RUTEBEUF
Hors du groupe picard, lexm*' siècle nous offre presque un grand poète. Je veux parler de Rntebeuf, le poète parisien •. H a touché à tous les genres, hormis les chansons de geste et les romans : il a fait un miracle dramatique, un monologue bouffon, deux vies de saints, des fabliaux, des complaintes dévotes, funèbres, satiriques, des chansons, des dits satiriques ou didactiques, des descriptions allégoriques : son œuvre pourrait se distribuer dans trois chapitres et plus de cette histoire. Mais c'est ici le lieu de parler de lui : pour la première fois, nous .rencontrons dans l'histoire de notre littérature une individualité fortement caractérisée, qui se retrouve dans les ouvrages les plus divers. "~~
Rutebeuf est un contemporain de saint Louis et de Philippe le Il irdi. Si l'on pouvait, en évitant la confusion, suivre la chronoloL'ie sans distinguer les genres, il faudrait introduire Rutebeuf pntre les deux parties du Roman de ta Rose : car il écrit après luiillaume de Lorris, dont les allégories visiblement l'enchantent et l'inspirent. Mais il écrit avant .Jean de Meung, qui n'est pas
t. Éditioas -: A. Jubinal, Bibl. Elzév., 3 vol. in-16, 2' éd., 187i; A. Kressner, Wolfenbiittel, 1883. — A consulter : Glédat, Rutebeuf, Hachette, in-18, 1891 {Coll. des Grands Écrivains français).
lli MTTliHATURt; BOURGF-OISK.
aussi sans l'avoir lu. On ne sait où il naquit. 1/iniportant, c'est (juil vécut à Paris : la grande ville lui donna son esprit et son âme. L'incessante l'ermentHlion do cette population immense et hétérogène, barons hantant la cour du roi, bourgeois dévots et caustiques, écoliers batailleurs et disputeurs, prompts de la langue et de la main, et tout ce qui s'y remuait d'idées et de passions dans le couflit des esprits et des intérêts, étaient éminemment propres à susciter une poésie sinon très haute, du moins très vivante : le poète, cette l'ois, ne manqua pas.
C'était un pauvre diable de ménestrel, que la malechance poursuivit toute la vie, beaucoup de légèreté aidant, et un peu de vice. Il prit deux Ibis lemme; et la deuxième au moins, laide, vieille et pauvre — mais pourquoi l'épousait-il ? par quelle fantasque humeur, ou quelle fâcheuse nécessité? — la deuxième donc ne lui apporta que mi.sère et chagrin. Sans pain, sans feu, de la paille pour lit, entre une femme qui gémit, une nourrice qui veut ses gages, et un propriétaire qui réclame son loyer, voilà en quel état se présente à nous le triste Rutebeuf, qui trouve pourtant moyen de rire. A la nourrice près, c'est l'image de toute sa vie. Il eut ■ quelques bienfaiteurs et beaucoup de créanciers : l'argent de ses bienfaiteurs n'allait pas à ses créanciers; les dés en faisaient ratle. 11 quémandait auprès des grands, il hantait la domesticité, jongleurs, maîtres d'hôtel, panetiers, race joviale, impudente, tumultueuse. 11 hantait surtout l'innombrable armée des joueurs, hâves, | pelés, « deschaux », un peu ivrognes. |
Il aimait beaucoup les écoliers : il ne le fut peut-être jamais. Sa • science n'est pas cléricale : il sait le lioman de Renm-t et l'œuvre ; de G. de Lorris '. Tout au plus, étant dévot, a-t-il attrape les lieux | communs et les procédés de développement des sermons qu'il aentendu prêcher : il en étoffe sa poésie. C'est un ouvrier avisé, qui '^ sait son métier, et qui le fait comme un métier : il est diflicile de L ne pas voir dans son Miracle de Théophile, dans ses deux vies de Suints, dans ses Complaintei; funeinrs des travaux de commande, l'.iits pour des communautés pieuses ou pour d'illustres familles.. Il s'est fait un art, des procédés : il a ses ligures, ses allusions, ses comparaisons, ses allégories favorites, qui sont comme sa marque et sa signature dans ses œuvres. Il a renoncé à la puérile, et laborieuse variété de rythmes du lyrisme courtois : il a sei mètres, peu nombreux, mais bien choisis, expressifs, qu'il répèles sans .scrupule, mais manie en perfection, une petite strophe de trois^
1. Je n'ajonto pus les chansons de peste; il n'y fait (jiie des allusions fort vapucs.t' qui peuvent s'expliquer par la popularité des tyjies tels que Roland. Olivier, Ale.vandre, Kaumonl même etAgolant. Il n'est pas besoin d'avoir lu La Calpreuède pour dire do quelqu'un qu'il est fier comme Artaban.