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UNE RENAISSANCE AVORTEE

Sous les yeux et à Tinsu de Froissart, derrière le rideau où il prenait tant de plaisir à considérer le maLiniliijue néant de la chevalerie, les petites gens faisaient de bonne besogne, et pour la littérature comme pour la politique, d'utiles essais, d'importants commencements se produisaient. La royauté même, dans la seconde partie du siècle, se mit avec ces petites gens. C'est l'honneur des Valois, même les plus fous et les plus vains, d'avoir aimé toujours les lettres et les livres; le roi Jean, le duc de Berry son (ils, donnaient des commandes au.v écrivains, recherchaient ou faisaient laire les beaux manuscrits. Charles V n'eut guère que ce goût de commun avec son père et son frère. 11 réunit dans sa librairie près de mille volumes : ot il les y prenait pour les lire. Charles VI aussi les lisait dans ses moments de calme raison.

Charles V était un clerc : il avait étudié les sept arts, la théologie;-il s'entourait d'astrologues, de docteurs, de savants. Il aimait leur entrelien, tandis que par des bourgeois il administrait le royaume, que par Clisson et Du Guesclin, ces soldats si avisés et si peu féodaux, il chassait les Anglais et écartait les Compagnies de ses provinces. Ce règne tie sagesse et d'étude n'était pas pour réveiller la poésie : aussi n'en trouve-ton guère dans les innombrables vers d'Fustache l)escham|)s *, le messager et huissier d'armes de Charles V, le poète bourgeois de cette cour bourgeoise.

Le personnage est intéressant : il aime les larges buveries, il est de toutes les sociétés joyeu.ses du Valois, des Fréquentants de Crépy, des Bons Knfanls de Vertus, et s'intitule avec orgueil Empereur des fumeux; il a une brusquerie joviah', la i)arole rude et salée, le rire sonore : la galanterie chevaleresque n'est pas son fait. Los liâmes le gênent, et il méprise la femme. Je ne sais comment il

I. Biographie : Eiislache, dft Des Champs, d'un hien qu'il possédait, et Morel, )iu:ir Sun l'-inl noir, né outre 1338 et 1.3-S9, mort avant le 1" sept. 1415 : étudiant en iiinil a Orli'ans (dejiuis 13«)0), niessaper de Charles V (I3ii7-I372), liuissier d'armes (13"2), iHiilli de Valois, maître des eaux e( forêts de Villers-Cotlerels, marié ver» 1373, rliàlclain de Fismos sous Charles VI, bailli de Seiilis (1389): il perd sa place d'huissii-r d'armes en 1395. et est remplacé dans son biilliagc en 1 iO'i.

Éditions : Crapelel, 18.32; Tarbé, ISiO, et (pour le .Viroir de marin g e) 18fti. Marquis il.i (Juoiix de Saint-Hilaire (Soc. des Ane. textes), 11 vol. iu-!S, 1878-1903. — A consulter : A. S.-irradin, /'iistuclie Dcschumps, sa ne et ses ceuvres, Paris, 1879, iii-8; picol, daqs les .\Jétanges J. UuH, p. 500-513.

f lui arriva de se marier; et il eut deux enfants : c'est, en vers an

moins, le mari le plus grognon, le père le plus maussade qu'on

puisse voir. Son Miroir de Mariage, c'est la satire X de Boileau, en

style du XIV® sièle. Avec les femmes, les enfants, le ménage, il a en

aversion les jolis courtisans, peut-être un peu parce que leur

élégance mortifie sa vulgarité, mais surtout, à coup sûr, parce que

cette jeunesse vole aux vieux conseillers bourgeois du précédent

règne, dont il est, la faveur de Charles VI et des princes, et les

marques solides de cette faveur. Il a en aversion encore les gens de

finance, pour leur avarice oppressive, un peu aussi parce quil a

peine à leur arracher ses gages.

Je ne sais combien de choses, du reste, et de gens il a en

aversion : grogner est la disposition habituelle de son àme. Il

aimait la liberté, et il aimait l'argent : il louait ceux qui mangent

chez eux « du potage et des choux », et il restait à la cour, en

maugréant, pour attraper quelque bon morceau : et il maugréait

d'autant plus qu'il n'attrapait rien, qu'il se voyait en sa vieillesse

moqué, dépouillé, cassé aux gages. Il avait pris par bonheur ses

précautions, ayant toujours su compter et ménager; ni le roi ni

les princes ne pouvaient faire qu'il ne fût un bourgeois cossu,

nanti de bonnes terres et de bonnes rentes, ainsi qu'il le donnait à

entendre en chantonnant demi-dépité, demi-marquois :

C'est le plus sain que d'être bien rente.

