‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 64 sur 504 · C'oBl-à-diro la Iraduclioa du Timée par Clialcidius · texte numérisé non relu

C'oBl-à-diro la Iraduclioa du Timée par Clialcidius

2. UoDt YAlmageste, traduit au xii° «iècle par Uérard dû Crémone, servait do ttixl» dans les éculen pour lei leeturei astronoiuiquei.

liers : ici il traduit sans citer, dérobant sans scrupule l'honneur de quelque doctorale argumentation; ailleurs il cite avec une minutieuse gravité, en vantant pesanKuenl son auleur; ailleurs il cite Homère, ou quelque autre, pour faire croire quil l'a lu, quand il a trouvé simplement sa citation dans un auteur du moyen âge.

Ce pédant est d'ailleurs un savant, d'une science étendue et solide : il n'est pas nourri de fariboles, de romans et chansons. Sa science, c'est toute la science cléricale du xui'' siècle, l'antiquité latine, à peu près telle • (sauf quelques auteurs et surtout Tacite) que nous la connaissons aujourd'hui, et puis tous les travaux de la pensée moderne, en physique, en philosophie, en théologie. Rien ne lui a échappé : et il a jeté tout cela, abondamment, confusément dans son poème, laïcisant, c'est-à-dire vulgarisant la science des écoles, initiant les seigneurs et les bourgeois aux plus graves problèmes, aux plus hardies solutions, aux plus téméraires inquiétudes, sollicitant le vulgaire à savoir, à penser, par conséquent à s'affranchir, et faisant ainsi une œuvre qu'on a pu comparer à celle de Voltaire. On ne saurait imaginer en effet de combien de choses Jean de Meung trouve moyen de parler, tandis que son Amant poursuit la conquête de la Rose. Le paupérisme, et l'inégalité des biens, la nature du pouvoir royal, l'origine de l'État et des pouvoirs publics, lajuslice, l'instinct, la nature du mal, l'origine de la société, de la propriété, du mariage, le conflit du clergé séculier et du clergé régulier, des mendiants et de l'Université, l'œuvre de création et de destruction incessantes de la nature, les rapports de la nature et de l'art, la notion de la. liberté et son contlit avec le dogme et la prescience divine, l'origine du mal et du péché, l'homme dans la nature, et son désordre dans l'ordre universel, toutes sortes d'observations, de discussions, de démonstrations sur l'arc-en-ciel, les miroirs, les erreurs des sens, les visions, les hallucinations, la sorcellerie et jusque sur certain phénomène de dédoublement de la personnalité, voilà un sommaire aperçu des questions que traite Jean de Meung, outre tous les développements de morale et de satire qui tiennent plus directement à l'action du roman, et je ne sais combien de contes mythologiques extraits d'Ovide ou de Virgile, tels que les amours de Didon et l'histoire de Pygmalion. Toutes ces choses s'amalgament, s'enchevêtrent, se lient comme elles peuvent : c'est un incroyable fouillis, et l'on serait tenté de prime abord de dire un épouvantable fatras.

De ce fatras se dégage immédiatement avec évidence un esprit général qui est tout contraire à l'aristocratique délicatesse de (.uillaume de Lorris : et ce n'est pas la moindre singularité do

1. Il n'est pas sûr qu'il ait connu Lucrèce, auquel il fait si souvent penser.

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l'ouvrage que cette absolue incomp.itihililé des deux intelligences qui l'ont laite.

Jean Cio|)inci est on vrai bourgeois, qui n'cntciid rien aux raflineraents de 1 "amour courtois, ou qui n.'y voit que ridituile fadaise ; aussi, dès les premiers vers qu'il écrit, imprime-t-il à sa niati-'re un tout autre caractère, un caractère tout pratique et positif. Et même lorsqu'il traduit les courtoises leçons d'.Vndié le Chapelain, notre bourgeois, qui n'a pas un grain de chimère dans l'esprit, les interprèle dans le sens des plus malérialisles fabliaux.

En bon bourgeois aussi, le collaborateur indigne de Guillaume de Lorrjs méprise les femincs : et de ce mépris brutal et profond naît pour lui l'impossibilité de comprendre lamour coui'tois : comment peut on perdre temps en propos ingénieux, en grimaces dévotes, avec cet étie fragile, vicieux, bavard, menteur, et qui ne sert pour un piudhomme qu'à tenir le ménage et donner des enfants? Une des plus authentiques marques de bourgeoisie dans une œuvre littéraire, c'est l'cITacement ou l'abaissement de la femme : Jean de Meung donne à la règle uue éclatante conlirmation. Jamais verve plus robuste n'a diU'amé et dégradé la femme : Arnolphe n'est que son descendant dégénéré et poli.

