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ÉLOQUENCi: RELIGIEUSE

P6(rarqiio, volontiers dédaigneux des barbares, disait qut hors de l'Italie il n'y avait ni orateurs ni po<>tes. Pour les poMes, il avait peut-être raison; pour les orateurs, il avait tort. La France eut au xiv" siècle des voix éloquentes, et jamais à vrai dire elle n'en avait manqué depuis le xr". Mais Pétrarcjne appelait orateur le lettré f|ui s'essayait à l'éloquence cicéronit'nne : et l'éloqueuce eu France ne s'était pas encore la'icisée ni d(''pouillce des formes scolastiques.

Le fait caractéristique, et du reste tout naturel, dans l'historre des origines de l'éloquence française, c'est la prédominance du genre religieux sur le genre politique et judiciaire. Même au xiv<^ siècle, quand les discordes civiles, les assemblées des Étals généraux, les soulèvements et les prétentions de la bourgeoisie parisienne et de l'Université font apparaître une ébauche d'éloquence politique, quand vers le môme temps l'ordre de la procédure et des débats devant les tribunaux de légistes suscite le développement d'une éloquence judiciaire et la constitution d'un corps d'avocats, le sermon reste encore la forme type du discours oratoire. Les harangues, les plaidoyers, sont des sermons, avec texte et divisions, tout à fait selon l'usage des prédicateurs. Ce n'est pas ici le lieu de rechercher ce que pouvait être l'éloquence du roi de Navarre Charles le Mauvais, ou celle de l'avocat Jean Desmarets '; tous les deux furent célèbres on leur temps. IVous pouvons nous en tenir à la prédication chrétienne, d'autant que le grand sermonnaire du xiv-" siècle, Gerson, nous donne aussi par ses Propof.itiQns et par son Plaidoyer pour l'Université contre le sire de Savoisy l'iilée do ce que pouvaient être alors les discours politiques et judiciaires.

La prédication en français remonte aux origines mêmes de notre laii^Mie *. Le latin était la langue de l'Église : aussi prèchait-on en latin, en un latin qui a pu parfois s'émailler de roman, aux clercs, aux moines, nièiue aux religieuses. Mais on prêchait aux laïcs en français.' iJès le w^ siècle, les conciles de Tours et de Reims ordonnent aux prêtres d'instruire le peuple dans la langue

I. Il fut avocat du Roi. M s'enti-eiiiiUouvenl onirela cour ft 1.; ppuple, qui applaii- <lis?ail n «<•« linranpuos. U fui mis h mort en 1383. — i'.(. Mmiicr Jnlain, la Défense d' Ji-dii .s"fi.5 l'ciir pur Jean ['dit, Kev. bl., 3 mars 18'Ji.

•i. A consulter : rabl)c t.. Hoursain, la Chaire frauçaise au xii" siècle, Paris, 1879. Lecoy du la Marrhe, la Chaire françai'<e au moyen dye. 2' éd.. Pari», 1886. Cli.-V. Langloi», l'Éloquence sacrée au moyen âge, Revue des Deux Mondes, !•' janvier 18'J3.

du peuple. Il le fallait bien pour être compris. Il y eut certainement au xii"^ siècle une prédication en langue vulgaire, active, vivante, puissante, qui entraînait grands et petits à la croisade, peuplait les cloitres, jetait des villes entières à genoux, et dans tous les excès de la péuileuce. Du haut de leurs chaires, sur les places, par les champs, les prédicateurs étaient les directeurs publics de la conscience des individus et des foules : tout et tous passaient sous leur âpre censure, et depuis les coilVures effrontées des femmes, nulle partie secrète ou visible de la corruption du siècle ne déconcertait l'audace de leur pensée ou de leur langue. Au xiii'^ siècle encore, avec l'expansion des deux grands ordres mendiants, dont l'un est voué par son nom même à la prédication, l'éloquence chrétienne a encore de beaux jours. Cependant il n'est presque point resté dans notre langue de monuments qui en représentent l'éclat pendant ces deux grands siècles de foi : c'est affaire aux érudits d'en ressusciter limage à grand'peine.

