FRANÇOIS VILLON
François de Moncorbier *, né en 1431, fut élevé par maître Guillaume de Villon, chapelain de Saint-Benoit-le-Bétourné, dont il prit le nom. Bachelier en 1449, il devint vers août 14521 licencié et maître es arts. Il habitait chez son père adoptif, où il trouvait une honnête et point trop grave société de gens d'église et gens de loi. 11 fréquenta aussi la maison du prévôt de Paris, Robert d'Estouleville, dont la femme, Ambroise de Loré, « moult sage, noble et honneste dame », faisait bon accueil aux poètes. Voilà un
1. Éditions : gothique, petit io-i, P. Levet, Paris, 1-489, Galiot du Pré (éd. de Marot, Paris, 1533; Prompsault, 1832; Longnon, chez Lenierre, in-8, 1892. — A consulter : .\. LongQon, Étude biographique sur Fr. Villon, iti-8, Paris, 1877 , M. Schwob, !e Jargon des CoqmHards en 1455 (Mém. de la Soc. de linguistique de Paris, t. VII, 1S9Q); Byvanck, Essai critique sur les œuvres de Fr. Villon, in^, Leyde, 1882; Un Poète inconnu de la société de Fr. Villon, in-12, Paris, 1891; M. Schwob, Fr. Villon, Revue des Deu.x Mondes, 15 juillet 1892 ; G. Paris, François Villon, 1901.
\1\ DECOMPOSITION DU MOYEN AOB.
cominenceniciit de sw^a el buauc vie : mais l'iuslinct déjà poiiasail noire Villon dans une autre voie.
Il jouissciit dt's farces grossières et brutales, dt'S rixes, des sou- It'vcnienls de la tumultueuse population qui réclamait les privilèges de l'Université : il ne se compromettait pas, se conliMitant de << romancer » et rimer quelque amusant ou scandaleux incident. Mais il hantait la pire société, (ils de l'amille endettés, clercs débauchés; de la Pomme de Pin à l'hôtel de la Grosse Maryot, il nélait cabaret, et pire, qu'il ne coimùt. Il devint maître en l'art d'escroquer, par subtil ou effronté larcin, poisson, vin, viande, jjain, tripes, de quoi faire une « franche repue «; c'étaient jeu.v innocents par où il préludait à de plus sérieu.v ex|)loits.
En 1455, le 5 juin au soir, prenant le frais après souper, il fut attaqué, blessé par un prêtre, tira sa dague et le tua : une femmi- • tait la cause de la querelle. Il ne resta pas à Paris après cet
accident ». Quelles routes le virent, on l'ignore : maifi à voir I o'mment il acheva de se gâter, on est tenté d'accorder à M. Schwob qu'il alla vivre avec ces « coquillards » bourguignons parmi lesqut-ls on rencontre plusieurs df ses bons aniis. Il obtint en janvier 1 4;>(i, sous deux noms différents, deux lettres de rémission poui- le meurtre du prêtre, et les tripots de Paris le revirent. En (léct.'inhre, avec cinq compagnons il escalada les murs du collège de Navarre, crocheta serrures el coffres, et vola un sac de cinq cents écus d'or. Puis, prudemment, il.se donna de l'air et pai lit pour Angers : il lit à l'occasion de ce départ son Petit Teslanient, où il met sur le compte de certaines mésaventures d'amour son subit départ. Que sa maîtresse l'eùl fait baltie, il se peut; mais il n'ajoute pas deux autres motifs qu'il a de voyager : la peur de la justice, et la mission qu'il avait reeue de sa bande d'étudier un coup à faire à Angers sur un vieux moine fourni daigent comptant.
La découverte des autours du vol de Navarre, la prise et les aveux de run d'eux, fermèrent à Villon les portes de Paris. Il erra en Poitou, fut un iiiomeni . ux gageij de C-bailes d'Orléans, el prit part aux concours (jue le prince poète instituait : tioj» connu du duc, et estimé comme il convenait, il passa chez Jean de Boiiib.' Là on le perd de vue. On le retrouve en 1401 : il a passé tout li ; dans la piison de Meung-sur-Loirc, enferré, au pain et à l'eau. par ordre de l'évéque d'Orléans : peut-être pour la même affaire où son ami Colin de Cayeux « perdit sa peau », vol et meurire commis à Montpipéau près Meung. Les choses prenaient un vilain tour : l'évéque n'était pas disposé à lâcher le mauvais garçon, ijuand Louis XI, récemment sacré, passa près de Meung, donnant des lettres de rémission aux prisonniers dans toutes les villes où il
LE (JUINZIKMK SIKGLK. li.»
