‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 77 sur 504 · iMiii.ii'rK m. (.l>MM^ nk · texte numérisé non relu

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Monsci(,'neur Philippe de Commyncs «, chaiul>ellan et conseiller d'un dur do Hoiir^'ognc et de trois rois de Krance, prince de Tainiont, baron d'Argenlon, riche, grave ef. sage homme, nous transporte bien loin de François Villon, fol écolier, larron et meiirlrier: ils sont uix deux bouts de la société, l'un en bas, l'autre en haut. Mais l'rt range chose, et faite pour plonger nos consciences d'honnctes gens, respectueuses des catégories sociales, dans des abinies de scrupule, l'étrange chose qu'on puisse se demander laquelle en somme valut le mieux de ces deux âmes, et si ce n'est pas dans les profondeurs troubles de celle du ribaud qu'on aurait chance de rencontrer le plus de noblesse morale!

C.omniynes, né serviteur et devenu favori du duc Charles, reçoit une pension de Louis XI : la position lui i»lait; il continuerait volontiers ce service en partie double, avec doubles honoraires, si le roi de France, qui a besoin d'un tel esprit, ne lui mettait le marché à la main. Il se décide donc, safTranchit délibérément de la foi féodale et le voilà Français. Louis XI lui rend bien plus qu'il n'a perdu . grandes pensions, grands domaines, grand mariage,

1. Biographie: No- vers 1447, fils d'un pratul bailli de Flandre, allaché à Charles le Téméraire de 14G4 à 1472, conseiller et chambellan (t4H8), C.omniynes est charpé de missions à Calais en 1470, à Londres en 1471. Dès 1471, il est pensionné par Louis XI, à qui il passe en 1472. 11 devient conseiller et chambellan du roi, avec une pension de 6000 livres; il reçoit la principauté de Tahnont (1472), acquiert la baronnie d'Argenlon par son mariage avec Iléli^ne de i'.hanibes (1473), reçoit une part des dépouilles de Nemours. Louis XI l'envoie en 1478 à Florence. Il suit le parti du duc d'Orléans contre la réj^enlc Anne de Bcaujeu, est emprisonne, exilé, puis renlrc ii la cour (1490) et au conseil. Il négocie le traité de Sentis (1403), et pundanl l'cxpôdition d'Ilalie est envoyé à Venise. Il négocie le traité de Verceil avec. Ludovic le More. Il s'cloifrne de la cour en 1498, est rappelé par Louis XII en J505, et suit le roi en Italie. Il se retire chez lui en 1510 et meurt en 1511. Sa veuve fut dépossédée d'Argenlon en 1515. Les procès très embrouillés auxtpiels Argenton donna lieu étaient antérieurs au mariage de Commyncs; il y en avait qui remontaient jusqu'au riJj.Mie de Charles V, et celui do la propriété de la seigneurie ne fut tout à fait terminé qu'en l.">(JO. Trois afTaircs principales se distinguent : l'une, contre le suzerain, l'autre contre des voisins, la Iroisième, et principale, pour la possession de l'hérilagc d'Antoine d'Argenloi\ entre les Chambes-Commynes et les Chabol- Cliàlillon. Ajoutez le procès contre les La Trémouille pour la principauté de Talmont.

Éditions : Chronii/ui> de Louis ,Y/(1. I-VI), Oaliot du Pré, in-4, 1524 ; avec la Chronique de Chnries VIII (1. VII et VIII), Engnilberl de Marnef, 15£8; Godefroy, infol., 1649 Mlle Dupont, 3 vol., 1840; Chantelauze, in-8, 1881.

A OODSuUer : Keryyn de Lellonhove, Lettres et négociations de /'liilippe de Cornmynes, 3 vol. in-8, Uruxi'lles, 1867-74; Fierville, Documents luédils sur Philippe d9 Lommyuci, iu-8, l'aii^, is*-l : Ka;.'uet, .VW'' swcle.

dépouilles des disgraciés, titres honorables, faveur déclarée, et ce qu'un esprit de sa trempe estime sint^'uliètement, un maître digne du serviteur, et l'emploi de ses rares facultés tel qu'il le pouvait rêver, r.ommynes est, sinon le premier ministre, du moins le premier agenfdu roi, et l'un des plus riches seigneurs de France. Il profite de sa fortune, et la pousse de son mieux : il sait que les choses de ce monde n'ont qu'un temps, et il l'emploie. Par de bons arrêts, par des contrats avantageux, il élargit ses domaines, grossit ses revenus.