Le mot résume toute sa morale et cet épicurisme bourgeois plus matériel et moins souriant que celui d'Horace. Quelque chose pourtant relève ce caractère d'une honnêteté un peu vulgaire. Dans l'horreur de Deschamps pour la noblesse et la finance entre un sincère amour du peuple; la pitié des pauvres gens, qu'on vexe, qu'on tond, et qu'on méprise, est peut-être le plus profond sentiment que Deschamps ait ressenti. Et se tournant vers le peuple, pensant et sentant avec lui, il a eu conscience de la patrie, un des premiers de notre nation. Il a aimé la France et le peuple dans le roi Charles V : et c'est un sentiment national qui lui faisait réclamer Calais ou pleurer Du Guesclin.

Eustache Deschamps passe pour un élève de Machault. Cela est vrai de la forme de ses vers : du reste il lui ressemble aussi peu que possible. Sa poésie est toute réelle et personnelle, toute de circonstance ; il rime au jour le jour tous les événements de sa vie, et tous ceux de son temps. II ne lui manque que d'être poète : ses vers sont les réflexions et les boutades d'un bourgeois de bon sens, qui a de l'humeur. Deschamps tient son journal en vers, comme d'autres le tiennent en prose. Un peut mesurer la distance

qui le sépare des vrais lyriques : avant Ronsard, il développe le thème :

Cueillf'z dès h présent les roses de lu vie;

vani Villon. le thème :

Mais où soûl les neiges d'anlan?

Mais il ui" tire rien de ces thèmes si riches, du moins il n'-'i extrait pas d'émotion ni de poésie. Ainsi an lieu du mélancolique et poignant refrain de Villon, que trouve-t-il? une froide réflexion

Ils sont tous morts : le inonde est chose vaine. Et voilà la ditlerence d'un poète à un raisonneur.

Que du reste Deschamps, avec son rude langage, dans ses vers martelés et pénibles, ait souvent de la force, di^ l'éclat, de l'originalité, une sorte de mâle et brusque fierté qui rappelle, par moments, l'accent de Malherbe, il n'y a pas à le contester. Il y a en lui, sinon un poète, du moins un écrivain; et si l'on considère certain goiit [>our les licu.v communs, certaine pente à procéder par idées générales et par raisonnements liés, on dirait peul-èlre qu'il y a en lui un commencement d'orateur. Malgré sa culture superficielle et ses étranges bévues, il a étudié; sa langue est fortemejit imprégnée de mots latins. Si bien que ce disciple éclectique de Jean de Meung et de Machanlt se rattache aussi d'une certaine façon au grand mouvement qui, sous les règnes de Charles V et de Charles VI, met comme une aube, trompeuse encore, de renaissance.

Il se produit alors, en effet, une sorte de réveil de l'humanisme. L'étude de l'antiquité, restaurée sous Charlemagne, renouvelée par les giands et actifs esprits du xii" siècle, avait été di'plorablement négligée au xin". Les résumés, les manuels, les encyclopédies avaient pris la place des textes; et les sept arts vaincus avaient cédé la place à la théologie. Mais au xiv siècle ils prennent leur revanche : on se met à rtu'hercher, à copier les manuscrits latins. On étudie les textes pour eux-mêmes, pour leur sens, pour leur beauté, non pour en tirer des autorités et di-s arguments. Pétrarque vient en France en 1301, comme ambassadeur de (ialéas Visconti : il harangue en son latin le roi et le dauphin, qui furent très étonnés d'entendre parler en belles périodes d'une certaine déesse Fortune, dont ils n'avaient rien su jusque-là. Cette déesse Fortune, c'est l'avanl-garde de toute l'antiquité pa'ieune, idées et formes, qui fait son entrée dans les cerveaux des barbares du .Nord.

Pétrarque ^, qui en ce voyage nota la désolation du royaume, la solitude des écoles, trouva pourtant à qui parler, de savants hommes qui partageaient son goût pour les ouvrages des anciens, tl resta lié avec Bersuire. D'autres le virent à Avignon, la ville du schisme, qui, sous ses papes d'abord, puis ses légats, demeure du xiv° au xvi^ siècle une porte ouverte à la civilisation italienne sur la France encore brute et grossière : au xiv- surtout, pendant le schisme, Avignon mit en contact et mêla Français du Nord et du Midi, Florentins, Romains, venus les uns pour en arracher le pape, d'autres pour l'y maintenir, d'autres pour toutes les sollicitations, intrigues ou marchandages publics et privés : nos Français, pour peu qu'ils fussent lettrés, ne lirent jamais le voyage pour rien, quand même ils se laissaient jouer ou battre.