s'arrêtait. Villon out soin de se faire remettre le vol de Navarre. Il revint à Paris, ayant en poche son (Irand Testament. Ëtait-il tout à fait amendé? En novembre 14G3, après souper, trois compagnons et lui raillent, insultent, provoquent les clercs de maîtro Ferrebouc, par la fenêtre de leur étude. CeUx-ci sortent : bagarre. Villon disparaît dès qu'on se bat. Cependant il fut poursuivi, misà la question, et condamné par le prévôt de Paris à être pendu. C'est alors qu'il appela au Parlement, qui commua la peine en bannissement. On n'entend pliis ensuite parler de lui : sans doute il ne vécut pas longtemps. Corrigé, il eût écrit d'autres œuvres : resté le même, la justice aurait mis son nom dans les archives.
On voit quel fut François Villon : voleur, assassin, et pis s'il se peut. Voilà pourtant l'homme à qui il faut demander tout ce que le .xv" siècle a produit, ou peu s'en faut, de haute et profondément pénétrante poésie : il n'y a pas àen douter, ce malfaiteur fut un grand poète, pour quelque deux cents vers parmi tous ceux qu'il a faits.
Même sans eux, il aurait de quoi attirer notre attention. Poète parisien, ayant roulé dans tous les bas-fonds, connu toute l'armée de la débauche et du crime, il a dépeint l'ignominie de ce monde qui toujours intéresse les honnêtes gens, avec l'esprit qu'il fallait : un esprit parisien, narquois, bouffon, salé, pittoresque. II a le mot qui emporte pièce, la couleur crue, intense, le trait net, ferme, qui détache vigoureusement l'image. A travers une grêle de bouffonneries, de crudités, de goguenarderies, de calembours, de doctes réminiscences (car enfin il a ses grades et licentium docendi), le joyeux compagnon lance l'inoubliable formule, où l'imagination entrevoit toute une vie, tout un monde. Ses refrains ramassent nerveusement tout le sentiment d'une pièce. Çà et là, de tous côtés, surgissent de louches physionomies de brelandiers et d'escrocs : une étrange sympathie se mêle à l'ironie mordante, et dans le témoin trahit un confrère.
Mais Villon est autre chose qu'un gueux peintre des gueux : ce meurtrier, ce filou, cet ami de je ne sais quelle Margot, qu'on estimerait gâté jusqu'aux moelles, et qui l'est, a d'étonnantes fraîcheurs d'imagination; il pousse sur la pourriture de cette âme d'exquises fleurs de sentiment. On sait les strophes pénétrantes où, sortant des prisons de Meung, il confesse sa vie folle et dit son repentir. Ici se pose un grave problème : quelle est la sincérité de Villon? Est-ce invention verbale, toute-puissante illusion du talent littéraire? est-ce duplicité, fausses larmes, hypocrisie? J'incline à croire à l'absolue sincérité du poète. Engagé dans la voie honteuse, le tumulte des jouissances et des périls, les pensées pressantes de l'action quotidienne n'ont pas éteint en lui la vie intérieure : il s'abandonne, mais il se 7oit, et il se juge. En de
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longs mois do prison, il fait lo compte de son existence : rion d'êlonnant s'il conclut qu'il a fait fausse route. Combien serait-il plus heureux s'il avait suivi sa droite carrièn; dans rtlniversité ou l'Église. Et (|uc dit-il en somme? Il plaint sa misi'Mc, issue de son vice; s'il n'eût fait le mauvais garçon, il aurait" maison et couclie molle ». La profondeur de son regiet ne doit pas nous tromper sur l'élévation de sa morale : mais ce matérialisme même, dans son plus vif repentir, nous en garantit l'absolue vérité.
S'esl-il donc corrigé? J'avoue que je n'en crois rien : mais ce n'est pas la première fois que les habitudes mènent l'honime par des chemins opposés à ceux qu'indique l'aspiration momentanée de l'âme. On désire, on promet, et l'on fait le contraire. On est dégoûté, désespéré, par instants : « autant en emporte le vent ». Hier cl tout le passé sont plus forts qu'aujourd'hui, pour donner sa forme à demain. Plus faible encore est une Ame de poêle que nos Ames à nous. Pour nous, l'action seule réalise nos intimes pensées : le poète leur donne réalité, et mieux, éternité, par son œuvre. Quoi d'étonnant si ses plus vifs, ses plus impérieux mouvements, aussitôt exprimés, passent? Ne doit-il pas lui sembler qu'il a agi?