Un manque essentiel de respect, l'instinct de défiance et de médisance contre les puissants, contre les gens en place, contre ceux surtout qui détiennent une part de la richesse publique ou ([ui ont mission d'administrer la justice, contre ceux aussi, baillis ou prévôts, dont le menu peuple soulTre plus parce qu'ils sont plus près de lui, voilà un autre trait de l'humeur bourgeoise; et par là encore la seconde partie du lioinan de la Rose est d'inspiration bourgeoise.

Enfin, de tout temps, le bourgeois a délesté l'hypocrisie et médit des « cagots » : et il délinit hypocrisie ou cagotisme tout ce qui n'est pas la religion telle qu'il l'entend et la pratique, accommodée à son usage, intérêts et préjugés. Hier c'était au jésuite qu'il en avait : au xme siècle, c'était aux jacobins, aux cordeliers, en un mot aux ordres mendiants. Jean de Meung qui admel le Temple et l'Hôpital, les chanoines de Sainl-Augusliii et l'ordre de Saint-Benoit, est un (les plus terribles ennemis que les moines mendiants aient rencontrés. Guillaume de Lorris avait esquissé la ligure hypocrite de l'apelardie, sans désigner personne : Jean de Meung, avec emportement, brosse l'image horrilique do Faux-Semblant, richement enluminée de tons crus et violents; et de peur qu'on ne s'y trompe, il ajoute à l'ima^'e une légende cpii nomme les originaux. Ce bourgeois rangé, prudent, pieux, en veut aux mendiants de leur vie quémandeuse et fainéante, de leurs richesses acquises sans travail; il leur en veut de se substituer aux séculiers, de prêcher, de

LlTTKKA'rUKK UlDAunUUE KT MUHALK-. lOO

confesser et irabsouilrc dans les paroisses, au nez des curés désertés et affamés; et ses rancunes d'écolier irritant ses haines de bourgeois, il leur en veut de leur intrusion dans les chaires de rUniversilé, de la défaite et de l'exil de Guillaume de Saint-Amour: il prend à celui-ci, qui peut-être avait été son maître, des chapitres entiers, notamment du livre des Périk des deiTiievs tem})S, et les tourne en vers français à la contusion de l'ordre de Saint-Dominique et (le tous ces nouveaux frères dont l'oisiveté et l'hypocrisie menacent de perdre la sainte Église. 11 ne faut pas se faire illusion sur la valeur de ces attaques : elles n'étaient pas nouvelles, ni en France ni dans la chréLienté; et il n'y avait pas longtemps que Hutfbeuf, précisément pour les mêmes motifs, avait dit les mêmes choses. Jean de Meung ne fait pas plus que ses devanciers la psychologie de l'hypocrisie : il n'ajoute à leurs satires que quelques degiés de virulence et de passion, et ses rares et fortes qualités d'écrivain.

Mais Jean de Meuog est anii-e chose qu'un bourgeois et qu'un écolier : il y a autre chose dans son œuvre que des vivacités gauloises et des rancunes universitaires. Ce serait le rapetisser infiniment, de n'y voir qu'un continuateur plus pédant de Renarl ou des Fabliaux, et même de Rulebeuf. Jean de Meung est un original et hardi penseur, qui s'est servi de la science de l'école avec indépendance' fsïïîfTîomtm de la Rose enferme un système complet de philosophie, et cette philosoptire est tout émancipée déjà de la théologie; ce n'est pas la langue seulement, c'est la pensée qui est laïij^uejdans ce poème. "