On voit à la fm du xiv« et au commencement du sv siècle tout un groupe de lettrés, curieux et enthousiastes de l'antiquité latine, Oresme, Gerson, Pierre d'Ailly, Nicolas de Clamenges, Gonthier Col, Guillaume Fillastre, d'autres encore. La plupart sans doute sont encore des scoia.stiqacs, tliénlogieus, docteurs, engagés dans les études et les emplois de l'Église. Mais voici une femme, Christine de Pisan, que nous retrouverons bientôt, et voici un homme qui est comme la première ébauche de l'humaniste en France, un homme qui a étudié seulement es arts, qui n*5~pas touché à la théologie, qui n'a aucun grade : c'est Jean de Montreuil ^, secrétaire de Charles VI et prévôt de Lille, il écrit êflcôpé"' en latin scolastique, et cite abondamment Ovide : mais déjà le trio de ses auteurs favoris, de ses idoles, c'est Cicéron, Virgile et Térence : déjà sa culture est toute païenne, et jusque dans une lettre au pape sur les maux de l'Église, il ne trouve à citer que Térence, au grand scandale' du pieux Gerson.

Chose à noter, à leur gloire, ces humanistes, bourgeois d'origine et de cœur, se font en général remarquer par la vivacité de leur patriotisme. Les plus grands cris pour la paix, en faveur du peuple et delà France, partent de leur groupe. Gerson et Christine (le Pisan sont connus; Jean de Montreuil, que les Bourguignons égorgent en 1418, avait écrit en latin et en français des traités contre les Anglais; il y a de l'ampleur et de la passion oratoire dans ses libelles en langue vulgaire.

Le profit que la littérature française reçoit de cet essai de renaissance des lettres anciennes est manifeste. Encouragés déjà par Jean II, mais surtout par Charles V, de studieux esprits s'appliquent à mettre en langue vulgaire les œuvres latines.

1. A consulter : De Nolhac, Pétrarque et l'Humanisme, Paris, 1892, in-8.

2. A consulter : A. Thomas, De Joannis de Monsteroho vita et operibus, i'aris I853. in-8.

158 DKCOMI'OSITION DU MOYKN AOR.

licrsnire traduit Tile-Live; naiichanl, Spii^(|ue; un autre, Valtio- Maximo; un autre, les Remèdes de /'»hc et l'autre fuit une de Pétrarque. Laurent do Premier Fait s'attarpie à Cicérnn • et il nocraon Tout cola est un peu confus, et dt-ja, coninic on voit, l<s Ilalieii sont tiailés sur le pied des classiiiiies latins. Mais le premier d' s Iraducleurs ilu temps, c'est Nicole Orcsmo '-. qui fut trrand maili' de Navarre, chapelain et conseiller do C-hailes V. Pu commandr ment du roi, Oresmc traduisit (sur le latin, car il n'y a presipi' personne encore <|ui sache lo croc ■'), VKthique, la Voliliquc, l' - Traités du Ciel et du Monde, d'Arislote.

Ces travaux ont deux bons effets. Ils émancipent, éclairent la raison humaine. Ils lui donnent confiance en elle, et la forcent de marcher dans sa voie, l.a porlf'-e d'une (l'uvre comme celle de Bercheure est incalculable : Tite-Live apparaissant en français, cest la révélation de rantii|uité authentique sans fables, du înoins sans autres fables que celles dont son propre génie l'a parée : c'est la confusion de tous les « romans de Home la grant », et, à plus ou moins bref délai, la substitution du héros au chevalier dans l'idéal des intelligences cultivées.

VA si Ion veut savoir ce que les esprits de nos Français gagnent dés lorsau commerce desanciens, on n"a qu'à considérer lesouvrages dOiesme qui ne sont pas des tradHCtîons. Dans l'un, il condamne l'astrologie; c'est bien, mais ce qui est mieux, c'est qu'il ne la combat pas par autorité théologique, mais par le bon sens et le raisonnement. Ce qui est mieux aussi, il en sépare nettement l'astronomie. \^n autre écrit, sur la sphère, est un traité de cosmographie, une simple exposition scientifique, sans mélange de fables, ni de nioralisotions : voilà, je crois, la première fois que la science s'exprime en français, en son langage et selon son esprit. Oresme a fait encore un Traité des mo7inaies, où sans déclamation, par bonnes et solides raisons, appuyées sur l'amour du bien [uiblic, il condamne fortement les rois et princes qui les altèrent : il pose très nettement à ce propos la limite des droits du roi, mettant au-dessus de sa

1. 11 Iraduil le De amicitiaei\e De senectute. (!i,à<i Boccace, le Decasibus iiobilium vironim et fetninnrum, puis le Décamvron.

