‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 57 sur 504 · LE LYRISME BOURGEOIS · texte numérisé non relu

LE LYRISME BOURGEOIS

vers, dont le dernier, plus court, rime avec les deux premiers de la strophe suivante {aub, bbc, ceci, etc.), une strophe de douze octosyllabes (anbaiibbbabba), deu.K strophes de huit octosylhihes {abababab et ababaaab), une strophe de quatre alexandrins monorimes; il emploie aussi volontiers les octosyllabes continus rimant par paiies. Il prend à la poésie savante quelques-uns de ses jeux de rimes : mais de cet exercice fastidieux et froid, sa fîaminerie parisienne fait une sorte de jonglerie cocasse, un jaillissement drolal.ique de calembours. Il s'y complaît au reste, et il n'y a sujet si grave où il ne suive librement sa fantaisie : voyez par quelle cascade d'homonymes, Marie, mari, marri, Marion, marié, se clôt la dévote narration et la pénitence de Marie l'Égyptienne.

Avec tous ses procédés et parfois ses artifices, Rutebeuf a fait une œuvre sincère. Il fut en son temps une sorte de journaliste, pas toujours indépendant, mais toujours original, toujours convaincu, soit qu'il travaillât sur commande, ou qu'il fût J'écho des passions populaires. Qui veut connaître l'opinion de la bourgeoisie parisienne sur le règne de saint Louis, n'a qu'à le consulter : c'est un témoin qui dépose sans crainte et sans flatterie. Au gré de notre poète, tout n'est pas au mieux sous le plus saint des rois : il parait que le monde est déjà corrompu. Le clergé est avare; les chevaliers,

Je n'y vois Reliant n'Olivier,

ni surtout cet Alexandre, qui savait donner aux ménestrels. Les baillis et prévôts pillent le pauvre monde; les marchands vendent cher de mauvaises denrées; et pour les ouvriers,

Ils veulent être bien payés Et petit de besogne faire.

Il n'y a que les écoliers qui valent quelque chose.

Le roi n'est pas à l'abri de la censure. Ce n'est pas Rutebeuf qui admirerait avec Joinville comme saint Louis a « enluminé » son royaume, de belles abbayes. Il n'est pas ami des moines et des nonnes, et il faut l'entendre déno^^brer, avec une indignation qui s'échappe en mordantes épigrammes, tous les ordres que la protection royale a installés dans la bonne ville de Paris, dotés de privilèges et de riches revenus : Barrés, Béguines, Frères du sac, Quinze-Vingts, Filles-Dieu, la Trinité, le Val des Écoliers, Chartreux, Frères prêcheurs. Frères mineurs. Frères Guillemins, moines blancs, moines noirs, chaussés et deschaux, avec ou sans

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chemise, dont les uns assiègent les mourants, pour leur arracher des testaments, et les autres s'en vont criant par les rues :

Donnez, pour Dieu, du pain aux frères!

Ce qui lâche le plus notre poète, c'est la pensée de tout l'argent qui s'en va là alimenter la paresse et la gourmandise! C'est surtout la pensée de tout ce que donne le roi, et il faut le voir annoncer que tout cela n'aura qu'un temps, il faut l'entendre gronder à mots fort peu couverts : « Attendez, attendez! quand le roi ne sera plus là... ! »

Le roi aussi a tort de laisser au pape trop de pouvoir en France. Rutebeuf est un << gallican » convaincu : il invoque toutes les lois et us du royaume, quand, à la prière ou avec la permission de saint Louis, le pape Alexandre IV se permet d'exiler Guillaume de Saint-Amour, qui enseignait dans l'Université de Paris. Celte affaire mettait en jeu toutes les passions du poète : l'Université et son champion Guillaume de Saint-Amour luttaient désespérément pour interdire aux religieux des ordres mendiants, aux dominicains suitout, l'accès des chaires publiques, et pour défendre les maîtres séculiers d'une concurrence redoutable. C'est la querelle qui se renouvellera au xvi" siècle, quand un nouvel ordre paraîtra, celui des jésuites; c'est l'éternelle querelle de l'enseignement : tout ce qui ne profite pas du monopole réclame la liberté. Rutebeuf fut, dans cette chaude jdispute, aux côtés de Guillaume de Saint-Amour : le théologien dans ses sermons et ses écrits, le poète dans ses vers firent des charges également vigoureuses et inutiles contre les jacobins envahisseurs : et quand on songe que parmi ceux qu'ils voulaient renfermer dans leurs couvents, il y avaii un saint Thomas, on ne peut qu'applaudir à leur défaite.

Il ne faudrait pas prendre cependant Rutebeuf pour un furieux « anticlérical », une sorte de journaliste radical du xm"^ siècle. Ce mécontent du règne de saint Louis, ce « mangeur » de moines, qui n'a laissé à inventer aux pamphlétaires de l'avenir ni une supposition outrageante ni une plaisanterie grivoise, était un homme dévot, craignant Dieu, qui huinblenn'nt s'accuse, en sa vie pécheresse, d'avoir « fait au corps sa volonté », qui, tout contrit, recommande à Notre-Dame « sa lasse d'âme chrétienne », qui trouve d'étrangement tendres, ardentes, pénétrantes paroles pour dire les louanges de la Mère de Dieu :

Tu hais orgueil et félonie

Sur toute chose.

Tu es le lis où Dieu repose :

Tu es rosier qui porte rose

LE LYRISME BOURGEOIS. Il"

Blanche et vermeille....

Ha! Dame Vierge netleetpure!