Il est aisé de suivre l'enchaînement des idées de Jean de Meung et de voir comment tout son système a pu s'attacher à la liction du Jeune Homme amoureux de la Rose. Renversant la doctrine de son prédécesseur, il se moque de l'amour courtois. Mais il n'est pas de ces épicuriens qui poursuivent le plaisir, et bénissent toutes les sources dont il sort. Notre philosophe méprise la volupté, il en connaît l'illusion, et sait qu'elle n'est qu'un voile sous lequel la nature déguise ses fins, une amorce par où elle nous y attire. Avec une netteté et une puissance d'expression singulières, il voit la fuite incessante des phénomènes, l'écoulement universel de tout ce qui a reçu être et vie. La mort chasse tous les individus, et finit par les prendre. Rien ne reste, et l'humanité, le monde disparaîtraient bientôt, si les espèces ne demeuraient : dans cette grande querelle des universaux qui a si longtemps partagé les scolastiques, Jean de Meung, avec Alain de Lille, est réaliste, mais d'un réalisme à la fois très élevé et très sensé. Les phénomènes passeht, lïïs individus meurent : l'espèce seule a de ia léalité, seule elle est, parce que seule elle reste. A ia mort qui tend sans cesse

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à l'éleiiidre, elle oppose la génération tpii l<'nd sans cesse à l'accroi- Irc, et sa ficrpétuitê se fonde sur l'équilibre des deux forces en coidlit. Ainsi l'amour est, selon l'inleulion de la nature, le vainqueur di! la mort, c'est la source, le fondemput, le pivot de la vie universelle. Honni soit qui s'y dérobe! il est en révolte contre la nature, ennemi de Dieu, dont il aspire à détruire pour sa pari la création.

Que plus sage et plus vertueux est celui qui; eu siuiplicilt» de cœur, suit l'inslinct de la nature! Toutes les insiiiuliijns, tous les usages qui, réglant les rapports sociaux de riuMnine ri de la femme, vont contre la nature, sont condamnés par la raison. Au reste quicon(|ue, en toute chose, ramènerait sa pensée et confornii rait ses actes aux commandements de cette toute bonne et puissante nature, celui-là serait assuré de tenir et le vrai et le bien. Le ,07trriitm universel et infaillible, c'est la nature : la raison n'en connaît pas (raùtrèT ' "

La Nature n'a pas fait les rois : le roi est un homme comme les autres, ni plus grand ni plus fort; bien au contraire,

Car sa force, ne vaut deux pommes Contre la force d'un ribaut.

Selon la nature, il n'a pas de droit sur ses semblables. Quel est donc le fondement du pouvoir royal? C'est l'intérêt public. Fatigués de la barbarie primitive, où la lutte de tous contre tous est l'état naturel, où chacun ne prend et ne garde que selon sa force actuelle, les hommes ont constitué l'État, le pouvoir civil, gardien de la propriété et de la justice; le roi n'est leur maître que pour leur service et leur sûreté : c'est le gindurnie de Taine :

Un grand vilain entre eux élurent Le plus ossu de tant qu'ils fiircnl.

Le plus corsu cl le plus grand :

Si le firent prince et seigneur.

Les impots ne sont qu'une conlribulion destinée à fournir au prince les moyens de faire sa fonction. Voilà le principe selon lequel on peut juger les puissances : n'en voit-on pas les conséquences?

La nature n'a pas fait davantage une hiérarchie sociale : selon la nature, la noblesse n'existe pas. Ou plutôt elle existe, elle est personnelle. La noblesse, dit Jean de Meung après Ju vénal, la seule noblesse, c'est la vertu, c'est le mérite. La raison ne dislingue les individus que selon l'inégalité naturelle : la force physique, que notie penseur est loin de mépriser, mais surtout l'intelligence et la science, voilà ce qui élève les hommes cl leur confère une diguilâ

LITTÉRATURE DIDACTIQUE ET MORALE. Vàb

supérieure. Il n'a que mépris pour le baron <> qui court aux cerfs ramages »; mais, avec une hauteur remarquable de pensée, il ajoute que le vice est plus condamnable chez les clercs que chez i' les gens laïcs, simples et nices ».

Su'nrc la nature, c'est la raison, et c'est la vertu. La nature prescrft à l'homme ses besoins, etpar là lui prescrit aussi ses désirs : toute passion qui va au delà du besoin naturel est factice et mauvaise. De là vient que Jean de Meung s'emporte si àprement contre l'ambition et l'avarice : faut-il tant de tracas, d'efforts, de misères, et surtout de misères infligées à autrui, pour vivre? Que demande donc la nature? La bonne vie naturelle et, partant, le bonheur ne sont-ils pas à la portée de tous? Il faut voir notre poète peindre largement, gravement, avec une sympathie chaude et joyeuse, la vie des ribauds qui « portent sacs de charbon en Grève » :

Ils travaillent en patience.