2. Biographie : .Nicole Oresme, Normand, étudiant à Navarre et maître dethcolopic (P'i^-n">6), grand ninîlre de Navarre et professeur en Ihcoloïic (1356-1361), doyen de l'c(;liso (le Rouen (1361-1377), ovéquc de Lisieux (1377), meurt en 1382. Ses troiâ tradddions d'Arislote sont de 1370, 1371 et 1377.

Édition : Traité des monnaies, piibl. par Wolowski, Paris, 1864. in-8. — A consulter : V. Meunier, Essai sur In fie et les ouvrages de Sirote Oresme, Paris, 1857.

3. Ke dominicain Guillaume do "Sleerbel^e traduisit Arislote on latin sur le texte irrco. Les traductions d'Oresine sont faite» en partie d'après le latin de ce moine helléniste. Les Dnminicains'claient tenus par leur rèplo d'avoir quelques rollèpes pour l'élude des lanpucs grecque, hébraïque, arabe. — A consulter : C. Douais, De l'oryauisation des études chez les Frères Prêcheurs, Paris, 18.S4, in-8.

LE OUATORZIEME SIECLE. 159

volonté l'intérêt de la communauté, qu'il a charge de procurer. La politique propre d'Oresme tient en ce seul mot : le roi serviteur de CÊtat; et cela suffit à prouver, en dépit de tous les contresens qu'il a pu faire dans ses traductions, que pour l'essentiel il a bien Ju Aristote.

Le second avantage que les traductions nous apportent n'est pas moins apparent. Elles élargissent, assouplissent, affermissent à la fois le style et la langue. La phrase s'étoffe, prend du poids, s'essaie à l'ampleur, aux allures soutenues, au juste équilibre des parties : une forme oratoire se crée. Cela, sans doute, est encore bien mêlé et bien confus : les constructions légères, familières, à la française, les tours plus graves, compassés, à la manière des orateurs romains, se coudoient, se mêlent, se choquent chez nos novices écrivains. Mais on remarque, même et presque surtout dans leurs œuvres originales, chez Oresme, chez Gerson, chez Jean de Montreuil, un accent, une sonorité, une hauteur de ton, qui sont vraiment les commencements d'un art nouveau, et comme les premiers bégaiements de la prose éloquente.

Pareils effets se constatent dans la langue. Souvent l'écrivain hésite entre un gallicisme et un latinisme de syntaxe; il renforce le mot populaire d'un mot savant, transcription fidèle du terme latin. L'œuvre d'Oresme est un témoin curieux de la crise que traverse la langue à cette époque. Elle perd ses flexions. II n'y a plus de cas sujet, ni de cas régime : Vs est le signe exclusif et constant du pluriel. Cependant on rencontre encore des traces du cas régime, des génitifs par juxtaposition, « c'est l'opinion Aristote; le fils Priamus ». Les adjectifs qui n'ont pas de forme spéciale pour le féminin sont en train d'en acquérir une :mais l'ancien usage subsiste à côté du nouveau, et Oresme dit avec assez d'incohérence : « science moral » et « vertus morales». Mais le caractère le plus saillant de sa langue, et il en est de même chez tous les savants et lettrés du temps, c'est l'abondance d^s mots que l'écrivain dérive ou décalque du latin. Oresme dit abstinence, affinité, arbitrage, aristocratie, bénéfacteur, bénévole, combinaison, condensation, conditionnel, contingent, corrumpance et corruption, diffamable et diffamer, etc. Tous ces mots n'ont pas été consacrés par l'usage : nos érudits, dès lors, comme plus tard au .xvje siècle, les jetaient dans la langue avec une facilité un peu téméraire, effrayés et comme étourdis qu'ils étaient de la disproportion qu'ils apercevaient entre la pensée antique, si riche, si complexe, si élevée, et notre pauvre vulgaire, bornée jusque-là aux usages de la vie physique et des intérêts matériels.

itiO PKCOMPOSlTION DU MOYEN AGK.

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