On prêchait en français devant le peuple, mais on mettait en latin les sermons que l'on voulait confier à l'écriture. C'était en latin qu'on les préparait, en latin qu'on les conservait, le latin étant la langue naturelle des auteurs, et celle aussi du public par lequel ils pouvaient songer à se faire lire. De là vient que tous les serinons qu'on a d'Hildebert ou de Raoul Ardent, de Pierre de Blois ou de Hugues de Saint- Victor, de saint Thomas ou de saint Bonaventure, qu'ils aient été prêches dans les couvents ou devant le peu[)le illettré, sont en latin. Quand la vulgarité pittoresque du français résistait à la gravité de la langue savante, le rédacteur ou traducteur insérait au milieu de son latin l'idiotisme, le proverbe, la métaphore populaire : de là les sermons appelés macaroniques. Même encore au .\v® siècle, l'éditeur de Gerson tournait en latin, pour lutilité du lecteur, les discours dont il avait le texte français.

En somme, outre quelques sermons du xin" siècle, la prédication en langue vulgaire n'est représentée que par deux recueils qu'on a sous les noms de Maurice de Sully ', évêque de Paris, et de saint Bernard. Encore ne sont-ce que des traductions du latin. Les 84 sermons de saint Bernard ^ ont été prêches devant des clercs, et mis en français sans doute à l'usage des frères lais, qui n'entendaient pas le latin. Quant à Maurice de Sully, son recueil était un manuel pour suppléer à l'incapacité oratoire des prêtres de son diocèse : ils n'avaient qu'à réciter en langue vulgaire les homélies dont il leur fournissait le modèle. Et c'est ce qui fait que les nombreux manuscrits de la traduction offrent tant de dif-

1. Mort on 119ô. — Édition : le Dialecte poitevin au xiu' siècle, par A. Boucherie, Paris et Montpellier, 1873.

■' Édition : Foar.ster, Erlangeu, 1S85, i ',-8.

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forences : chaque liaducleiir brodail à sa laritaisie sur le thème ofTert par le uinuuel. el ces rédactions dans |pur diversité peuvent nous duiiiier une idée des formes dans lesquelles l'éloquence latine du bon cvèque de Paris parvint au peuple.

Il est donc impossible de faire l'histoire de la prédication chrétienne au moyen à;,'e. sans réunir les textes latins aux textes français, quelle qu'en ait été- la forme première : et c'est ce qui nous dispense d'y insister, dans un ouvrage tel que celui-ci. Plus libre, plus personnelle au xii^ siècle, et trardant l'empreinte plus visible delà fougue ou de l'onction du sermonnaire, plus sul)tile et plus si'che auxiii'', el plus asservie aux formes et aux procédés de la dialectique scolastique, l'éloquence religieuse re{»roduit dans son développement toutes les phases du goût. Ions les caractères de la culture du moyen âge. La grande règle de la rhétorique naturelle, c'est de plaire et de toucher : pour cela les prédicateurs ramassent de tous côtés ce qu'ils croient de nature à intéresser, même à amuser l'auditeur. Ils n'ont souci que du résultat, aussi passent-ils [>ar-dessus toutes les convenances, tous les scrupules de goût. Ils débitent des contes, expliquent des allégories; leur sermon est tantôt un miracle de Notm-Dnme, tantôt un fabliau, tantôt un chapitre de Physiologus et tantôt un débat ou une hataHle..

