LÉ LYRISME BOURGEOIS
Colin Muset parlait une fois de son ménage : dans ces remuantes communes picardes, où les tètes sont chaudes, rien ne passionne plus lês poètes du cru que les affaires locales, la vie de la cité, du quartier, du foyer, ils nous parlent d'eux, de leurs femmes, de leurs compères, laillant, invectivant, aimant, regrettant selon révéïiement qui les inspire ou selon le vent qui souille. Un d'eux, Jean Bodel, un talent universel, épique, lyrique, dramatique, fut atteint de la lèpre, et obligé, selon le règlement de police qui était en vigueur, d aller s'enfermer dans une léproserie; avant de partir, il fit ses adieux au monde, à sa ville d'Arras, à tous ses amis et voisins, en quarante et une strophes de douze vers, triste et le cœur dolent, comme on peut penser, mais trouvant encore la force de sourire, et faisant en somme belle contenance. Ce Congé eut du succès, et par suite des imitateurs. Maître Adam de la Halle n'était pas lépreux, et des querelles locales le contraignaient à partir : aussi prend-il congé avec plus de colère que de tristesse, et lançant contre Arras quelques invectives qui — de fort loin — font songer aux amères salutations que Dante exilé envoyait à sa patrie.