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LES FABLL\UX

Les Fabliaux ' sont des cootes plaisants en vers dont les sujets sont en général tirés de la vie commune èî'pïïysiqitemep.t, sinon moralement et psycltologlqueinent, vraisemblables.

D'où venaient ces contes? La question a été fort discutée. Il arrive souvent que le costume y est seul moderne, et que l'aventure vient de loin, de bien loin dans l'espace et la durée. Un premier fond est fourni par la tradition orale qui s'est perpétuée depuis la plus haute antiquité, vivant et circulant sous la littérature artiste des Grecs et des Romains, y pénétrant parfois et y laissant quelque dépôt : comme ceitains sujets de la Comédie nouvelle, ou ce conte scabreux, qui bien des siècles avant de se tlxer chez nous dans un fabliau, fournit à Pétrone sa Matrone d'Jiphèse. Mais on a soutenu théorie à la([up|le M. G. Paris a donné l'appui de son autorité on a soutenu que nombre de récits dont s'égayaient nos pères avaient une origine plus lointaine et plus singulière : ils seraient venus de l'Inde, et par toute sorte d'intermédiaires, portés de leur patrie bouddhique dans le monde musulman, de là dans l'Occident chrétien, ils se seraient infiltrés jusque dans nos communes picardes et françaises, déversant dans le large courant de la tradition populaire un torrent d'obscénités et de gravelures. Car, en passant des bords du Gange aux rives de la Marne ou de la Somme, ils perdaient leur sens religieux, leur haute et ascétique moralité; les

1. Édition : Recueil général et complet (pas absolument complet) des Fabliaux des xm' et xiv« s., par A. de Montai?;lon et G. Raynaiid, 6 voL in-8, Paris, 1872-1890. — A consulter : G. Paris, les Contes orientaux dans la littérature française du moyen dçe, Paris, 1877, in-8; J. Bédier, tes Fabliaux, Paris, 1893, in-8.

peintures vengeresses et salutaires des tours malicieux de l'éteinelie ennemie, de la femme, piège attrayant de perdition, devinrent dans la bouche de nos très positifs bourgeois une licencieuse dérision de leurs joyeuses commères et de la vie coujuyale. A peine quelque trace de rinstruclion primitive aurait-ellu subsisté parfois, comme dans ce Jmî d'Aristotc, où le maître de toute science, à quatre pattes, selle au dos, bride aux dents, porte la belle Indienne qu'il avait blâmé Alexandre de trop aimer, et donne rironique leçon de la sagesse vaincue par une blonde tresse, un sourire et une chanson.

11 faut restreindre le système de l'origine orientale des fahlUiux, jusqu'à lui enlever forme de système. Il résulte des études récentes de M. Bédier que les auteurs de fabliaux n'ont point mis à contribution les recueils de contes d'origine certainement orientale, tels que la Dificipline de Ciergie ou le Dircctoriinn hnmanxvUae; que dans les sujets communs à l'Occident et à l'Orient il n'est pas toujours certain que la rédaction orientale — la plus anciennement écrite — soit la source réelle et primitive des versions occidentales; que la tradition orale où puisaient nos conteurs renfermait dea contes de toute provenance, où l'Inde a pu apporter son contingent, mais autant et pas plus que nimporte quel autre pays'; enfin que la plupart des sujets de fabliaux ont pu naitre n'importe où, étant formés d'éléments humains et généraux, et ne portant aucune marque d'origine. Il y en eut même certainement qui naqui-rent en France, et n'ont pu naitre que là, utilisant tantôt des aventures réelles, tantôt et surtout des particularités locales do mœurs et de langue. \

Ce fut au XII'- siéc]e que de la tradition orale toutes ces his-' toires commencèrent à passer dans la littérature ; elles furent rimées en petits vers de huit syllabes, pour être lécitées par les jongleurs. Pendant cTëiïx"slècTes à peu près, le genre fut à la mode, et ct'ut cinquante fabliaux environ qui nous sont parvenus se distri-J huent, autant ([u'on peut les dater, à travers tout le xni" siècle e| le premier tiers du xiv'' siècle (llriO-lHiO).

Bon nombre sont anonymes; des aùTéurs qu'on connaît, sauf Hutebeuf, on ne sait rien que le nom, et souvent le pays d'origine; ils sont Français. Champenois ou Picards, par avenlHi-e Anf,'lo- Normands ou Flamands. La géographie de?. F(ibli(iux nous enferme dans les mêmes régions. Les points extrêmes où nous conduisent toutes ces aventures de bourgeois et de vilains sont à peu près

1. Sur 147 fabliaux qu'il reconnaît, M. Bédier en romple 8 q ui se raconlaienf en Occident avant les croisades (sur lesquels 6 remontent i» l'antiquité gréco- romain»), et 11 seule'ment comme ayant «n une eiristence certaine en Orient.

LiEiS rAOLilAUA-

pecize, Avranches, Anvers el Cologne : mais la scène le plus souvent est située quelque part entre Orléans, lloucn, Arras et Troyes, en pleine terre française, champenoise et picarde, dans toutes ces bonnes villes et villages où l'homme ne peut ni se passer de la société de son voisin, ni s'abstenir d'en médire, où, tout aux |)Oucis et aux joies de la vie matérielle, pourvu qu'il ait de bons 3CU5 dans sa bourse et de bon vin dans sa cave, l'esprit libre et la langue aleite, il se moque allègrement du reste, qu'il ignore. C'est lèi la terre classique du Fabliau, et c'est là qu'en tout temps fleurissent les contes salés, propos grivois, impertinentes satires, sur les m.aj,iSjJes femmes et les curés.