iMais peu à peu il se forme un art de prêcher; les recettes mécaniques se substituent à l'inspiration personnelle. Les manuels, les recueils de modèles, de matériaux prépaies et classés, se multiplient. Maurice de Sully et Alain de Lille, dès le xu" siècle, ont donné l'cxeniple : leurs successeurs sont légion au xiv® siècle, l/éloquence est mise à la portée de tout le monde. Voici les Gi-Ma l{o>iutnorum, ou bien YÈchellcdu Ciel (Scala Ca'li), à l'usage de ceux qui aiment les contes Voici VUnivemim piieilirabile. pour les curieux d'histoire naturelle, de |)hysique, d'astrologie. Ou bien prenez la Somme des Prédicateurs, où Jean Rromyard a enfermé toutes matières prôchables. Si vous voulez (h-- interprétations morales de l'Écriture, les voici toutes, par ordre alphabéliquc. dans le Hépcrloirr des deux Testaments, de Pierre Hersuire. Aimez-vous mieux la poésie profane, le galant Ovide et ses Métamorphoses, prenez Ovide moralisé ii l'usage de la chaire. Puis viennent les Irailés techniques, qui mettent en main la méthode . Ars divideudi lUematn, Ars dilatandi senjwncx. Diviser el dilater tout est là, et les deux procédés qui s'unissent et se complètent sont l'allégorie et le syllogisme; ce dernier même finit par tout comprendre : Ars faciendi sermones $ecundum formam sylloyislicam ail ifuam omnes alii modi siint reduccndi. Mais c'est encore bien du mal pour un pauvre curé, un simple moine, que do

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diviser et dilater lui-même son sermon, même aecundum formam syllogisticam. On viendra à son secours : vers 1395 paraît le fameux Dormi seaire, recueil de sermons tout rédigés, bons à prêcher. Dors en paix, prédicateur : ton sermon est fuit. Comme on voit, l'idée de Maurice de SuUy a Tait son chemin.

Cependant à la fin du xiV' siècle les maux de l'Église et du royaume ranimèrent l'éloquence religieuse : plus d'une fois les émotions et les haines amassées dans les cœurs firent craquer les mailles serrées du raisonnement scolastique. « Grande chose était de Paris, nous dit-on vers 1400. quand maître Eustache de Pavilly, maître Jean Gerson, frère Jacques le Grand, le ministre des Mathurins et autres docteurs et clercs voulaient prêcher tant d'excellents sermons '. » Des quatre prédicateurs ici nommés, le plus illustre et le seul dont nous puissions juger l'éloquence est Jean Gerson ^. Ce grand docteur, la plus grande gloire de Navarre avant Bossuet, théologien et lettré, en qui s'unissait la rude subtilité du scolastique aux tendresses ardentes du mystique, àme pure et loyale parmi les corruptions et les intrigues du siècle, passa sa vie à se dévouer pour l'Université, pour l'Eglise, pour la France, pour le peuple, sans une pensée pour lui-même, sans autre souci que de la foi, de la justice et de la charité. Il eût voulu l'Eglise une et sainte, en ce temps de schisme et de scandale : en ce temps de discordes et d'oppression, le royaume paisible et prospère. Il ne s'enferma pas dans sa théologie et dans sa science latine : il crut de son devoir d'instruire tous les Français en français, de dire à tous la vérité et leur devoir dans la langue de tous. 11 écrivit; surtout il « sermonna». Une soixantaine de ses discours nous sont parvenus dans leur forme française, sermons prononcés devant la cour entre 1389 et 1397, ou prêches à Saint-Jean en Grève, entre 1401 et 1414, harangues ou j^ropositions adressées au roi ou au peuple, le plus souvent au nom de l'Université, et qui ont un caractère de circonstance, une couleur politique : il faut y joindre le plaidoyer pour l'Université, véritable sermon développé en Parlement sur le texte : Eslote miséricordes.

1. Guillebert de Metz, Description de Paris, cité par V. Le Clerc, l. I, p. 413.

•2. Biographie : Jean Charlier, de Gersoa (près Rethel), né en 1363, mort en 1429, boursier, puis docteur, puis chancelier de Navarre, protégé du due de Bourgogne, enseigne et prêche jusqu'en 1397. se retire à Bruges pendant trois ans, est nommé curé de Saint-Jean en Grève à son retour vers 1401. va représenter le roi, l'église de Sens et l'Université de Paris au concile de Constance (1414) ; il vécut quelques années au couvent des Célestins de Lyon (1419-1423), et mourut le 12 juillet 1429. Il n'y a plus lieu de s'arrêter à la conjecture qui le fait auteur de \ Imitation de J.-C. — Édition : Ellies Dupin, Anvers [Amsterdam], 1706, 5 vol. in-fol. 11 y a des sermons français aux tomes III et IV. — A consulter : Thomassy, Jean Gerson et le grand schisme d'Occident, Paris, 1852. L'abbé Bourret, Essai historique et critique iw les sermons français de Qerson, Paris, 1858.