Hors de son repentir, on ne voit rien en Villon qui soit, métne d'apparence, incompatible avec sa vie de malfaiteur professionnel. Il a d'adorables mots pour sa bonne femme de mère : et n'est-ce pas le lieu commun de notre art réaliste, que la sensibilité familiale des clients de la cour d assises? Il a des accent;^ délicieux de foi ingénue : c'est plus rare aujourd'hui chez nous, mais là où le peuple n'a pas encore rejeté la foi, en Kspagne, en Russie, j'imagine dans des âmes d'assassins des coins parfumés de dévote candeur. H a pleuré « Jeanne la bonne Lorraine », et il a honni par un refrain énergique « qui mal voudrait au royanme de France ». Le sentiment patriotique, nous le savons, n'est pas le privilège de l'innocence, et plus d'un mauvais gars a bien donné sa peau pour la patrie. Kniin, frôlant la mort à chaque pas de son aventureuse existence, faut-il sétonnei' qu'il Tait vue, qu'elle l'ait ob^^édée, en ce siècle où elle était présente à toutes lésâmes?
.Nous touchons ici à ce qui fait de Villon un grand poète : il est le poète de la mort. Voilà le sentiment général qu'il a rendu avec une tiès extraordinaire et douloureuse vibration de tout son être, un frémissement de tous ses nerfs. H voit sur la chair florissante la chair pourrie de demain, le squelette d'après-demain. La vieillesse, cette hideuse flétrissure d'une forme savoureuse et belle, le navre, lo dégoûte, l'elTraie. Et sa pensée prolonge le spectacle, jusqu'aux torsions de l'agonie, à l'effondrement écœurant de tant de choses douces et charmantes. Ce sensuel qu'il avait été est secoué par la vision la plus nette et la plus angoissante de la décomposition
physi,que. Vieillesse du corps, mort du corps, l'ami de « la belle hcaiiiDJère » et de la « gente saucissière » ne regardé que cela dans la vieillesse et dans la mort.
Rutebeuf n'eût pas demandé : où sont les preux des anciens temps? Des corps, il n'en aurait cure : les ànies, il les aurait vues au ciel, devant la face de Dieu. Cette retraite de l'idée chré' tienne donne un accent plus profondément angoissé à la méditation où s'élève Villon, de l'universelle nécessité de la mort. Elle n'aboutit qu'à une ignorance dans la fameuse ballade : « Mais où sont les neiges d'anlan? » Ce mystère est plus douloureux au cœur que la sécurité de la foi : mais quelle douce et exquise douleur! Et dans l'incompréhensible fatalité à laquelle nul ne se dérobe, ce pauvre diable qui a vécu dans les sales dessous de la société, saisit une grande et pathétique leçon d'égalité : mais c'est le corps encore qui la lui donne, l'entassement indiscernable des squelettes et des crânes dans les charniers; ce sont les ossements anonymes, également nus, décharnés, dégoûtants. Et par cette vision, il devance Shakespeaj'e.
Villon est encore du moyen âge par ces cadres factices, où son inspiration se déverse confusément, où son insouciance- des harmonieuses proportions assemble des pièces disparates, de date, de ton, de sujet très différents. Il en est par la profusion relative de son érudition scolastique, quoique déjà son imagination de poète fasse de vives sensations des lambeaux d'antiquité dérobés au pédantisme de la mémoire. Il en est, enfin, par le manque de goût, surtout parce qu'il ne sent pas le besoin du goût : il en aurait, s'il voulait; mais il laisse aller sa verve, comme sa vie. Le détail de son style est d'un artiste : il a le sentiment de la puissance de la sobriété : il serre l'idée dans l'image, courte, franche, saisissante : c'est un maître de L'expression nerveuse et chaude. Mais l'ensemble va comme il peut : rien ne se tient.
Par le fond de sa poésie, Villon n'est plus du moyen âge ; il est tout moderne, le premier qui soit franchement, complètement moderne. Il porte en lui tout le lyrisme. Je ne parle pas de la qualité des idées, mais du rapport des idées à l'esprit. Ces vers et les choses qu'ils contiennent, sortent du fond de l'expérience et de la sensation d'un homme : ils répandent la plus intime sensibilité de son cœur. Voilà une poésie qui est la résonance d'uiie pauvre aîné, battue d'outrageuses misères, et qui n'est que cela : et dans cette voix bouffonne ou plaintive, qui crie son vice ou son mal, passe parfois le cri de l'éternelle humanité : nous, honnêtes gens, paisibles bourgeois, ce louche rôdeur du xv^ siècle parle de nous, parle pour nous, nous le sentons, et c'est ce qui le fait grand.