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LE TIILATRE

An itiéàlro, le renouvellement nécessaire se fait lentement, par l'inerte et frivole incuriosité du public, par la routine étroite et la médiocrité générale de la critique Nous ne parvenons pas à nous débarrasser de l'art habile et insinrère, du toc et du truc; on nous offre toujours du vaudeville prélintieusement déguisé en comédie et en dramt;; on rafraîchit au petit bonheur tous les oripeaux, tous les clichés romantiques; on nous labrique à l'occasion du symbolisme et du mysticisme en faux. Et la vie. la vie vraie, saisie en sa profondeur, dégageant cette essence de poésie que le plus vulgaire événement humain recèle, c'est là ce que la production courante et ses ordinaires fournisseurs songent le moins à nous montrer. Cependant de grands efforts ont été faits, le mouvement se dessine et des résultats considérables ont apparu. Peut-être même la situation est-elle plus nette que dans le roman.

La comédie naturaliste, minutieusement exacte, brutalement pessimiste, n'a pu arriver à s'établir. M. Becque* y a usé son

1. L'/im/»eiiite, 1895; le Ferment, 1899; l Épave, 1902; la Vie secrète, 1908.

2. Nommons aussi Murcello Tinuyio, dont le talent vigoureu.x et frémissant excelle à peindre la conscienoe de la femmo d'aujourd'hui et tous les aspects des chosH», vieilles villes, vieux lopi», <^ampaj;ncs do France, impressions chanj<eantes dal (%iel et de la lumière [la .Y/uison du péckf, 1902; la Jlelielle, 190."); l'Ombre dei l'amour, 1909); Romain Kollnnd, l'auteur de cet oriijinal elcurieu.v Jean Chris (aphfit ilî vol., 1901), biofjraphio psychologique d'un musrcTefi, riche élonnammcnt d'idée fl'observa lions "eT'cTëWrorttotJîrr tff "§|i1rituer Abel IT^rmsnf dont la manière sobr sèche el netveuso, âessinë'avcn une sûreté impitoyahle les fitj'ire» des fantoches o^ il incarne les travers do certains milieux el de certaines classes d'aujourd'hui [le CaiH lier Misereij, 188*/; la Carriire, 1891; le Faubourg, 1900; etc.) [H' ,:d.).

3. H. Becque (183-2-1899), les Corbeaux, 1882: la Parisienne, 188Ô; ThMtf complet, 2 vol., Cliarpentier, 1889; 3 vol., édit. de la Plume, 1898.

rare talent, son ironie aiguë, son observation sèche et perçante : le public a méconnu l'originale valeur de ces œuvres dont l'impression était douloureuse et dure. 11 n'a pas fait un meilleur accueil à ses successeurs, aux implacables réalistes qui prétendaient lui servir des tra)vhes de cie toutes crues; après les avoir encouragés un moment par aniusenient, par mode, il s'en est brusquement détourné dès que la n'ouveauté et le scandale ne l'y ont plus attiré : voyez l'histoire de la réputation de M. Ancey *.

Le (ait important, pour l'évolution du genre dramatique, en ces dernières années, n'en a pas moins été la tentative du Théâtre- Libre-. Ce Théâtre, a été fondé en 1887, pour établir l'art naturaliste. Grossièreté allant jusqu'à l'obscénité, puisque c'est notre erreur favorite, à nous autres Français, de croire que plus le modèle est répugnant, plus l'imitation est réelle, et d'autre part, minutieuse exactitude du décor, de la mise en scène, du jeu et du débit des acteurs, voilà les deux caractères apparents que présente d'abord le Théâtre-Libre. M. Antoine n'a pas réussi comme il voulait : il a réussi peut-être mieux qu'il ne voulait, et plus utilement. On sest blasé sur le genre brutal, ou amer, ou immoral : c'est un « poncif » qui ne vaut pas mieux que celui de Scribe. Mais M. Antoine a certainement inoculé à quelques-uns de ses acteurs, à beaucoup de ses spectateurs, le sens de la vérité de l'imitation dramatique. Sa mise en scène, à quelques détails près, a le mérite d'être toujours expressive, de traduire, donc de renforcer le sentiment, l'idée, la couleur de la pièce. Son jeu et celui de quelques acteurs qu'il est parvenu à instruire n'a rien qui étonne : mais, après, les meilleurs comédiens ne paraissent que des comédiens. Ce jeu a un tel caractère de naturel, que les défauts de l'acteur collent, si je puis dire, au personnage : ils font l'elTel d'en être les tics ou les imperfections, et en augmentent l'originale individualité : c'est un homme qui parle vite, ou sourdement, voilà tout; on ne songe pas que c'est un rôle débité vite ou sourdement.