Uii DÉCOMPOSITION DU MOYKN AGR-

fierson conserve toutes les formes traditionnelles «Je l'éloquence de la chaire. Ce|)cn<lant il simpiilie œrtaiiieineiil l'appareil scolasliqiie, il ménage les divisions, les citations, retenant seulement les procédés et (îi:in-es (pii émeuvent l'imagination. La misi^ en scène de son aryinuenlation vise à être expiessive et louchante. L'n sermon sur l'Immaculée Conception est un 'Irbut entre .Nature et Grâce, et un ilcbnl judiciaire avec jdaidoiries et arrêt en l'orme. Un sermon sur les Péchés Capitau.\ tourne en Ualuille des lertus et des vices, à la mode dt-s peintres piimitii's. Ailleurs il use de Palléiiorie : il arme les apùtrcs en chevaliers, avec « Técu de ferme créance », et « Tépée de vraie sapience >' : ou bien il construit le temple interne de l'homme. Tel autre sermon est une vision, tel autre un conte dévot : ailleurs, et plus heureusement, les aruumeuts prennent vie, et le sermon se développe en un dialoguf dramatique.

Dans ces cadres convenus, que le siècle mettait à sa disposition, Gerson a su faire entendre des accents personnels. Il a la foi et la charité : vraies sources de toute éloquence, dès que les lumières ne sont pas trop courtes Aussi a-t-il prêché simplement, pathétiquement, les grands thèmes que la morale et le dogme chrétiens offrent aux prédicateurs. Mais jamais il n'approche plus de la grande éloquence et de son irrésistible naturel que lorsque son propos Tamèue aux misères du temps. Ses plus belles pages — et cette seule remarque l'honore — sont sur le schisme et sur les souffrances du peuple. Vivat rex, vivnt pax, ces deu.v te.\les de deux discours qu'il adressa au roi Charles VI el qui firent une impression profonde, résument toute la pensée politique de GerscBi. Klle h' suit partout, et dans ses sermons jette à l'improviste de douloureux et pathét.ques mouvements : prêchant un jour de Noël, il pose que Jésus est venu apporter la paix aux ho nmes, et ce mol de paix évoquant en son esprit l'ardente et toujours vaine aspiration des peuples, il adresse an roi et aUx princes une e.vhortalion singulièrement émue et touchante : il n'y a pas beaucoup df |)areils morceaux dans l'éloquence religieuse avan' Rossuet,

Au reste l'actualité no l'euqwrte pas, et dans ses propositions comme dans ses .sermons, si passionné qu'il soit, si exact et si abondant sur les faits et circonstances, il reste toujours le chrétien qui enseigne la parole de Dieu : grave, austère, il en revient toujours à préchei la pénitence, seul remède aux maux de la chrétienté. Ue lu cette doctrine à la fois sombre et consolante, celte dureté qui se fond en espérance et tendresse.

Pour le style et la langue, Gerson est un contemporain des Oresme et des Jean de Montreuil. 11 appartient au f^.roupe des humanistes. Ses u'uvrcs françaises s'en ressentent plus (|ue son latin, tout sco-

jasiique encore. Ce qu'il a déjà parfois d'harmonie et d'ampleur, ces larges développements où s'étalent lo pathétique et ronction, viennent d'un commerce habituel avec les chefs-d'œuvre romains. 11 y a encore de la gaucherie, de Tinégalité dans sa démarche : mais il suffit de lire dans son unique plaidoyer la^-vive et dramatique narration de la procession des écoliers bousculés par les gens du sire de Savoisy, pour reconnaître qu'en nommant Cicéron. il indique son maitre et son modèle.

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