VoiTa^éssentiellement, en edet, le trio d'acteurs qui occupe la scène dans les fubliaux : parfois isolés, parfois groupés deu.v à deux, le plus souvent réunis dans une intrigue qui les heurte l'un a l'autre. Ici l'on verra le prêtre seul, dans une posture ridicule, où l'a mis sa gourmandise quand il a voulu inanger les /««res; là le piètre, avec le vilain ou avec le chevalier, toujours dupé ou volé, perdant sa vache ou son nioutou., Ailleurs prêtre contre prêtre, 'i qui dupera l'autre : plus avare sera le moine, ou l'évéque, plus pusé le simple curé, investi pour les circonstances du caractère sympathique. Ailleurs le vilain et sa femme, parfois le chevalier 3t sa femme : entre eux c'est l'éternelle question, qui portera la culotte? et ce sont les poings qui décident. Dans les querelles du ménage, le bec ne combat pas seul, et, du reste, ne combat pas moins.

Mais l'histoire typique qui fonde la moitié des fabliaux, réunit les trois acteurs, le vilain, bourgeois ou (rarement) chevalier, le :lerc, écolier, sacristain ou curé, la femme, toujours alliée de qui la flatte contre qui lui commande. I^'histoire ne serait pas complète, en général, si les coups ne s'en mêlaient. Une fois il arrivera ^ue le mari et la femme seront d'accord : l'une se charge de rolcr, et l'autre de rosser.

Quelques thèmes plus rares et moins grossiers, au moins extérieurement, sont des histoires d'amour, mêlées ou non de merveilleux, qui font comme la transition entre les Uns de Marie de France et les fabliaux bourgeois. Plus fréquentes sont les farces ie provinciaux goguenards, toute espèce de bons tours et d'aventures comiques, toute sorte de bons mots, de calembours et de reparties qui ont paru drôles.

A part quelques contes assez décents, comme ie Vilain Mire, qui est purement comique, ou la Housse partie, qui donne à la faiblesse des parents une sage instruction, la même qu'on dégagerait du roi Lear ou du Père Goriot; à part encore certain exemple de vertu féminine qui nous est ofTerl dans la Bourse pleine de sens, la moralité ou, si ce mot parait impropre ici, la conception de la

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vie (iu'im|)Ii<ni(Mil les fabliaux est ch qu'on peut imaj^iner do plus y^rossicr,»le plus luiital et de plus trislf. Il n'y a point de feninie, une entre mille ])cul-élrc, qui résiste à rai{j;ent, à l'adresse ou à l'occasion : (jui se fie à la lemme est un niais; qui en est dupé est ridiculo; qui la dupe est fort. Fort aussi qui la bat : lisez comment un chevalier mil à la raison sa femme et sa belle-mère; la comédie de Shakespeare n'est que fadeur auprès *. En ce monde, il ne s'agit que d'avoir un esprit subtil — avec de bons poings, si l'on peut — mais l'esprit, V « engin », est le principal. Ici, comme dans licnart, le monde est aux rusés. De là la complaisance avec laquelle on nous détaille les dits et faits des lins compères, qui vivent d'industrie, et dont l'esprit est le seul capital : jongleurs, arracheurs de dents, voleurs sont toujours ici des personnages sympathiques.

Ainsi, immoralité et fourberie, voilà pour le fond : ajoulez-y la malpropreté comme forme extérieure, et la cruauté comme ressort de l'action. Le comique est tantôt à faire lever le cœur, et tantôt d'une révoltante brutalité. Ce qu'on trouve dans les fabliaux de membres rompus ou taanchés, de gens noyés ou assommés, ne saurait se compter : un cadavre est une chose joviale; s'il y en a? trois ou quatre, c'est irrésistible ^. \

On a parfois trop insisté sur la vérité des fabliaux, on y a vul la vivante image de la réalité familière, le miroir de la vie du peuple au xiu*' siècle. Sans doute, il y a là une certaine vérité extérieure et superficielle; mais quel en est le prix et la saveur? Nous apprenons comment se jouait une partie de dés au xin" siècle, de quels cris de joie ou de colère les joueurs saluaient le point qu'ils amenaient, et que le perdant jurait par Je corps de Dieu ou. des saints. Nous y apprenons qu'un marchand qui s'en allait aux foires chargeait ses marchandises sur des chariots et avait des garçons poui- les conduire. Nous y apprenons que les vilains suspendaienl aux poutres de leurs toits des jambons (|u'ils comiitaient manger. Un écononîlste y verra le prix d'un mouton et qu'on pouvait avoir au cabaret pour un écu. Mais tout cela d'un intérêt ou bien mince, ou bien spécial.

Il y aura pourtant quelque chose pour le moraliste : nous lisons en effet qu'en France au xui» siècle il y avait des hommes, '1' > femmes, des prêtres qui vivaient mal. Mais ce qui nous met > ii défiance, précisément, c'est qu'il y en a trop. Il en est des m.nivaises mœurs comme des cadavres : cela ne signifie plus rien, à force d'être commun.

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