‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 53 sur 504 · CHAPITRE II LE LYRISME BOURGEOIS · texte numérisé non relu

CHAPITRE II LE LYRISME BOURGEOIS

l. Comment, la réalité cl la nature s'introduisent dans la poésie lyriquf. La poésie bourgeoise: mélange d'éléments du lyrisme et de la satire. Naissance de la poésie personnelle. — 2. Rutebeuf : son caractère, son inspiration. Originalité pittoresque; vigueur oratoire; sentiments lyriques.

La poésie courtoise fut pour nos trouvères un utile exercice, où leur esprit s'affina, «léveloppa certaines facultés de raisonnement et (l'abstraction, qui n'avaient i;uère pu s'éveiller dans la grossièru matérialité des chansons de geste et des fabliaux, et prit enfin certain goût des formes curieusement achevées. Mais les sentiments et idées qu'elle produisait n'étaient pas une atmosphère où pussent vivre constamment des gens tels que nos Français, pourvus d'instincts très positifs, chez qui rien ne parvenait à oblitérer tout ;i fait le sens commun et la fine intuition des réalités. Aussi, pendant la plus grande vogue de la poésie courtoise, voit-on se maintenir ou apparaître des genres plus vulgaires, dont l'avantage est de raffermir au contact de la terre et de la vie les esprits étourdis de leur ascension dans les régions éthérces de la dévotion senlinienlale.

i. CARACTERES PII LYRISME lt(>T:R(iEOFS,

Nous rencontrons d'abord la pastourelle, qui fait contraste av. la chanson : elle ragaillardissait nos aïeux de sa naturelle i saine grossièreté; la simple franchise des amours cliampétres l.'s délassait de tant de pâles et respectueux amants qui n'osaient dire leur désir, ni même désirer. Avec les bergères, au moins, point nétaitbesoin, comme avec les dames, d'allégorie ni de meta physique. Les sentiments étaient si naturels, que les personnages

LE LYRISMI^ BOURGEOIS. Ml

finirent par être vivants : bergers et bergères devinrent de vrais paysans. Il y eut des poètes (jui, des conventions traditionnelles du genre, repassèrent aux réalités correspondantes et prochaines. Certaines pastourelles qui parfois ne gardent même pas le thème fondamental de la rencontre d'un chevalier et d'une bergère, sont de charmants tableaux de genre avec leurs rythmes alertes et leurs refrains joyeux ou goguenards; elles nous montrent tout un côté de la vie rurale : les jeux, les danses, la gaieté bruyante du village, les coquetteries et les jalousies, les cadeaux idylliques de gâteaux et de fromages, la séduction des souliers à la mode et des fines cottes neuves, les gros rires et les lourds ébats terminés eu rixes, coups de poing, musettes crevées, dents cassées. Toutes ces scènes si vivement esquissées, surtout dans des pastourelles picardes, nous révèlent des esprits à qui la vulgaire réalité a fait sentir son charme, et qui ont essayé de la rendre ^

Volontiers aussi les faiseurs de chansons se regardaient euxmêmes et disaient leur vie, ses joies et ses misères; les pauvres diables qui attendaient leur subsistance de la libéralité des nobles patrons ou des auditeurs populaires, étaient amenés à se prendre pour sujets de leurs chansons comme-de leurs fabliaux. De bonne heure, dès que la société se fut constit uée dans une forme régulière ils y apparurent comme des irréguliers, des déclassés, et, comme tels, ils excitèrent la curiosité du public hunor.ible et rangé, sur qui la vie de bohème a toujours exercé une fascination singulière. Us surent exploiter ce sentiment, ils se peignirent à leurs contempoiains avec un mélange curieux de servile bouffonnerie et de touchante sincérité, qui était fait pour exciter un peu de pitié parmi beaucoup de mépris, et délier les cordons de la bourse des gens qui avaient ri. Il y a dans ce genre une exquise pièce d'un jongleur champenois, Colin Muset, le plus gentil quémandeur que nous connaissions avant MaroT : il fait une peinture sjjirituellement naïve de son ménage à certain comte devant qui il avait « vielle » sans en rien recevoir -.

C'était le goiit des nobles qui maintenait surtout à la poésie lyrique son caractère d'irréalité convenue. La classe bourgeoise, en radoplant, la lit servir à des usages pour ainsi dire domes- I tiques et lui procura ainsi, notamment dans les villes du Nord, [une plus robuste vitalité. Ainsi, les thèmes consacrés de l'amour courtois continuaient d'être traités, et, à l'imitation des concours institués d'abord au Puy-en-Velay en l'hoiuieur de la Vierge, il

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