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LES FABLIAUX. lU/
Vraiment, toutes ces histoires ne sont que fantaisie, et ne représentent exactement qu'une chose : la jovialité française, le tour d'imagination frivole et grossier qui était apte à produire et à goûter ces histoires. La vérité des fabliaux est une vérité surtout idéale, comme celle des chansons de geste et des romans bretons : les unes nous montrent le rêve héroïque, les autres le rêve amoureux (le nos aïeux, et dans les fabliaux c'est un autre rêve encore, un rêve de vie drolatique et libre, tel que peut le faire un joyeux esprit qui, par convention, élimine pour un moment toute notion de moralité, d'autorité et d'utilité sociale.
Les auteurs de Fabliaux n'ont pas songé à peindre les mœurs de leur temps, et leurs œuvres étaient pour nos pères ce qu'ont été pour nous la Boule ou le Chapeau de paille d'Italie. Mais, comme à nos faiseurs de vaudevilles, il leur est arrivé, en ne visant qu'à faire rire, de crayonner certaines charges assez ressemblantes, et qui amusent parla netteté saisissante du trait. Ils ont su esquisser un vilain, faire parler une commère : surtout, et c'est par là qu'ils ont donné l'illusion de la vérité, ils ont eu le sens des mœurs d'exception et des mœurs ignobles. L'un d'eux nous conte, avec une décision crue de style, la « ribote » de trois commères parisiennes qui, après une longue séance au cabaret, sont ramassées dans le ruisseau, ivres, noires de boue : on les croit mortes, et on les jette au charnier des Innocents où elles se réveillent le lendemain, la face couverte de terre, des vers dans les cheveux 1. Ce goût pour les mœurs basses et les aventures triviales, avec l'absence ou la vulgarité de l'idéal moral, constitue en majeure partie le réalisme des Fabliaux.
Ajoutez encore ce trait bien caractéristique : le manque de sympathie, la dureté méprisante à l'égard des faibles et des victimes, qui éclate là plus crûment encore que dans le Roman de Renart. Pas une émotion n'altère l'ironique sérénité des conteurs, tandis qu'ils nous défilent cet interminable chapelet de ruses souvent brutales, et même meurtrières : ils n'ont d'applaudissement que pour la force, force du corps ou force de l'esprit : de réelle sympathie, ils n'en ont pour personne. Ils n'ont même pas pour les trompeurs, les coupables, les vicieux, cette pitié attristée qui nail du sentiment de l'humaine fragilité. D'où cela vient-il, sinon de cette vanité française qui fait qu'on se sépare des autres, qu'on se met au-dessus d'eux, et qu'on se regarde comme n'ayant part ni à leurs misères ni à leurs vices; sinon aussi, peut-être, d'un sentiment plus ou moins distinct que toutes ces vilenies, ces ordures, sont un jeu d'esprit, une construction fantaisiste de l'imagination,
l. Becueil général, t. 111, p. 145. ,
et quo ce n'est pas là le vrai monde dont on est. La sympathie pourrait bien être, dans la litU'rature réaliste, la maiijue décisive, impossible à conlrelaire, de la sincérité.
On n'aura j)as de peine à concevoir qu'il n'y a guère de psychologie dans les Fabliaux. Comme on n'y saisit pas d'intention de faire vrai, on n'y trouve fçuère aussi trace d'observation : quand le trait est juste, c'est d'instinct, par une boime fortune de l'œil et de la main. Aussi n'y a-t-il rien de creusé, qui mette à nu les sentiments intimes et le mécanisme secret des âmes : ou, si l'on veut, on ny rencontre pas de types jKénérau.x, ni d'analyses exactes. Cependant une exception doit être faite pour deux fahliaux d'un certain Gautier le Long : le Valet qui d'aise à vwsaise se met. et la Veuve. Dans l'un, c'est le type dii garçon qui, vivant lar^'ement de son salaire, se met dans la misère en se mariant à une tille pauvre comme lui; le dessin est juste : garçon, tille, parents, hésitations, accord, résolutions, regrets, discorde, tous les caractères et tous les sentiments sont marqués d'expressions précises à la fois et générales. Dans l'autre est détaillée la peinture que La Fontaine a ramassée dans l'admirable fable qu'il a donnée sous le même titre : le désespoir de la veuve qui ne veut pas survivre à un époux chéri, l'indignation au premier mot qu'on lui dit d'un second mariage, l'insensible adoucissement du deuil, la renaissance du sourire, de la coquetterie, l'impatience enfin du veuvage, sont nettement, spirituellement indiqués par le conteur; son récit, un peu prolixe et languissant dans la seconde partie, est dans tout le début d'une vivacité singulièrement expressive. H faut se souvenir de ces fabliaux et du nom de Gautier le Long : ces deux contes nous représentent l'introduction de la psychologie dans notre littérature, et l'éveil chez nos écrivains d'un sens qui fera la moitié de leurs chefs-d'œuvre.
Hors des deux singuliers fabliaux de Gautier le Long, il ne faut chercher dans le reste du recueil que les qualités qui apparaissaient dans le liniiimi de Henart^ et qui se retrouvent ici à travers les mêmes défauts. Dans la prolixité et la gaucherie de la plupart des fabliaux se fait sentir parfois une légèreté aisée, et les <iialogues sont souvent remarquables de vivacité, denergio jiitloresque et de iino <:onvenance. S'il y avait plus de rapidité ou dr sobriété (ce qui par endroits se rencontrait dans Henart), on n<' voit pas ce qui manquerait au Vilain Mire ou au Vilaiu qui con>juit paradis -pur plait, au conte de Saint Pierre et du Jongleur, à quelques autres encore. L'idi-al exquis du genre pourrait être représenté par le Curé el le Mort de l>a Fontaine. Mais à l'ordinaire on est loin de cet idéal. En ce genre encore, notre moyen àgo français a eu la malechance de ne produire aucun génie supérieur.