‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 48 sur 504 · ROMAN DE RENART · texte numérisé non relu

ROMAN DE RENART

d'étrangeté, il échappe aux chiens par la vitesse de son cheval qu'il éperonne. Ailleurs Ysengrin joue aux échecs avec Renart : ei ils jouent de l'argent! Ailleurs messire Couart le lièvre porte un vilain dans ses bras, et l'amène à la cour du roi. De telles absurdités, évidemment, détruisent le sujet, et supposent une absolue méconnaissance des conditions esthétiques selon lesquelles, par sa constitution même, il peut être traité.

Elles nous avertissent aussi que, de bonne heure, plus ou moins consciemment, la parodie a pris le dessus dans le roman de Remtrt. Et de fait, assez insignifiant, quoi qu'on en ait dit, comme peinture des mœurs du xiri» siècle, et, sauf sur un point qui sera indiqué plus loin, ne nous révélant rien qui ne soit plus fortement ou plus exactement exprimé ailleurs, le Roman de Renart est d'un bout à l'autre la plus folle des mascarades et la plus irrévérencieuse des parodies. Œuvre bourgeoise, on devine ce que lui fournira la matière de la parodie : la noblesse et l'Eglise. Tout ce qui est par essence ou par accident aristocratique ou ecclésiastique, sera travesti sans scrupule et bafoué sans réserve. La littérature des hauts barons, d'abord : voici tous les thèmes et tous les lieux communs de l'épopée; nous les reconnaissons au passage : voici la cour du roi, la guerre féodale naissant d'une partie d'échecs, où quelque preux se querelle avec le fils de l'empereur, le baron pauvre et mourant de faim dans son château, et tenant conseil avec ses fils; voici les messagers qui vont et viennent entre les adversaires, au grand péril de leurs membres et de leur vie; voici les formalités des procès en cour du roi, et du duel judiciaire. Voici le moiiiage de Renart, dont les pacifiques hommes de Dieu ne tireront guère plus de satisfaction que de Rainoart au tincl. Voici les sentiments d'orgueil féodal, la confiance du baron en ses fortes murailles, derrière lesquelles il défie, pourvu qu'il ait des vivres, le roi et le royaume entier, assuré de tenir jusqu'au jour du jugement. Qui n'a lu tout cela vingt fois dans les chansons de geste?

Et n'est-ce pas aussi une parodie perpétuelle de la littérature chevaleresque, que ces aventures multiples, d'où Renart sort le plus souvent repu et glorieux, Où les autres laissent à l'ordinaire une patte, un bout de leur queue, ou la peau de leur mufle? C'est la faim, je le sais, la gloutonnerie qui les poussent hors de chez eux : il y a pourtant aussi, au moins chez quelques-uns, chez Renart, chez Ysengrin, chez Tibert, une inquiétude d'humeur, un besoin de courir fortune, de chercher le péril, qui est en quelque façon une transposition de l'idéal chevaleresque. Il n'y a rien non plus daas les mœurs réelles de l'aristocratie féodale, dans ses habitudes extérieures, dans ses façons de penser et d'agir, qui ne soit livré à la dérision. Voici notamment les seigneurs qui vont

ICO LITTÉRATURE BOURGEOISE.

à lA croisade : l'enthousiasme qui aniniail les compagnons de GodelVoyde Bouillon s'est bien amorti ; que de chovuliers, cojnme Reiiarl avec lielin le mouton et Heinart lâne, prennent la croix pour l'aire pénitence! Et lorsqu'ils ont à peine perdu de vue le;^ créneaux de leur .donjon ou le clocher de leur ville, pour peu qu'ils aient exterminé les provisions de quelques bonnes gens qui parlois en font la grimace, ils s'eii reviennent comme s'ils avaient lait grand exploit et sauvé la chrétienté, criant outrée de tous leurs poumons!

L'Église n'est pas plus ménagée, ni la religion : liemart l'àne est archiprêtre; Primant le loup, ivre du vin que Renart lui a lait boire, revêt l'élole, sotine les saints, et chante l'office à tue-tête devant l'autel; Hosnel le mâtin joue le corps saint sur lequel on doit jurer, et machine un miracle, en ju-omettant de ressusciter an bon n)bment pour happer le parjure. Et voici tout le service funèbre de Renart (qui du reste n'est pas mort) : d'abord on chante auprès du corps les leçons, répons et versets des vigiles des morts; puis le lendemain on sonne les sains, on porte le corps à l'église, on le dépose devant l'autel, et l'office commence, Rernart l'arcliiprêtre, « un peu avant l'évangile », fait l'oraison funèbre de Renart, qui commence, ainsi qu'il sied, par une grave méditation de la mort, et se termine en ordurière polissonnerie. Après quoi, l'épltre, l'évangile « secundum le goupil Renart », et \ sire Bernart achève de chanter la messe. Ailleurs, dans un conseil que tient le roi Noble, sur la façon de conduire le procès de Renart, Musart le chameau, légat du pape, prend la parole : il faut entendre cette éloquence de canouiste et de lettré, cet incroyable jargon fait d'italien, de latin, de français burlesquemeiit amalgamés, et dont le sens fort impudent csi qu'il faudra mellii Renart hors de cour s'il sait donner à temps « universe sa pi'cune ».

Mais à qui les rédacteurs de Renart n'ont-ils pas donné snn compte? Il n'est pas jusqu'au harpeur breton, dont le baragouin demi-anglais demi-français ne soit plaisamment contrefait.

Au reste, jongleur ou légat, prêtre ou baron, notre roman n'en veut à persoime, s'il se moque de tout le monde. La gaieté seule, une iuollensive gaieté inspire cette satire universelle : on n'y sent ni Apreté ni révolte, ni surtout rien qui ressemble à l'esprit i démocratique. Même s'il est une classe qui soit plus durement raillée, et méprisée du plus profond de l'àme, ce sont les vilains ; une marque,encore du caractère bourgeois de l'œuvre.

KvidemnuMit la satire est l'àme du roman il(> lienart : très anciennement, pnisque la [dus ancienne braiirlie, le Pèlerinage de Renart, est sans valeur et sans signification même à tout autre

Page 1