Et ballent, et dansent, et sautent.

Et vont à Saint-Marcel aux tripes.

Ni ne prisent trésor deux pipes :

Mais dépensent à la taverne Tout leur gain, toute leur épargne, Puis revont porter les fardeaux Joyeusement, non pas par deuil.

Et leur pain loyalement gagnent, « Puis revont au tonneau, et boivent, El vivent si comme on doit vivre.

Jean de Meung est un des rares écrivains de notre littérature qui ne s'enferment pas dans la vie bourgeoise et l'idéal bourgeois; il est peuple, il aime le peuple, sa vie dure, insouciante, toute à l'effort et au bien-être physiques : et c'est sans doute en grande partie par là que ce contemplateur de l'universel écoulement des apparences s'est préservé du pessimisme, où tant d'autres avant et après lui ont sombré.

Enfin la {ia.ture même, comme de toute raison, de tout droit, de tout bien, est l'unique principe de toute beauté : Jean de Meung n'est pas grand esthéticien, n'entre pas en long jtropos sur le beau. (It^pendant d'un mot il a indiqué la nature cuiume « la fontaine »

Toujours courante et toujours pleine De qui toute beauté dérive.

C'est ce franc naturalisme qui élargit les invectives que notre bourgeois lance contre les moines. Les moines mendient : le travail est la loi de nature, Les moines font vœu de célibat : la loi

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do nature, c'est l'amour. Mais rinstitiilion monastique est l'âme (le lÉf^li-f : l'itl(^ni oliictien ue se n'-alisp à jit'u prts quf \>nr l'ascétisme (le'scouvciils.où s'cpauoiiisseiit les saintes tleurs île pauvreté et de |)ureté. L'Église (et non pas seulement les moines) est ennemie (le la Nature : et Jean de Meuni.', qui ne saltaque qu'aux moines, le voit bien obscurément. Quand il déclare la Nature " ministre de la cité mondaine », ou « vicaire et connétable de l'ompereiir éternel », pourquoi donc lui donnc-t-il les titres sur lesquels le chef même de l'Eglise fonde son autorité? Ne semblet-il pas ainsi instituer en face du vicaire de Jésus-Christ, qui siégfe à Home, un autre vicaire divin qui réside en chacun de nous, et dont les commandements intérieurs pourront faire échec aux commandements de l'Kglise romaine? Cependant Jean de Meung se contente de consacrer la Nature au nom de Dieu : il laisse à un autre, qui viemlra à son heure, à Rabelais, la charge d'excommunier l'Kglise, Antiphysie, au nom de la Nature.

En cITet, il ne peut sortir de son temps, et le temps n'est pas venu de n'être pas chrétien. Jean de Meung n'aperçoit pas que sa pensée le met hors de l'Eglise, et en ruine les fondements. 11 est croyant et pieux, comme Kutebeuf : si Ion ne regardait que l'élan du cœur, je dirais presque qu'il l'est comme Joinville. L'Évangile est sa règle, il s'y tient, il le défend : il dispute contre ceux qui lui semblent s'en éloigner, il se fait le champion de l'ancienne foi contre les nouveautés de l'Évangile éternel, et c'est pour purifier ia religion, qu'il fait une si rude guerre à la corruption de l'Église, aux vices des ordres monastiques. Sa situation est celle des premiers réformateurs du xvi'^ siècle, de ces humaidstes chrétiens qui croient servir Jésus-Christ en se servant de leur raison, et qui très sincèrement, très pieusement, espèrent la réforme de l'Eglise tiu progrès de la philosophie. \'oli)nli('rs, comme ils feront souvenl, il met toute l'oithodoxie dans la foi, et toule la foi dans la charité, la bonne volonté, la vertu. Aimer le prochain, l'aimer activement, c'est être bon clirélien, et Dieu ne demande pas autre chose. Aussi, au formalisme compliqué des praticpies, aux exigences contre nature de la vie monastique. oiipose-l-il, dans des vers d'une expression originale et forte, la sainleié iaiciue qui gagne le ciel, l'idéal de la vie chiétienne dans le monde, qui satisfait à la fois à l'Évangile et à la raison :

Bien peut en robes lio couleur Saillie, reliiîion fleurir :

Plus {l'un saint a-t-on vu mourir, Et nininles saintes glorieuses, Dévotes et religieuses

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