Toutes femmes, pour ta figure,

Doit-on aimer.

Il aime et révère l'Église, il hait les vices qui l'obscurcissent. Il aime les pauvres curés qui vivent de peu dans les villages en prêchant l'Évangile. Il hait les moines oisifs, orgueilleux, luxurieux. Il hait les mendiants, aux mains de qui vont toutes les richesses; mais il rappelle les débuts des jacobins et des cordeliers, la sainte, évangélique pauvreté, qui est l'esprit de leur institution.

Il s'indigne que l'enthousiasme des croisades se refroidisse. La célèbre dispute du Croisé et du Décroisé, si gauche dans son ordonnance, est parfaitement nette dans son intention : le poète veut écraser les résistances de l'esprit mondain par les arguments impérieux de la foi. Il ne va pas à la croisade, il est vrai : ce n'est pas son affaire, n'étant pas chevalier. Mais il y pousse les chevaliers; plus ardent que Joinville, sans doute parce que tout s'arrête pour lui à la parole, il ne comprend pas que toute la chevalerie de France ne suive pas le roi à Tunis. La prédication de la croisade, sur un ton tour à tour passionné et satirique, est une notable partie de l'inspiration et de l'œuvre de Rutebeuf.

Au service de ces idées et de ces sentiments, le poète met un talent original. D'abord il a le sens du pittoresque : il voit, et fait voir. En tout sujet, quelque idée qu'il manie, il aperçoit une réaliti' concrète : c'est un ancêtre de Régnier. La satire et la morale tournent naturellement en images et en tableaux. Prêchet-il la croisade, il nous montre les gens qui se croisent :

Quand la tète est bien avinée.

Au feu, devant la cheminée.

Vous vous croisez sans sermonner.

Donc vous allez, grands coups donner

Sur le souiJan et sur sa geat :

Fortement les endommagez :

Quand vous vous levez au matin,

Avez changé votre latin :

Car guéris sont tous les blessés.

Et les abattus redressés.

Nulle idée d'une beauté noble, d'une forme pure et élégante ne vient réprimer l'instinct tout réaliste de son imagination. Regardons comment ce poète voit Marie l'Égyptienae au désert, toute nue, la chair noire, la poitrine moussue :

Cheveux épars sur ses épaules.

De ses dents ses ongles rognait;

Ne semble point qu'elle ail de ventre.... Les pieds avait crevés dessus, Dessous navrés que plus ne put.

^^^il y a loin de celte sainte hirsute el crasseuse ^ux belles péiii- .enlos de la Renaissance, aux corps exquis des Madeleines!

Un trait de Hulebeul" que j'ai di''jà signalé, c'est qu'il aime les idées générales : ce sont lieux Ciininuins aujourd'hui, ce ne l'élaient pas alors. Vivantes pour le chn'Iien, nouvelles pour l'écrivain, à ce double titre les lieux communs de la morale chrétienne sur la pauvreté, la charité, et surtout sur la mort, pouvaient le séduire. C'est du fond de son cœur qu'il nous dit et repète :

La chose qui soit plus certaine, C'est que la mort nous courra sus :

La plus incertaine, c'est Ineure.

Mais surtout il développe ces idées avec un remarquable talent ' oraloire. Et en général, quelque sujet qu'il touche, lieu commun de morale, hypocrisie ou vice des moines, exhortation à la croisade, on ne saurait manquer d'admirer l'ampleur, le mouvement, la vigueur de sa poésie. Qu'on prenne sa Complainte du comte de Kevei's, ou sa. Complainte d'outre-mer, qu'on prenne le Dit des Jacobins ou le Dit de la Vie du monde, la phrase se détache, s'étale, c'est le ton d'un orateur, et le plus incontestable mérite de cette poésie est l'éloquence.

Sainte Église se plaint, et ce n'est point merveille, Chacun à guerroyer contre elle se prépare. Ses fils sont endormis, pour elle nul ne veille : Elle esl en grand péril, si Dieu ne la conseille.

Puisque Justice cloche, et Droit penche el s'incline,

Et Loyauté chancelle, el Vérité déc^line,

El Charité froidil, et Foi se perd el manque.

Je dis que n'a le monde fondemenl ni raison, etc.

Et il continue ainsi, incriminant tout le monde, et Rome surtout et les' moines : mais ne sent-on pas et; (pie le rythme même, cette strophe de quatre vers, avec son allure régulière, sa forte vibration, sa solidité large, a de favorable à l'expression oratoire de la pensée?

11 y a pourtant aussi un lyrique dans Hutebeuf : un chansonnier d'abord, constructeur de rythmes, de couplets, de refrains légers et piquants qui feront rire le monde aux dépens des ■< papelarts et béguines >>; niais il y a plus ft mieux. 11 a trouvé le

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lyrisme à sa vraie source : l'émotion personnelle et profonde. De sa tendresse enfantine et mystique pour « la douce Vierge » ont jailli de beaux cantiques, des dits aux strophes ardentes ou suaves. Et les tristesses de sa misérable existence lui ont fait rencontrer parfois une poésie intime, attendrie et souriante à la fois, dont la simplicité touche puissamment. Pour dire son triste mariage, le manque d'argent, le froid, la faim, les amis « que le vent emporte, et il ventait devant ma porte ->, il a des mots pénétrants, de mélancoliques ironies qui vont nu cœur. Voilà le bon et le vrai lyrisme : et c'est pourquoi il ne fallait pas oublier le pauvre diable qui, le premier chez nous, dans la laide et vulgaire réalité de celte vie, a recueilli un peu de pure émotion poétique.

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