Louis XI meurt, le vent change : il avait été trop puissant pour rester en crédit et même en repos. Menacé, il croit se sauver par la cabale, dans le parti d'Orléans : cela donne lieu de l'écraser. Six mois de cage de fer, à Loches, vingt mois de prison à la Conciergerie, dix ans d'exil, un quart de ses biens confisqué, voilà pour satisfaire les opprimés du règne précédent. Ceux que sa faveur politique avait courbés ou accablés dans les affaires privées, relèvent la tête : marchands alléguant des contrats léonins ou frauduleux, nobles appelant d'arrêts injustes, travaillent H lui faire rendre gorge. Les procès l'assaillent en foule; on en veut à ses terres, à son argent. Il perd Talmont, retient à grand' peine Argenton, paie d'énormes amendes. Le bon droit de ses adversaires n'est pas toujours plus clair que le sien : mais ils profitent à leur tour du temps. Commynes rentre à la cour : aussitôt ses procès prennent un meilleur tour. En bon diplomate, il fait des sacrifices : il prête six mille ducats sans intérêt; il donne une grosse galéassc avec son artillerie, pour l'expédition d'Italie qui tient tant au cœur du jeune roi. Il n'a pas de faveur, mais il a de l'emploi. Il se soutient. Commynes eut de l'ordre, de l'économie, de l'application à ses affaires : il faisait des aumônes régulières; sans passion, sans vice, il n'eut dans la vie privée que le souci de sa fortune : il travailla à l'augmenter par toutes voies légales. Ce fut donc ce que le monde appelle un honnête homme.

Ce qu'il eut de supérieur, ce fut l'esprit : ses Mémoires en font foi. Je devrais dire son Histoire, car Commynes n'écrit pas pour se raconter. Au contraire, il s'efîace, se dérobe : à peine laisse-t-il entrevoir le rôle que la confiance de Louis XI lui avait donné. A deux ou trois moments décisifs, il ne nomme pas l'auteur du conseil qui a tout sauvé : et ce conseiller anonyme, on a tout lieu de croire que c'est lui. Les ambassadeurs d'Italie disaient de lui qu'il était tout î'n omnibus et per omnia. Une marchande de Tours qui plaida contre lui, disant avoir été égorgée dans un contrat passé sous Louis XI, écrivait dans un mémoire : le sieur cV Argenton qui pour lors était roy. On n'en soupçonne rien à lire Commynes : il s'enfonce parmi les serviteurs du roi, tous donnés comme instru-

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ineuls passifs el dociles. Celte modestie est unique. Elle perd de sou jui.v si l'on sonpe que la chioniqup d»' Louis XI fut écrite dans les prenuci"es années de (.Ih.irles VIII : il n'ei^t pas fait bon pour Commynes nieltre trop en lumière son importance. Nous avons >,'agné à cette prudence d'avoir, au lieu de m/moires personnels, une histoire gùnôrale de la politique de Louis XI. I r.ommynes n'est pas un artiste : il éciit convenablement, rien de plus. Il dit ce qu'il veut dire, à j>eu près comme vous el moi le dirions si nous pouvions le penser. Sa forme, terne, embarrassée, parfois baveuse, n'est pas belle. De temps à autre, la pensée emporte unirait vigoureux, une formule saisissante; c'est une bonne fortune d'élo(|uence ou d'ironie, comme en ont les hommes remarquables qui ne sont point écrivains. D'ordinaire, la pensée seule lixe l'attention. Celte pensée est d'une rare valeur : on ne tarda pas à s'en apercevoir, et la chronique de Commynes fui traduite en latin, en italien, en anglais, en allemand, en espagnol, en portugais, en danois, non pour l'amusement des lettrés, mais pour 1 instruction des hommes d'État. Mélanchthon, un humaniste, dressant un plan d'études pour un prince, inscrivait Commynes à côté de Salluste et de César.

Avec lui nous sommes bien loin de Frolssart, si éclatant et si frivole, même de Joinville, si naïf et si enfant. Villehardouin, avec sa fine prudence, est encore, parmi nos chroniqueurs, le plus proche parent de Commynes : mais Commynes est un Villehardouin mûri, ouvert, allégé de bien des croyances anciennes, et lesté de bien des idées nouvelles. Moins encore que son devancier, Commynes s'amuse à peindre : il ne demande rien à ses sens, ni à son imagination. Deux lignes lui suffisent à indiquer une bataille : ce qui importe, c'est le résultat, c'est le procédé diplomatique qui en extrait ou en répare les conséquences. S'il s'arrête à conter Fornoue et MontIhéVy ', il faut voir avec quel mépris de la force brutale, quelle dérision des aventures prétendues chevaleresques, cl comme son récit jette une lumière crue sur la politesse des liommes, et le rôle toul-puissant du hasard. Les faits ne sont rien pour lui [)ar leurs formes extérieures et sensibles : ils lui apparaissent abslrailemenl, causes, effets, éléments de prévision, et pièces de raisomiemenl. Commynes est un intellectuel, espèce rare alors, el c'est bien la première fois que nous ïencontiuns ce type pur.

C'est un politique, et de quelle force, nous le devinons par le prix dont Louis XI le paya, par l'usage qu'il en fit. Commynes eut pour déi»arlement les affaires de Bourgogne, de Suisse, des Alle-

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