais il ne se serait pas fait sans lui; — Mme la comtesse de Noailles, virtuose médiocre, mais si frémis ante, si joyeuse de vivre et si ardeule à vivre, si énorjriqueraenl sensuelle el sympathique à toute la vie sensuelle de l'univers; elle a pu écrire, aveo. des moyens lechniciues ordinaires, ([uelques pièces qui sont lie complets chefs-d'œuvre (/<,> Cœur innombrable, 1901 ; l'Ombre des jours, 19;)2j ; — Charles Guérin ; disp;iru trop tôt (1873- 1902), un pur poète, siuqile, profond, tendre cl consumé de passion, qui passait, lorsquoi la mort le prit, d'une forme plus abamlounée à une forme plus serrée et plus volontaire (/'■ (Jirur solitaire, 189S; l'Homme intérieur, 1905), etc. — A une ^'énéralion' antérieure appartient A. Aniîcllier dont les sonnets à l'amie perdue {IS96) sont un des plus beaux poèmes d'amour de notre temps : talent robuste, un peu fruste, Ame vibrante et pensive, Angellior emploii; dans se» derniers recueils {Dans U lumière] iinlif/ue. 1905 et suiv.) les formes de la vie grecque et romaine, ii dégager ses expé- ' riencos personnelles et ses idées modernes des él^ients trop particuliers et trop ,
ière W trop»
a actuels, et à donner à son expression la beauté dos lignes simples. — Dans lu diversité des écoles et des inofrrammes, ce qui me parait dominer aujourd'hui, c'est un oerluiii traditionalisme dans la leohnique, on, dans l'inspiration un ofTorl vers une synthèse mesurée du romantisme, du naturnlisme et du symbolisme, pour refléter toute la vie et exprimer toute riiumaiiilé, en clierchant l'Ame sous les foi mes de la vie, en mani- /estant le tnoi profond sans élalage de confideuee et de bioprrapliie, en formulant San? symbole obscur les aspirations de la ronscienoe soeiale ou relijrieuse d'aujourd'hui (U' A/.!.