11 est remarquable que, du réalisme, insensiblement, par la force des choses, le Théâtre-Libre est passé au symbolisme. Les œuvres étrangères qu'il nous présentait, l'engageaient dans cette voie : le naturalisme cru et sans signification idéale ne s'y ren-

1. Monsieur Lamblin, 1888; les Inséparables, 1889; l'École des veufs, 1889; Grand'mère, 1890; la Dupe, 1891; l'Avenir, 1899. — Ancey est le pseudonyme de M. G. de Curnieu (né en 1860).

2. Cf. les Annales du Tliéû.tre et de ta Musique, 1887 et suiv., et les comptes rendus dramatiques de J. Lema^tre, Saroey, Faguet, Jean JuUien. — A. F. Hérold, M. Antoine et le Théâtre-Libre, dans The Internatronal Monthly, mai 1901. A. Thalasso, le Théâtre Libre, 1909.

112i LA FIN DU SIÈCLE.

(H)iilrait ;,'UtTe, ol Tolstoï, Ihsen, Haiiptmaim n'offraient qu'un réalisnu! ^onMi' de pensée cl de poésie. Nalurellcinent le Tlit^Alre- Librc .s'est ouvert aux Français téméraires qui voulaient fair*^ comme ces étrangers. Et dans la guerre entreprise pour délruii la r'.'ligi(Mi du vaudeville, pour ruiner le lyhichini^mc dramaliqu' le pcnre Scribe, le genre Sardou, les pièces poétiques ou socialrn'étaient pas moins utiles que le simple naturalisme. Le Théàli- Libre contribuait donc aussi à faire aimer les idées au théàtr idées psychologiques, morales, sociologiques, traduites lyriqu' ment et dramatiquement, en étals de conscience, en résonanci de la sensibilité, en tensions de la volonté.

Le succès d'Antoine lui a suscité des imitateurs : je ne citera! que le Théâtre de l'Œuvre^, spécialement voué au théâtre symboliste, idéaliste, exotique; son influence et ses résultats, au total, ont été médiocres, quoique point du foui indilTcrenls.

De ces Théâtres a côté, ati'ranchis de la servitude de la receUf et du grand public, du Théâtre-Libre et du Théâtre de l'Œuvre, sont sortis plusieurs des auteurs marquants qui se sont imposé-, sinon toujours à la laveur, du moins au respect du grand public sur les autres scènes : MM. de Curel, de Portoriche, Brieux cl Donnay.

M. François de Cure]- a fait jouer plusieurs pièces d'une conception cunêTisc, parfois profonde, toujours ori^'inale. Certaines gaucherird'exécution, certaines outrances de jogiq.tie qui poitent parfoises caractères au delà de la limite des possibilités morales que le public admet, enfin, il faut le dire, un lier et franc dédain dt'< petites habiletés qui escroquent le succès, et des mensongoscéniques qui sont doux aux bourgeois, ont fait que ni le public ni la critique n'ont encore rendu à M. de Curel la justice qui lui est due. Ses études de psychologie individuelle et sociale sont tout à fait fortes et neuves. Il unit une poésie intense à une rèalii saisissante ; il pose et discute les idées dramatiquement avec un précision et une vigueur singulières. Il écrit la jdus belle laiigii qu'on ait de nos jours entendue sur le th<''âtrc. Il faut le mctli très haut pour l'estimer assez.

M^de Porlorjcho * est le peintre de l'araour, de ses fièvres, df ses fougues, de scs~souffrances. Il en exprime l'éternelle es.sen'tdans une note très curieusement moderne.

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